‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 7 sur 21 · UN BON ONCLE · texte numérisé non relu

UN BON ONCLE

J'ai dit comment les cruelles déceptions que monsieur de Barbasan avait éprouvées de la part du gouvernement l'avaient poussé à vouloir se venger des mépris du monde. 11 possédait et il avait gardé les preuves du déshonneur de monsieur de Belnunce; il avait été chercher Bonnissens à Toulouse, pour acquérir les preuves des crimes de mesdames de Prémontré et de Frobental; et, grâce à ce misérable, il avait fini par savoir le secret de Justine et de la faute de mon père.

11 savait aussi la trahison du jeune de Sainte-Mars, il savait l'inconduite de la belle Fanny, il savait les étranges faiblesses du comte de Sainte-Mars pour cette misérable créature, il savait le secret de la trahison de monsieur de Belnunce et de celle de monsieur de Morden.

Il avait laborieusement ramassé les preuves de toutes ces fautes et .de tous ces malheurs ; et c'est avec ces armes fatales qu'il comptait revenir en France, pour obtenir par la crainte ce qu'il n'avait pu conquérir par son dévouement.

Mais ce n'était déjà plus pour lui qu'il voulait tenter ce combat, c'était pour son fils; et lorsque celui-ci le laissa seul par sa fuite, monsieur de Barbasan perdit tout d'un coup sa colère, sa force, son ressentiment, et il ne lui resta que le désespoir.

Cet homme, dédaigné par tous, et qui avait eu assez de force pour résister à cette proscription générale; cet homme qui se préparait, plus fort et plus terrible qu'il ne l'avait jamais été, à lutter contre l'opinion qui le frappait si implacablement ; cet homme, quand son fils l'abandonna, quand son fils le renia, quand son fils l'insulta comme tous avaient fait, cet homme tomba de toute sa hauteur, anéanti et brisé par ce dernier coup.

A partir du jour du départ d'Olivier, monsieur de Barbasan ne fut plus qu'un fantôme errant dans la solitude de sa fortune souveraine, sans pensées, sans projets, passant bientôt de la tristesse désespérée à la tristesse imbécile.

En proie à ses valets qui le pillaient, n'ayant même plus la force d'obtenir leur obéissance, délaissé dans un coin de sa maison, plus méprisé qu'il ne l'avait jamais été, et arrivé à ce dernier degré de misère et de dégradation, qu'il allait quelquefois demander en tremblant à ses laquais ivres la nourriture dont il avait besoin.

Cela dura deux ans , au bout desquels un journal imprima un matin que le fameux monsieur de Barba-

san était mort dans un état d'idiotisme complet, en laissant un testament qui ne devait être remis qu'à son fils, et qui se trouvait déposé entre les mains des magistrats de Fribourg.

Un seul événement , remarquable en ce sens qu'il se rattache à cette histoire , arriva durant ces deux années.

Quelques mois après le départ d'Olivier, monsieur de Morden, qui s'en retournait en Allemagne, crut devoir passer par la Suisse, pour voir ce qu'était devenu Molinos , et tâcher de s'informer auprès de monsieur de Barbasan de la fameuse lettre qui lui avait été remise.

Le prince trouva son ex-valet de chambre se gobergeant dans les cachemires de l'Inde de son nouveau maître, en compagnie de monsieur Bonnissens, qui, en sa qualité d'intendant, dépensait assez bien, au profit de tous, les revenus de son maître, pour supposer qu'il faisait son profit particulier sur le capital.

Monsieur de Morden vit monsieur de Barbasan, et jugea qu'il n'y avait rien à craindre de cet homme, tant qu'il vivrait.

Il était devenu incapable de se servir de la lettre adressée à monsieur de Favreuse ; et ce n'était que dans le cas où cette lettre , retrouvée après sa mort, serait envoyée à son adresse, qu'elle deviendrait dangereuse.

iOO LES DRAMES INCONNUS

Monsieur de Morden prit à ce sujet deux précautions importantes : il promit sa protection à Bonnissens pour le faire rentrer en France, dans le cas où il serait assez habile pour retrouver cette fameuse lettre dans les papiers de son maître.

Il lui promit également de faire oublier ces intrigues sanglantes par lesquelles cet homme avait marqué son passage dans le Midi, et dont le récit appartient à l'histoire , si jamais il lui remettait les papiers que Molihos n'avait pu arracher à monsieur de Barbasan.

D'un autre côté, et dans le cas où cette lettre lui échapperait et arriverait enfin à sa destination, il prit une précaution dont il semble que l'esprit naïf d'un gros Allemand ne pût pas être capable, à le supposer même aussi méchant et aussi perfide que celui d'une bégueule anglaise.

— Écoute, dit-il à Molinos , je t'ai cru un garçon adroit pour les choses qui demandaient du mystère et de la dextérité, et je vois que je me suis trompé; mais, en se servant des qualités que la nature t'a données, on peut faire de toi quelque chose de bon.

Tu parles assez bien le langage qu'il faut tenir aux femmes, et tu parles encore mieux celui qu'on doit tenir sur leur compte.

Tu es très-beau, fort présomptueux, assez insolent, et tu as beaucoup de chances de réussir.

Dans tous les cas, tu es assez impudent pour le faire

croire , même quand cela ne serait pas , et voilà juste ce qu'il me faut.

Maître Molinos ne fit que rire de l'éloge injurieux de son ancien maître, et pour faire preuve de son impertinence, il lui répondit :

— Avez-vous quelqu'un à faire séduire?

— J'ai quelqu'un à perdre, répliqua le prince de Morden. Il y a à Paris une femme belle, jeune, spirituelle, ayant de bons sentiments dans le cœur, quoique, par une circonstance particulière, elle possède la science du mal mieux que personne.

Elle se débat tant qu'elle peut contre son mari, qui tue en elle tous les bons principes auxquels elle se rattache avec désespoir.

Elle fait tous ses efforts pour ne pas écouter le langage obscène de tous les sales gredins au milieu desquels son mari la fait vivre ; mais elle a beau faire, si la vertu n'est point encore entamée, déjà l'esprit se dégrade et se corrompt.

On ne s'habitue pas à entendre et à parler sans cesse le langage équivoque des orduriers de coulisses, sans que le cœur y perde beaucoup.

La chasteté de lame tient de très-près à la pudeur de l'esprit; elle a déjà perdu celle-ci. 11 faut lui enlever l'autre.

— Quelle est donc cette femme? reprit Molinos, qui

ne comprenait pas grand'chose aux considérations métaphysiques de monsieur le prince de Morden. Est-ce une conquête digne de moi? ajouta-t-il en donnant de la jambe en avant, comme un marquis de comédie.

— Cette conquête, reprit le prince, est d'autant plus digne de toi, qu'on a tout fait pour la rendre facile. D'abord cette femme n'est pas intacte,

— Plaît-il? fit Molinos.

— Je vous dis , reprit le prince , que son nom est déjà sur le tapis des mauvais propos; on lui attribue faussement, mais enfin on lui attribue un amant, c'est un certain Morinlaid, ami fort intime de son mari et qui était parfaitement placé pour arriver; mais il justifie trop bien la dernière syllabe de son nom ; il n'est arrivé qu'à se faire évincer par la femme et adorer par le mari. Il s'en est vengé en grugeant le mari et en calomniant la femme : ce qui a un peu réparé sa maladresse.

Il s'est laissé croire heureux, ce qui n'est pas vrai, j'en suis sûr ; et, comme personne ne paraissait disposé à reconnaître le bonheur qu'il s'attribuait, il a pris, par colère, une tactique qui s'est trouvée excellente : pour s'assurer sa conquête, il l'a dégradée; il a dit qu'avant lui, qu'après lui, qu'à côté de lui, dix autres avaient eu le même succès.

Cela a fini par persuader à quelques personnes qu'iï avait fort bien pu obtenir ce qui avait été prodigué à tout le monde.

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— Au diable la conquête ! fit Molinos d'un ton dédaigneux. Que me proposez-vous là, une femme qui a eu vingt amants?...

— Qui n'en a pas eu un seul; et c'est ce que je ne puis souffrir plus longtemps.

Je te dis tout cela, ajouta le prince après un moment de réflexion, parce qu'il se passe dans tout ceci une chose assez bizarre : c'est que la déconsidération qui frappe cette femme la protège contre sa faiblesse. Ce n'est pas qu'elle s'en doute, mais voici ce qui arrive :

Elle est assez belle et assez jeune pour être fort recherchée, mais, grâce à la mauvaise réputation qu'elle a, il n'est pas un seul des hommes qui l'approchent qui se donne la peine de faire précéder son amour de ses soins respectueux, de ses attentions, des actes qui cachent à une femme la sottise qu'on veut lui faire faire.

Ces messieurs, croyant qu'elle est véritablement ce qu'on dit qu'elle est, ces messieurs n'y mettent aucune façon ; ils lui proposent leur amour, comme on propose une contredanse.

Quelques-uns sont fort étonnés d'être refusés, mais tous en sont furieux ; mais comme, après tout, un de plus ou un de moins ne peut rien faire dans la longue liste qu'on lui attribue, il en est fort peu qui ne s'y inscrivent confidentiellement et entre amis , de façon que je ne sache pas de femme plus perdue que cette femme complètement innocente.

* — Mais, dit Moiinos, je ne vois pas trop ce que j'aurais à ajouter à ce que vous avez déjà fait, dans le cas même où je réussirais.

— Ce que tu ajouteras, dit le prince, ce sera un fond de vérité à tous ces propos : tu seras le chiffre placé devant une file de zéros , et qui leur donne à tous une valeur réelle. Séduis cette femme sérieusement, et une fois que tu seras maitre d'elle, compromets -la d'une manière éclatante, irrécusable, contre laquelle toute dénégation soit impossible ; amène un scandale, une séparation , un procès, s'il le faut ; ce n'est plus mille louis, c'est dix mille louis qui seront ta récompense.

A l'énoncé de cette somme énorme, la figure de Molinos brilla de l'expression d'une ardente cupidité; il avait l'air d'un homme qui voudrait enfourcher un cheval pour arriver le plus tôt possible à une si brillante conquête.

Cependant le prince calma cette ardeur en lui disant:

— Hélas ! maître Molinos, ceci n'est point aussi facile que vous vous l'imaginez, et je ne paye pas votre bonheur d'un prix si élevé ; c'est seulement parce qu'il me rend service ; et surtout, parce que c'est une chose fort difficile.

Ce que vous ne devez pas oublier, avant toute chose, c'est qu'auprès de cette femme si décriée, et que la

liberté de ses paroles et de ses allures compromettent tous les jours davantage, vous n'arriverez que par la timidité et le respect.

Grâce aux maladresses insolentes des autres, elle est en garde contre les petits airs vainqueurs et conquérants que vous pourriez avoir la fantaisie de prendre; mais, si vous voulez être adroit et modeste, si vous voulez jouer avec elle l' amour timide et respectueux, si vous savez lui faire croire qu'il se trouve enfin auprès d'elle un homme qui la compte pour quelque chose de bon et de noble, elle vous en sera d'abord reconnaissante.

Dans le cœur d'une femme qui souffre, et celle-là souffre beaucoup, la reconnaissance qu'elle éprouve pour le premier homme qui paraît la respecter est toujours le commencement de l'amour.

Laissez-la doucement s'engager dans cette voie, donnez-lui le temps de s'y arrêter, de s'y accoutumer, d'y vivre sans remords, et surtout sans crainte; puis, lorsque vous lui aurez fait une douce habitude d'aimer et d'être aimée, vous pourrez commencer à être exigeant.

— Et toujours tout doucement? dit Molinos.

— Non pas, reprit le prince; et faites bien attention à ce que je vais vous dire ; cela m'a été fort recommandé.

Indépendamment de tous les ennuis qui l'appellent au mal, cette femme a su se défendre contre sa propre nature. Malheureusement pour celui qui voudra la surprendre, elle a une expérience qui la protège.

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— Voilà ce que je ne comprends pas, reprit Molinos ; c'est l'expérience et l'innocence associées ensemble.

— C'est ce dont il est inutile de te préoccuper, répliqua le prince ; mais songe qu'à l'heure où tu trouveras cette femme assez troublée, assez émue, pour lui demander la preuve extrême de son amour, tu peux et tu dois l'obtenir sur l'heure. Ta beauté te donne dans ce genre un immense avantage sur tous les rivaux ; ou les apparences de sa personne me trompent beaucoup, ou bien elle doit être la proie de celui qui saura s'emparer à temps des émotions mal contenues de cette nature ardente.

— Je comprends, dit Molinos en caressant du bout des doigts le nez aquilin et le menton à fossette dont il était doué ; et combien de temps me donnez-vous pour cette conquête?

— Un an, deux ans s'il le faut, répondit le prince.

— Vous voulez me faire attendre ma récompense, à ce que je vois, reprit Molinos; mais enfin, quelle est cette femme, et comment se nomme-t-elle ?

— Cette femme s'appelle madame Deslaurières.

— Quoi! la fille de... s'écria Molinos.

— Elle s'appelle madame Deslaurières, répliqua le prince ; et c'est pour qu'elle ne soit pas connue sous un autre nom que je veux qu'elle soit déshonorée .

Comme il m'eût e'té fort difficile de présenter dans l'ordre où ils m' arrivèrent les divers détails que je recueillis sur les intérêts cachés de cette histoire, j'ai cru devoir les resserrer dans un récit personnel, sans me préoccuper des circonstances assez indifférentes qui accompagnèrent les confidences qui me furent faites.

Maintenant que j'ai débrouillé aussi bien que je l'ai pu tous ces conflits si nombreux et si divers, je crois devoir laisser parler Olivier, et je reprends son propre récit juste au moment où j'ai amené le mien.

Récit d'Olivier.

— J'appris la mort de mon père seulement par les journaux qui avaient été chargés par les magistrats de Fribourg d'en transmettre la nouvelle de toutes parts, afin qu'elle m'armât en quelque lieu que je fusse. Je l'appris aussi par une lettre de Thérèse, avec laquelle j'étais en correspondance secrète.

Maintenant que je ne crois plus à rien, maintenant que je regarde tout le passé de ma vie à travers la trahison qui m'a porté le coup qui me tue, je crois que c'a été un odieux calcul qui porta Thérèse à me cacher le véritable état dans lequel mon père était tombé.

Croyez-moi, Michel, si j'avais su à quelle douleur, à quelle dégradation mon père était arrivé, je serais revenu près de lui. J'ai commencé ma vie par une faute immense, j'ai jugé mon père, et l'ayant jugé, je l'ai condamné avec l'inexorable cruauté de la jeunesse.

Tenez, Michel, permettez-moi de vous apprendre une chose qui peut-être vous garantira de bien des malheurs, en vous apprenant à vous défier de la sévérité de vos premiers jugements.

Si je vous dis cela, moi, à peine plus âgé que vous de quelques mois, c'est que j'ai vécu plus que vous.

J'ai vécu si vite, que j'ai épuisé en bien peu de temps tout ce que Dieu m'a donné de force et de courage.

On flatte la jeunesse, mon ami, en attribuant sa rigueur à la vertueuse indignation qu'elle éprouve.

Tout, honneur, probité, est incorruptibie en elle, diton ; et le mal, lorsqu'elle le rencontre, la fait reculer d'horreur.

Détrompez-vous, Michel ; si ces sentiments sont pour quelque chose dans la façon de voir des jeunes gens, ils y sont pour bien peu. La sensibilité leur manque avant tout. On dit la vieillesse égoïste. Soyez -en sûr, Michel, la jeunesse l'est cent fois plus... elle ne tient compte de rien; elle a, pour aider cet égoïsme, le besoin de jouir qui la dévore, l'ignorance de la vie qui lui cache les trois quarts du mal qu'elle fait.

0 Michel ! si j'avais su ce qu'était la tendresse paternelle, si je n'avais eu clans le cœur un amour dont je

voulais obtenir le triomphe à tout prix, je ne serais point parti en m'enveloppant fièrement dans un manteau d'orgueil qui me cachait à moi-même la passion qui m égarait.

Que vous dirai-je ? lorsque j'arrivai, je trouvai la maison de mon père en proie à un pillage d'une audace effrénée ; ce ne fut point là cependant ce qui me préoccupa d'abord, j'appris comment mon père était mort.

Je reprochai à Thérèse de me l'avoir caché ; elle avait une excuse plausible, elle ne l'eût pas été, que je l'eusse acceptée alors. Que n'aurais-je pas cru lorsqu'elle me le disait?...

— Votre père, me répondit-elle, passait pour se refuser à toutes sortes de visite. Les gens de sa maison le répétaient à tous ceux qui se présentaient au château.

Qui eût osé supposer que des valets tenaient, pour ainsi dire, leur maître prisonnier; Quelques-uns le disaient, mais personne n'ajoutait foi à ces propos.

Pourquoi vous les aurais-je répétés? Vous savez combien il m'était pénible de vous parler de votre père...

Je n'avais pas besoin de tant, pour être persuadé qu'elle avait agi dans la meilleure intention, et je m'occupai de mes affaires.

Mon premier soin fut de demander le testament qui devait m'être remis ; je pensai qu'il était possible que mon père m'eût déshérité, et je ne voulais pas porter

un œil investigateur dans son héritage, s'il ne devait point m' appartenir.

Je trouvai un paquet assez considérable de papiers, que je décachetai, selon la volonté exprimée dans la suscription, en présence des magistrats.

Le testament relatif aux affaires de mon père m'instituait légataire universel, et me chargeait seulement de quelques dons en faveur de la ville de Fribourg.

Immédiatement sous ce testament se trouvait une liasse de papiers fort considérable, sur laquelle étaient ces mots :

Pour mon fils, pour lui seul

J'emportai cette liasse de papiers, fort inquiet de savoir si ce n'était pas une justification do» mon père, le désirant plus que je n'osais l'espérer.

Je brisai les cachets, et je trouvai une suite nombreuse de lettres, de manuscrits, de procès-verbaux, la plupart de l'écriture de Bonnissens, quelques-uns d'écritures presque indéchiffrables.

Ce paquet était enveloppé d'une feuille de papier, et mon père avait écrit d'une main ferme et posée.

« Mon fils, lisez î Voilà quel est le monde auquel vous m'avez sacrifié. »

OLIVIER DUHAMEL Hl

Je passai la nuit à lire ces volumineux manuscrits.

Là, j'appris l'histoire de madame de Frobental... celle... j'appris enfin tout ce que le hasard vous a révélé d'un autre côté.

Était-ce une vengeance de mon père ; était-ce une leçon salutaire qu'il voulait me donner ? je ne sais.

Il n'y avait pas un mot de plus de sa main, que celui que je viens de vous rapporter.

Cette lecture m'épouvanta d'abord, et mon premier mouvement fut de jeter au feu toutes ces horribles paperasses...

Mais j'appris, en les lisant, que presque tous les renseignements qu'elles contenaient venaient de ce Bonnissens.

Je haïssais déjà cet homme, dont les allures dénotaient une basse méchanceté.

Je ne peux vous dire combien je le pris en exécration, en apprenant quel genre de services il avait rendus à. mon père.

Dans sa correspondance, je trouvai l'explication d'un mot que mon père m'avait dit le jour où il m'avait ordonné de faire choix d'un état.

« Ce que je n'ai pu obtenir par mes services, je forcerai le monde à te l'accorder par la crainte. »

Si quelque chose peut encore me consoler d'avoir abandonné mon père, c'est la pensée que ma fuite a

fait tomber, pour ainsi dire, de ses mains des armes inutiles à ma fortune.

Cependant, je voulais punir Bonnissens, etm'assurer en même temps qu'il ne ferait pas par lui-même le mal que mon père avait voulu faire. Pour cela, je le voulus mettre dans ma dépendance.

J'affectai pendant quelques jours de ne point vouloir în'occuper de régler les affaires de la succession, et je me donnai le temps de m'assurer que maître Bonnissens ne se donnait même pas la peine de me voler à la façon des vrais intendants , à faire de gros mémoires et des chiffres inintelligibles.

Le misérable volait tout simplement, en mettant dans sa poche les objets de prix que mon père avait enfermés dans une caisse de fer dont la clef se trouvait sous le pli de mon testament.

Les objets enfermés dans cette cassette consistaient surtout en diamants, perles et joyaux, qui avaient appartenu à ma mère.

On eût dit que mon père eût voulu séparer les deux fortunes, comme s'il eût deviné que je ferais un choix entre elles.

Quoi qu'il en soit, lorsque je fus parfaitement assuré de la friponnerie de maître Bonnissens, je me transportai, avec deux ou trois personnes que j'avais fait appeler à ce sujet, dans l'appartement de l'intendant, et, sans avertissement ni préambule, je fis fouiller ses meubles.

Les preuves de ses vols sortirent de tous les coins, beaucoup plus nombreuses que je ne l'imaginais.

Le misérable voulut faire de l'insolence, je donnai l'ordre d'aller chercher la police; le lâche tomba à genoux et se mit à pleurer.

Ce fut alors que je lui fis grâce, mais à la condition qu'il m'écrirait un aveu complet de ses vols, reconnaissant que ce n'était qu'à ma pitié qu'il devait de n'avoir pas été poursuivi.

Une fois que j'eus entre les mains la confession de ce Bonnissens, je lui dis l'usage que j'en prétendais faire.

— Mon père, lui dis-je, a su par vous des secrets dont il a laissé les preuves entre mes mains ; vous êtes assez misérable pour en avoir gardé, dont vous ne vous ferez point scrupule de vous servir contre ceux que ces révélations intéressent, pour leur arracher soit de l'argent, soit des places.

Je vous avertis d'une chose , c'est que j'aurai l'œil sur vous, et qu'au moindre bruit qui me reviendra de menaces faites par vous à qui que ce soit, je vous fais arrêter en vertu de cet aveu, que je vais faire certifier par tous les témoins que j'ai amenés.

A la rage désappointée qui se peignit sur le visage de Bonnissens, je compris que j'avais deviné juste, et qu'il n'avait peut-être consenti si facilement à se mettre entre mes mains que par l'espérance où il était de se faire protéger par d'autres, sans que je m'occupasse

de l'emploi qu'il pourrait faire de tous ces hideux secrets.

Je vous ai arrêté quelque temps sur cette circonstance, reprit Olivier, parce que je voulais vous expliquer d'où me venait mon pouvoir sur ce Bonnissens, qui, je ne sais comment, a fini par escroquer une place de commissaire de police au gouvernement.

Je reviens à ce qui m'est personnel.

Mais à quoi bon vous dire mes propres aventures, Michel ? elles doivent vous être fort indifférentes. J'en arrive au dénoùment.

— Non, Olivier, lui dis-je, je veux vous connaître pour mieux vous aimer.

— Pour mieux me regretter, voulez-vous dire, répondit-il en souriant.

Je voulus l'interrompre.

— Oh! me dit-il, ne discutons pas à ce sujet. Je me suis donné un mois pour mourir; si cela n'arrive pas, ajouta-t-il avec un dégoût qui contrastait avec la noble expression de sa figure, j'y mettrai la main. J'espère que cela sera inutile... Je méprise le suicide.

Laissez-moi donc continuer.

Lorsque j'eus apporté dans les affaires de mon père l'ordre qu'elles réclamaient , je pensai à mon bonheur, car, il faut vous le dire, une seule pensée, un seul es-

poir m'avait guidé dans tout cela, c'était l'espoir d'obtenir Thérèse.

J'allai chez Glosberg. Je trouvai Glosberg inflexible.

11 semblait cependant que j'eusse accompli le sacrifice qu'il avait seul jugé capable de me racheter de la faute paternelle; mais les jésuites s'étaient emparés de Glosberg.

Irrités contre moi de ce que je leur avais échappé, ils l'avaient endoctriné de telle sorte, que je vis cet homme tourner contre moi la résolution même qu'il avait dictée à mon désespoir.

0 Michel, ce fut là une cruelle déception; j'avais passé deux ans dans l'étude, et vous savez si j'avais pris dans l'école une place qui pût me promettre de me faire distinguer ; j'arrivais avec la fierté dans le cœur, avec la confiance que donne le devoir religieusement accompli : tout cela fut dédaigneusement réprouvé comme une présomption ridicule.

J'avais passé deux ans à Paris, je n'y avais rien laissé de la chasteté de mon cœur, et l'amour de Thérèse y était resté en moi aussi pur, aussi sacré, aussi intact que le jour où j'avais quitté celle pour qui j'entreprenais de me relever de mon nom.

Mais j'avais vu d'assez près la vie pour ne plus croire à ces excessifs orgueils comme à la vertu.

L'héroïsme de Glosberg refusant pour sa fille l'amour

d'un homme d'honneur, me parut une révoltante injustice, et lorsque je compris à qui il obéissait, cela me sembla une grossière sottise.

Assurément, j'aurais pu acheter le consentement du vieillard, ou plutôt j'eusse pu acheter les conseils qui m'eussent fait donner ce consentement : je ne le voulus pas.

Je vis Thérèse, dont le désespoir n'était pas moins grand que le mien.

Elle voulait mourir, elle accusait le ciel d'injustice; et lorsque je lui parlais des soins persévérants par lesquels je parviendrais à fléchir la résistance de son père, elle éclatait en sanglots et m'accusait d'indifférence.

Ce n'est pas que je n'eusse dans le cœur le projet que j'ai accompli; mais je n'eusse jamais osé le lui proposer, et si je l'eusse trouvée plus calme, plus résignée, certes je ne l'eusse point fait. •

Mais enfin, voyant que nulle raison ne pouvait la consoler, fier de tant d'amour, pressé par mes propres désirs, je lui proposai de fuir.

Fut-elle vraie, lorsqu'elle repoussa cette proposition, lit Olivier avec tristesse, et ce cri qui lui échappa disait-il sa pensée ?

« Oh! non, non... je mourrai, ce n'est pas un crime ! »

Hélas! dois-je me plaindre du chemin qu'elle a suivi, moi qui, le premier, l'ai détournée de la bonne voie... et le jour où, par mes prières, par mes menaces, par mes larmes, je la décidai à quitter son père, n'ai-je pas arraché de ce cœur le sentiment d'honneur sur lequel repose toute vertu ?

Que devais-je attendre de la fille à qui j'avais fait abandonner son père?

Huit jours après cet entretien, elle me suivait à Paris, où je vécus comme je vous l'ai raconté.

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