‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 6 sur 21 · UN BON CONSEIL · texte numérisé non relu

UN BON CONSEIL

Olivier avait besoin de se recueillir, et, avant de rentrer dans le château de son père , il se dirigea du côté de la montagne où il avait coutume d'aller avec Thérèse.

Glosberg avait jeté dans son cœur un flot d'accusations contre son père, elles y étaient entrées pêle-mêle, et Olivier, accablé de la violence du coup, en avait éprouvé une douleur violente, mais unique.

Une fois qu'il fut seul, il se rappela l'une après l'autre chacune de ces accusations, et les armées vendues, et les villes livrées; et plus encore ces derniers mots : « Demandez au premier passant, demandez à la France, demandez à l'Angleterre, demandez à l'Europe entière ! »

Quel était donc ce déshonneur qui était arrivé à populariser le nom du déshonoré?

Quand cette pensée se présentait à Olivier, il se frappait la tête et la poitrine, et s'écriait avec des larmes de rage :

— Non, non, ce n'est pas possible !

Il se débattait sous cette honte qui s'élevait sur lui,

comme le misérable condamné sous le fer rouge que le bourreau lève pour le flétrir. Il ne se sentait pas la force de supporter le supplice dont il était menacé; et peut-être, en ce moment, eût-il préféré la mort à l'horrible torture qu'il éprouvait , s'il n'avait encore douté un peu de ce qu'il venait d'entendre.

Deux heures après cette terrible explication, Olivier se tàtait encore, et cherchait à s'éveiller du rêve auquel il se croyait en proie.

On ne saurait dire quelle parole sainte, quelle âme pleine de consolations il eût fallu pour ramener cet esprit égaré, pour soutenir ce courage défaillant; une douce pitié, une délicate vertu, eussent peut-être pu relever la dignité abattue de cet esprit si fier : il eût fallu un ange à Olivier pour le soutenir et l'éclairer. , Dieu lui envoya un jésuite, ou plutôt le jésuite vint de lui-même pour accomplir l'effet de la scène qu'il avait peut-être préparée.

Il trouva Olivier épuisé de force et de courage, au moment où il revenait dans le château de son père, incertain de sa vie, irrésolu entre la mort et le désespoir.

Le jésuite l'aborda, et telle était la pâleur de son jeune élève, que lors même qu'il n'eût pas préparé cette question , il lui eût demandé ce qu'il avait et quel accident lui était arrivé.

— Je ne puis vous le dire, répondit le jeune homme d'un ton accablé, je me crois fou, car...

Il s'arrêta et reprit d'une voix suffoquée par les sanglots :

— Non ! je n'ai rien, je n'ai rien...

— Mais, reprit le jésuite d'un ton alarmé, vous avez eu une entrevue avec votre père.

— Oui... je ne sais pas, repartit le jeune homme, dont les lèvres répondaient plutôt que sa pensée.

— Avez-vqus donc eu avec lui une explication fâcheuse ? Voyons, mon fils , ayez de la confiance , vous savez que je suis votre ami, et peut-être pourrai-je vous donner des conseils qui ramèneront le calme dans votre cœur.

Olivier regarda fixement celui qui lui parlait, puis, comme s'il cédait à une résolution soudaine :

— Vous êtes mon ami, lui dit-il brusquement, je vais le savoir. Les paroles d'un homme comme vous doivent être sincères; et puis, ajouta-t-il, vous savez la valeur des choses de ce monde, la portée de toutes les actions et de toutes les paroles; répondez-moi donc, monsieur : ce que m'a dit Glosberg, ajouta-t-il d'une voix sombre, ce qu'il m'a dit est-il vrai?

Le jésuite reprit d'un ton embarrassé :

— Mais... j'ignore ce qu'a pu vous dire Glosberg.

— Il m'a parlé de mon père , dit Olivier en examinant son précepteur.

Celui-ci baissa les yeux et ne répondit pas.

— Oh mon Dieu ! fit Olivier, dont la voix devint tremblante, c'est donc vrai ?

— Mais, reprit encore le jésuite, je ne sais ce que Glosberg a pu vous dire de votre père.

— Ce qu'il m'a dit, murmura le jeune homme d'une voix basse et saccadée, c'est affreux, et vous comprenez bien qu'il faut que je venge mon père d'une pareille accusation; ce qu'il m'a dit, c'est que dans l'Inde, mon père avait trahi son souverain !

Le jésuite rebaissa les yeux.

— Il m'a dit, continua Olivier, dont la voix devenait à chaque instant plus brève et plus entrecoupée , qu'il avait vendu ses armées, vendu ses villes !

Le jésuite se détourna.

— Il m'a dit enfin que mon père était un traître dont le nom était en horreur à toute l'Europe !

Le jésuite pencha sa tête dans sa main, et murmura sourdement :

— Pauvre enfant!

Puis il croisa les mains dévotement sur sa poitrine, et ajouta en levant les yeux au ciel :

— Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour lui.

— Monsieur, monsieur, s'écria Olivier avec éclat, ce n'est pas une prière, c'est une réponse que je vous demande ; je parle à un homme d'honneur, à un prêtre qui ne peut mentir; répondez-moi !

— C'est parce que je ne puis pas mentir que je ne veux pas vous répondre.

Olivier s'arrêta, regarda autour de lui comme s'il eût vu pour la première fois le lieu où il se trouvait.

— Mais où donc ai-je vécu jusqu'à ce jour ? s'écriat-il, et par quel prestige inouï, par quels soins mensongers m'a-t-on donc caché la vérité ? Ainsi donc, j'ai un nom qui me fera montrer au doigt partout où on le prononcera ! ainsi, cette fortune sur laquelle je comptais pour le bonheur de tous ceux que j'aimerais dans le monde, cette fortune saluait l'emploi que j'en voudrais faire !

Dans mes mains, elle ferait du bienfait une injure, et moi, partout où je vivrais, tant que je vivrais, j'aurais écrit sur mon front la vérité de mon nom, et je ne trouverais pas un asile dans le monde où quelqu'un ne pût me le reprocher !

— Il en est un, reprit le prêtre, où l'on n'a que Dieu pour juge, où Dieu ne rend pas les enfants responsables du crime de leur père.

— 0 mon père ! mon père ! s'écria le jeune homme en se jetant dans les bras du jésuite , je comprends que vous seul vous ayez eu pitié de moi.

Le grand coup était porté, la victoire avait couronné de longues années de persévérance et de calcul ; après ce commencement de conversation , il ne fut pas difficile à celui qui l'avait si habilement mené , de se faire

avouer par Olivier ce qui s'était dit entre lui et son père.

Il s'agissait d'une carrière à choisir, et on avait laissé au jeune homme une liberté entière sur le choix de cette carrière.

Quelle autre pouvait-il prendre que celle de l'Église, qui lui tenait compte de son malheur comme d'un titre que lui faisait entrevoir, non-seulement la réhabilitation par la grandeur du sacrifice, mais encore la vengeance dans les grandeurs éminentes qu'obtiendrait un jour un homme comme Olivier.

La mule du pape} au dire du jésuite, était plus puissante pour écraser les serpents de l'envie, que le talon de. fer de la botte de Napoléon.

Il fut donc décidé, entre le jésuite et son élève, que le jeune homme demanderait à être prêtre, qu'il opposerait à la volonté de son père une persistance froide et inébranlable.

Selon la leçon qui était donnée à Olivier, il ne devait y avoir de sa part ni explication ni reproche.

« Je veux être prêtre, telle est ma vocation, telle est la mission à laquelle Dieu m'a destiné; et j'obéirai à la voix du ciel, dussé-je pour cela braver la colère paternelle!...»

Tel était le thème fait au jeune néophyte; et assurément Olivier ne fut point sorti des termes qui lui avaient été prescrits, si un tout petit obstacle n'était venu se

mettre entre les habiles moines de la compagnie de Jésus et l'obéissance de leur élève.

C'était bien peu de chose assurément : un petit jupon court rayé de bleu, une jeune tête blonde qui se montra derrière un buisson, un regard qui dit à Olivier d'attendre, un doigt posé sur la bouche qui lui ordonna de se taire ; tout cela détruisit en un clin d'œil toute l'habile campagne du général jésuite.

Il suffit d'un moment d'arrêt d'Olivier et de quelques pas faits en avant pour que le jeune homme entendit seul ces deux mots :

— A minuit, à la grande fontaine.

Pour qu'en lui-même il se résolût à attendre jusqu'après ce rendez-vous , avant de déclarer à son père l'inconcevable parti qu'on venait de lui suggérer.

Lorsque Olivier reprit la conversation avec le jésuite, il ne l'écoutait plus que de la moitié de son esprit , l'autre était en avant de l'heure présente ; l'autre était déjà à ce rendez-vous donné par Thérèse.

Dans le désespoir où se trouvait Olivier, l'arrivée de Thérèse était presque un démenti donné aux paroles de Glosberg; la solitude, le mépris universel dont le jésuite l'avait menacé n'était donc pas si complet qu'il ne trouvât un cœur qui vînt à son aide et qui eût pitié de lui?...

Cependant, le jésuite pressait Olivier d'avoir immédiatement avec son père l'entretien où il devait lui

déclarer le choix qu'il avait fait relativement à sa carrière.

Olivier trouva une excuse valable dans l'accablement qu'il éprouvait. Il était facile de comprendre qu'après de pareils assauts, il ne trouvait pas de forces pour une nouvelle lutte.

Mais ce qui était vrai pour la souffrance ne l'était point pour l'espoir. Olivier retrouva toutes ses forces dans l'attente du rendez-vous que lui avait donné Thérèse, et jamais il ne courut plus rapide et plus léger à ses joyeuses promenades du matin qu'il ne le fit après cette journée, où tant de douleurs auraient dû épuiser ses forces. Cependant il n'avait point devancé Thérèse, et lorsqu'il arriva, elle l'attendait déjà depuis quelques instants.

— Hélas ! lui dit-elle, j'avais peur de ne plus vous revoir.

— Je suis venu, Thérèse, répondit-il, sans savoir ce que vous pouviez avoir à me dire. Ai-je bien fait de venir ? je l'ignore ; c'est à vous de me l'apprendre.

— Écoutez, Olivier, répliqua la jeune fille, je ne sais ce que les hommes entendent par honneur; mais, si j'ai bien compris les leçons qu'on m'a données jusqu'à ce jour, on doit aimer ceux qui sont bons, estimer ceux qui sont irréprochables; eh bien, Olivier, je suis venue pour vous dire que je vous aime et que je vous estime!...

— Thérèse, Thérèse, répondit le jeune homme en tombant à genoux devant elle, soyez bénie pour ces paroles !...

— La volonté de mon père nous sépare pour toujours, peut-être, reprit la jeune fille ; eh bien ! si je ne dois plus vous revoir, je veux que vous sachiez qu'il y a un cœur qui priera pour vous, et qui gardera votre souvenir comme un bon souvenir : voilà ce que je voulais vous dire, Olivier; et maintenant, séparons-nous.

— Te quitter, Thérèse!... s'écria le jeune homme, oh ! jamais, jamais !... non, je ne partirai point. La volonté de ton père peut fléchir.

— La volonté du vôtre sera inébranlable, croyezmoi, Olivier.

— La volonté de mon père, dit Olivier d'une voix sombre, que peut-elle dans cette circonstance?...

— Olivier, reprit la jeune fille d'un air embarrassé, mon père ne vous a pas tout dit ; je ne sais qui l'a averti de notre amour, mais ce matin nous avons eu, avant votre arrivée, un terrible entretien à ce sujet; et comme je pensais que vous me prendriez pour votre femme, je Le lui ai dit, Olivier.

— Oh ! vous étiez bien sûre de moi, n'est-ce pas ?...

— Comme je le suis encore, repartit Thérèse, comme je le serai jusqu'au jour où quelque résolution que je n'ose prévoir vous aura éternellement» séparé de moi.

— Que voulez-vous dire? repartit Olivier, qui crut comprendre que Thérèse faisait allusion au parti qu'il avait promis de prendre.

— Laissez-moi vous dire tout ce que je sais, repartit la jeune fille; après, vous déciderez ce que vous aurez à faire.

— Je t'écoute, Thérèse.

— Lorsque j'ai dit à mon père que vous m'épouseriez, il m'a répondu que vous étiez fou de penser que votre père voudrait jamais consentir à une pareille union. « Le fils du comte de Barbasan, disait-il, épouser la fille du pauvre Glosberg ! mais si Olivier osait en parler à son père, celui-ci le chasserait de sa présence ; car il nous méprise pour notre pauvreté et notre obscurité plus encore que je ne le méprise pour son infamie...

» Mais, si nous étions assez lâches pour consentir à un pareil mariage, nous n'en ressortirions qu'avec la honte d'un refus humiliant ; et par qui, juste ciel, serionsnous refusés?... Ah ! que ton amant vienne me demander ta main, s'il l'ose, et je saurai prévenir la honte d'être dédaigné par un homme comme monsieur de Barbasan. »

Voilà, Olivier, ce qui a rendu mon père si dur et si emporté lorsque vous êtes arrivé. 11 avait hâte de mettre l'injurieux refus de son côté, car sans cela il ne vous eût pas traité avec tant de dureté. Mon père vous aime et vous estime comme moi ; comme moi, il vous plaint.

Olivier ne re'pondit pas ; quelque amour qu'il eût pour Thérèse, il se sentait humilié de l'entendre, elle aussi, parler de son père en pareils termes, bien qu'ils ne lui appartinssent pas personnellement.

La jeune tille resta un moment silencieuse, et voyant qu'Olivier continuait à se taire :

— Adieu, adieu...

A ce mot, le cœur d'Olivier tressaillit.

— Oh! pas encore, lui dit-il, pas encore...

Puis, après l'avoir doucement attirée près de lui, il reprit d'une voix plus caressante :

— Vous avez encore quelque chose à me dire? La jeune fille parut embarrassée.

— Oh ! reprit-elle, je ne sais comment vous expliquer cela; mais, je vous le disais, mon père vous plaint non-seulement pour votre malheur passé, mais pour ce qu'an veut faire de vous.

«"On le sacrifiera, me disait-il, à la mauvaise renommée de son père ; les jésuites se sont emparés de lui, ils profiteront de son désespoir et de son malheur pour le faire entrer dans l'Église; et ils lui feront une vie plus misérable encore que celle qu'il pourrait mener s'il avait eu un peu de résolution. »

— Et que voulez-vous que je fasse ? reprit Olivier.

— C'est ce que j'ai dit à mon père, répondit Thérèse.

— Et que vous a-t-il répondu ?

— Oh ! mon père est un homme brave, vous le savez, et qui a sur l'honneur des idées peut-être extravagantes.

— Que vous a-t-il re'pondu ? reprit Olivier avec impatience.

— « Si j'étais à la place du fils de monsieur de Barbasan, m'a-t-il dit, je quitterais le nom de mon père, je prendrais un état, quel qu'il soit, je travaillerais avec ardeur et persévérance.

» Si j'étais soldat, je voudrais toujours être le premier au feu; si j'étais négociant, je voudrais qu'on me reconnût pour ma probité, et magistrat, pour ma vertu.

» Enfin, quelque parti que je prisse, j'y voudrais être le premier, et surtout le plus honnête. Puis, quand j'aurais bien établi ma bonne réputation, quand j'aurais forcé l'estime de tout le monde, je dirais à tout le monde :

» Vous m'avez estimé sous le nom... je ne sais quel nom je prendrais ; eh bien, je m'appelle monsieur de Barbasan.

w Vois-tu, ma fille, a ajouté mon père, si Olivier faisait cela, il n'y aurait plus de déshonneur sur un nom si bravement réhabilité. Voilà ce qu'il devrait faire, et ce qu'il ne fera pas, entouré comme il l'est, conseillé comme il le sera. »

Obvier garda encore le silence, mais ce n'était plus

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celui d'un homme enfermé dans un abîme sans issue, et qui reste accablé sous son impuissance; c'était le silence d'un homme qui voit poindre à l'horizon obscur, dont il était environné, une ouverture accessible par laquelle il pourrait s'échapper.

— Ton père a dit cela?... s'écria-t-il tout à coup en prenant la main de Thérèse.

— Oui, reprit celle-ci, qui attendait avec anxiété l'effet de sa confidence; oui, voilà ce qu'il m'a dit.

— - Eh bien, reprit Olivier avec éclat, ce que ton père a dit, je le ferai; je le ferai pour toi, pour toi, si tu veux me promettre d'attendre le jour de cette glorieuse réhabilitation ; pour toi, qui seras ma force, mon espoir, mon soutien dans la lutte que je vais engager, comme tu as été mon conseil, ma consolation et mon ange gardien auj ourd' hui ! . . .

— Hélas ! reprit Thérèse, ce n'est pas moi qui t'oublierai.

Et les plus doux serments furent échangés, et les promesses les plus sacrées furent faites devant Dieu, qu'ils se garderaient leur cœur et leur avenir l'un à l'autre.

La nuit s'acheva au milieu de ces tendres épanchements ; il fallut se séparer, et, grâce au ciel, ils se séparèrent innocents.

Trois jours après cette entrevue, Olivier quittait la maison de son père, et il disparaissait sans que per-

sonne pût dire à monsieur de Barbasan, que cette nouvelle foudroya, en quel lieu son fils avait été se cacher.

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