USE TERRIBLE REVELATION
Quelques jours après la scène que nous venons de raconter, Olivier fut mandé par son père, qui lui fit une réprimande assez sévère sur sa facilité à se lier avec des inconnus; puis, après avoir rendu la leçon profitable en forçant Molinos à le servir à table pendant qu'il déjeunait avec son fils, monsieur de Barbasan annonça qu'il allait incessamment retourner en France, et lui dit qu'il était temps de faire le choix d'un état et de décider la carrière qu'il prétendait suivre.
— Je suis content de votre instruction, Olivier, lui dit-il; mais une chose m'étonne en vous, c'est que vous n'ayez aucun goût décidé, soit pour les armes, soit poulies arts, soit pour l'Église, ce que j'aurais pu craindre ; mais ce qui, je le vois, ne doit guère entrer dans vos projets. Ce n'est pas quand on aime à passer les journées tout entières à courir les champs avec une jolie fille, qu'on a dans le cœur le désir de se faire prêtre.
Olivier rougit, et son père s'empressa de reprendre :
— Mon Dieu ! je ne vous blâme pas ; cela vous amuse, et vous faites bien de passer joyeusement votre temps; mais enfin le temps des pensées plus sérieuses est arrivé : il faut que vous preniez un parti, il faut que vous
décidiez quelle carrière vous voulez suivre : de ce côtélà je ne vous gênerai point; je vous laisse le maître absolu de votre cnoix.
Seulement, songez-y mûrement, car vous n'êtes pas destiné à rester dans les rangs inférieurs de l'état que vous choisirez : où vous voudrez arriver, vous arriverez; je vous le promets, Olivier, ajouta le comte avec une menaçai- :e expression.
Et, comme s'il oubliait que son fils l'écoutait, il
ajouta :
— Oh ! les services rendus ne m'ont pas protégé, eh bien, les crimes des autres te protégeront!...
Olivier entendit ces paroles; mais dans ce moment il ne leur prêta pas le sens que plus tard elles devaient avoir pour lui. Une seule chose le préoccupait : son père lui avait annoncé son intention de l'emmener en France, et lui avait ordonné de faire choix d'une carrière. Cette dernière exigence de son père, quelque importune qu'elle fût, ne l'inquiétait même en aucune façon; il n'avait entendu qu'un seul mot :
— Il faut partir...
Et partir, pour lui, c'était quitter Thérèse; c'était laisser son âme après soi; c'était changer la vie pleine de son cœur contre la vie déserte d'un monde qu'il ne connaissait pas.
L'effroi qu'il éprouva en apprenant les intentions de son père fut si grand, qu'il n'eut pas la force de récla-
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mer contre la volonté qui le re dait si malheureux. D'ailleurs , indépendamment i la souffrance qu'il éprouvait, il se sentait dans le œur une vive irritation contre son père ; le ton léger et dédaigneux dont monsieur de Barbasan avait parlé de Thérèse avait cruellement blessé son jeune cœur.
De toutes les injures qu'on peut faire à un homme, la plus affreuse c'est de rabaisser l'idole de son amour ; c'est de l'humilier dans ce qu'il adore; mieux vaut lui présenter la femme qu'il aime comme un monstre, que de la traiter cavalièrement comme la plus futile des choses dont un homme peut s'occuper.
Olivier se taisait, tout entier à sa douleur et à sa colère. Son père était trop occupé de la vengeance qu'il méditait, et qu'il voulait faire servir à l'élévation de son fils, pour faire une grande attention à l'étonnement de celui qu'il appelait encore un enfant; il renvoya donc Olivier, après lui avoir dit qu'il attendait de lui une décision prompte, car il devait quitter la Suisse sous trois ou quatre jours.
Olivier sortit de chez son père le désespoir, l'incertitude dans le cœur; c'était la première fois qu'un malheur prochain et réel le menaçait. Il en était aussi épouvanté qu'étonné; nul parti ne s'offrait à lui pour le détourner. Il s'arrêtait, incertain , éperdu, devant cet obstacle, sans sentir en lui-même la force de le surmonter.
On eût dit de ces jeunes chevaux plein de sang et de
vigueur qui, dans leur course aventureuse, rencontrent pour la première fois une barrière dressée devant leurs pas ; ils reculent, ils se rapprochent, ils la sentent, ils la flairent, ils s'éloignent et reviennent bientôt, et s'arrêtent encore, ne se doutant pas qu'il leur suffirait d'un léger effort de leurs jarrets nerveux pour la laisser derrière eux. Enfin, l'impatience les gagne, ils frappent la terre du pied, ils bondissent et franchissent légèrement l'obstacle. Qu'un plus difficile se présente, ils le franchissent de même; car ils viennent d'apprendre le secret de leur force.
Tel était Olivier, sans s'en douter. Il avait arrangé la marche de sa vie, et voilà que la volonté de son père en dispose autrement. L'absence se mettait en travers de ses projets. Que faire?... que décider?...
Désobéir à son père, c'était là une chose qu'Olivier ne comptait pas comme possible; c'était une action qui n'entrait pas dans le calcul de ses forces : jamais enfant perdu ne fut plus malheureux; Olivier portait de tous côtés des regards effarés, comme s'il eût demandé appui et conseil à tous ceux qu'il rencontrerait ; enfin, une lueur se montra à cet horizon obscur où le malheur l'égarait comme l'oiseau longtemps battu par l'orage, et qui retrouve le chemin du nid où est l'abri, la chaleur et l'aile maternelle.
Olivier pensa à l'humble demeure où il y avait eu quelquefois pour lui de l'aifection, de la joie et de l'espérance, il pensa à Thérèse et à Glosberg, et pensa à
aller tout leur due de son malheur et de ses espérances perdues.
Le pauvre enfant ne pouvait, point prévoir qu'il allait y chercher un malheur plus terrible; qu'il allait y perdre sa plus douce espérance, et y apprendre qu'il en est une qui est permise à la plupart des hommes, et qu'il lui était défendu de jamais avoir.
Le soir du jour où il avait eu avec -son père cet entretien qui l'avait si vivement désespéré, Olivier arriva chez Glosberg, qu'il n'avait pas vu depuis deux jours, et qui parut l'accueillir avec une froideur qu'il ne lui avait jamais montrée.
De son côté, Thérèse paraissait malheureuse ; Olivier la vit dans un coin de la grande chambre, la tète courbée sur un de ces ouvrages de femme que son père n'imposait jamais à sa capricieuse paresse; lorsqu'il entra, un regard où brillaient des larmes se glissa furtivement du côté d'Olivier ; il s'arrêta tout étonné, moins malheureux qu'il ne l'eût été un autre jour de trouver la douleur dans cette maison, lui que son désespoir y amenait.
— Le chagrin est-il donc partout aujourd'hui ! s'écria-t-il; ou bien savez-vous ce qui m' arrive, et cela vous désole-t-il comme moi? Oh! alors, vous m'aimeriez; alors, nous pourrions nous entendre...
— Ne vous occupez pas de ce qui se passe ici, répondit sévèrement Glosberg; les vrais chagrins n'appar-
tiennent qu'à ceux qui les éprouvent : et ceux-là sont bien légers qu'on promène si légèrement et qu'on peut jeter dans l'oreille du premier venu.
Quoique le ton sévère de Glosberg étonnât Olivier, il ne se rendit point compte de leur sens réel ; il ne comprit point qu'on l'avertissait qu'il ne pouvait y avoir rien de commun entre les chagrins de Thérèse et ceux du fils de monsieur de Barbasan, et il s'écria vivement :
— Mais vous ne savez donc pas... mon père veut que je quitte le pays, mon père veut m' emmener en France !
— Ah ! fit Glosberg d'un ton singulier, si c'est cela, tant mieux.
— Comment, tant mieux ? repartit vivement Olivier ; mais nous serons séparés , mais je ne verrai plus Thérèse que j'aime, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix.
— Monsieur de Barbasan !... dit le vieux soldat en se redressant fièrement.
— Thérèse, dont je veux faire ma femme! s'écria le jeune homme avec enthousiasme.
— Vous l'entendez, mon père, reprit vivement la jeune fille.
Ce mot, aussi bien que les larmes qui étaient dans les yeux de l'enfant, montraient assez qu'une explication avait eu lieu entre elle et son père.
C'était sans doute Molinos ouïe vieux jésu^e qui avaient éveillé la sollicitude endormie de Glosberg : l'un pour se venger peut-être de la place infime où monsieur de Barbasan l'avait jeté ; l'autre, parce qu'il jugeait sans doute que le temps était venu de frapper le grand coup qui devait livrer à l'honorable congrégation la personne d'Olivier, et, par suite, l'immense fortune qu'il devait hériter de son père.
A la déclaration du jeune Barbasan et aux cris de sa fille, Glosberg demeura un moment interdit, et un sombre mécontentement se peignit sur son visage.
— Votre femme !... votre femme !... répéta-t-il plusieurs fois de suite avec un mouvement dédaigneux ; cela ne se peut pas, cela ne sera jamais...
Sans avoir la moindre assurance de ce qu'il disait, Olivier eut recours aux arguments que les amoureux invoquent tous en pareil cas.
— Mon père m'aime, répondit-il ; il n'a que moi d'enfant ; il veut mon bonheur, et, vous pouvez en être assuré, il consentira à mon mariage avec Thérèse.
Les paroles d'Olivier sonnèrent mal à l'oreille de Glosberg.
— Le consentement de votre père ! repril-il avec un ton presque méprisant, je me soucie fort reu du consentement de votre père ; pour que ce mariage se fasse, il faut le mien, et le mien, vous ne l'aurez jamais!...
— Jamais!... répéta Olivier, stupéfait de ce refus; mais pourquoi cela ? pour quelle raison ?
Le vieux soldat parut se repentir de la brusquerie de sa réponse, et repartit en se détournant :
— Ne me demandez pas cela, monsieur Olivier... Je refuse, parce que je refuse, voilà tout. ,
— Mais, je vous ai donc fait quelque chose?... reprit le jeune homme, dont la surprise augmentait à chaque instant; aurai-je manqué de^respect à votre fille ou à vous?... Ai-jefait quelque action blâmable ?
— Je ne vous accuse pas, reprit Glosberg avec humeur; je ne vous reproche rien.
— Mon père, fit Thérèse d'une voix suppliante et en joignant les mains devant lui ; mon père, mais Olivier n'est pas coupable.
— Taisez-vous ! lui dit Glosberg.
— Mais, continua Thérèse avec des larmes qui dénotaient beaucoup d'amour ou beaucoup d'ambition, mais ce n'est pas la faute d'Olivier si son père est coupable...
— Mon père coupable !... s'écria le jeune homme en reculant d'un pas.
— Je vous avais dit de vous taire ! . . . dit Glosberg avec fureur en s'adressant à Thérèse.
N'en parlons plus, jeune homme, ajouta-t-il en se retournant vers Olivier ; je ne veux pas ce mariage, il ne se fera pas!...
— Mais votre fille vient de dire que mon père était coupable. Coupable envers qui?... est-ce envers vous?... mais si vous n'êtes pas riche de ses bienfaits, c'est que vous ne l'avez pas voulu...
— Oh ! non, je ne l'ai pas voulu, dit le vieux soldat en relevant dédaigneusement la tête.
— Est-ce envers ce pays, qui lui doit ses monuments, ses hôpitaux, ses collèges ?
— Le conseil de la ville a accepté, reprit Glosberg , c'est son affaire ; mais, reprit-il en serrant les poings, j'aimerais mieux voir nos mendiants mourir de faim sur le bord d'une route, que de leur faire manger le pain de la trahison.
— Le pain de la trahison!... fit Olivier en qui se révolta tout à coup l'orgueil de son nom ; prenez garde à ce que vous dites, monsieur Glosberg !...
— Je dis ce qui est vrai, reprit le vieux soldat, qui se trouva blessé du ton menaçant que le jeune homme venait de prendre avec lui. D'ailleurs, laissez-moi en repos chez moi.
— Vous avez dit que mon père était un traître, monsieur!... c'est une injure que je ne souffrirai pas que vous répétiez.
— Eh ! s'écria Glosberg, exaspéré et en marchant sur Olivier, eh ! je la répéterai tant qu'il me plaira, et je la répéterai avec tout le monde. Oui, oui, ajouta-t-il en
s'exaltant dans sa colère, celui qui vend ses services à un homme, celui qui reçoit de lui des trésors, des honneurs; celui qui, en épousant, sa nièce, devient de sa famille, que le roi fait si puissant qu'il est presque son égal ; celui qui, dans une pareille position, abandonne son bienfaiteur au moment où la fortune l'abandonne aussi; celui qui vend son armée à ses ennemis, celui qui leur ouvre ses villes ; celui qui le livre si bien qu'il le fait tuer par les Anglais, à coups de baïonnette, sur les marches de son palais ; celui-là est un traître, et je l'appelle un traître !
Olivier, éperdu, anéanti, regardait Glosberg d'un œil effaré, et c'est à peine s'il pouvait, sous les coups pressés dont l'accablait le vieux soldat, prononcer d'une voix sombre de tremblantes dénégations.
— Ce n'est pas vrai! ce n'est pas possible ! disait-il.
— Ce n'est pas vrai! reprit Glosberg; allez le demander au premier passant du grand chemin, allez le demander au bout de l'Europe, allez le demander dans l'Angleterre qui l'a payé, allez le demander en France, où on a refusé de lui donner un asile, et vous apprendrez si je mens, monsieur de Barbasan!
Olivier était tombé sur un banc et avait caché sa tête dans ses mains.
— Mais il est innocent, lui ! s'écria la jeune fille.
— Innocent ! dit le vieux Glosberg; mais n'hérite-t-il pas de tout cet or, sur lequel il y a du sang des mal-
heureux que son père a vendus et trahis? Et tu voudrais t'appeler de ce nom déshonoré, et tu voudrais être riche de cette fortune honteuse ! Ne répète pas cela, ou je te chasserai aussi de ma maison. Tout à coup Olivier se leva en s'écriant :
— Ou je suis fou, ou je rêve, moi le fils d'un homme déshonoré! Oh! mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il-, comme s'il regardait au dedans de lui-même ; mon père, lorsque je l'interrogeais sur notre passé, et sur notre départ de l'Inde, mon père se taisait, et quand je le forçais, il hésitait à me répondre, et il me faisait taire à mon tour. Mon Dieu, mon Dieu, s'écria-t-il enfin, pardonnez-moi d'avoir douter de mon père ! pardonnezmoi si j'ai cru un moment aux paroles de cet homme !
Glosberg le regardait sans s'irriter du ton dont Olivier parlait de lui, car il regrettait déjà le mal qu'il avait fait à ce cœur généreux.
— Adieu, Thérèse! cria Olivier en s'éloignant. Monsieur Glosberg, ajouta-t-il en se tournant vers le vieux soldat, je vous forcerai à démentir ce que vous avez osé dire.
Glosberg s'avança vers lui, et lui tendant la main, il lui répondit :
— .Je donnerais ce bras-là pour pouvoir le faire, car vous êtes un brave jeune homme, vous...
Olivier s'éloigna.