‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 8 sur 21 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

SUITE

Je n'avais emporté de l'immense fortune que j'avais trouvée, que les bijoux qui avaient appartenu à ma mère. Cette répudiation de la fortune de mon père fut le plus grand outrage que je pusse faire à sa mémoire.

Que voulez-vous? fit Olivier, je ne le voyais pas ainsi.

D'ailleurs, recueillir son héritage, après l'avoir fait mourir du désespoir de mon abandon, c'eût été me déshonorer. Je préférai déverser l'insulte sur la tombe paternelle. C'est odieux...

Maintenant que le prisme est brisé, maintenant que l'événement m'a montré l'inanité de ces fausses vertus qui sacrifient tout le reste à leur propre orgueil, maintenant je me trouve plus méprisable pour ce que j'ai fait contre mon père, qu'il ne l'a jamais été contre le souverain dont il a abandonné la cause.

Mais à quoi bon ces repentirs inutiles, ces repentirs qui ne viennent rien réparer et que l'homme n'éprouve peut-être qu'à l'heure où il ne peut plus espérer qu'en eux?

Maintenant, Michel, faut-il, pour satisfaire votre curiosité, que je vous dise le dénoûment de cette histoire ?

J'avais mal compris le cœur de Thérèse, je lui avais prêté l'exaltation folle qui animait le mien.

Je m'étais imaginé qu'elle se satisferait de l'espérance encore éloignée de notre futur mariage. C'était assez pour moi, ce devait être assez pour elle.

J'oubliais que mes travaux étaient des distractions, que les siens étaient des ennuis.

Je me croyais fort, parce que je ne trouvais point trop lourd un temps que j'occupais avec persévérance d'études que j'aimais, et j'oubliais que je la laissais seule avec ses pensées et ses désirs, qui ne trouvaient d'autre aliment que d'attendre l'âge où nous serions les maîtres de notre sort.

Je lui avais fait commettre la plus cruelle de toutes

les fautes, et je me croyais vertueux, parce que je la respectais dans la houte et dans la solitude où je l'avais plongée.

Je l'excuse, n'est-ce pas? et vous me trouverez peutêtre faible. Je ne suis que juste.

Les hommes d'exception, et je suis'assez près de la mort pour pouvoir me glorifier ou m'accuser d'être de ce nombre, ces hommes, dis-je, ont le sentiment de croire toutes les natures taillées sur leur patron.

Je me disais, moi :

Oui, j'ai enlevé une jeune fille à son père, mais elle marchera pure à l'autel où je la conduirai.

Que si quelques railleurs méchants doutaient de cette vertu si longtemps gardée, j'en aurai la conscience: cette certitude me suffira.

Hélas ! je sais trop ce qu'il en coûte d'avoir à rougir de ceux dont les affections doivent nous être sacrées, pour ne pas vouloir que celle qui portera mon nom soit irréprochable, du moins à mes yeux; et, au besoin, il est des témoins qui attesteront ce respect constant que j'ai eu pour elle, cette chasteté qu'elle a gardée.

Je ferai si bien, m'écriai-je, que la faute que je lui ai fait commettre servira de piédestal à sa vertu.

Rêves insensés, vanités stupides, mon cher Michel, niaiseries odieuses que toutes ces magnifiques subtilités pour couvrir une faute !

J'aurais réussi, que je ne n'aurais pas été innocent aux yeux de tous, et que j'aurais été ridicule pour la plupart.

Olivier s'arrêta et reprit bientôt :

— Vous le voyez, mon ami, je plaide, je parle, je dogmatise, je ne vous dis pas ce que vous voulez savoir : c'est que, malgré moi, la blessure saigne encore, c'est que j'ai peur d'y toucher; c'est que, décidé à mourir, je ne puis regarder sans effroi et sans désespoir la main qui m'a poussé dans la tombe. Il le faut cependant, il est temps de finir cette confidence.

Olivier lit une longue aspiration, comme s'il voulait prendre à la fois haleine et courage, et me dit alors, mais d'un ton sombre et mécontent :

— Vous savez comment je vivais :

J'ignorais donc parfaitement que monsieur Victor Bonsenne logeât dans la maison qui faisa.it face aux fenêtres de Thérèse. D'ailleurs, lui ou un autre, il importait peu, je n'y eusse point pris garde.

Comment il attira ses regards... je ne sais... ou plutôt il me l'a dit, il me l'a dit avec ce cynisme qui salit jusqu'au crime.

Oui, le jour où je le retrouvai, le jour où, à force de soins et de persévérance, je finis par découvrir sa demeure, je l'interrogeai.

«Tenez, me dit-il, ne me demandez point cela; si

vous me tuez, ce qui est probable, à quoi bon savoir comment vous avez été trompé?... Non! »

J'insistai, je l'accusai de violence, je l'accusai de menaces, je lui dis qu'il lui avait fallu user de moyens infâmes pour perdre cet ange que j'aimais.

Il haussa les épaules et me répondit brutalement :

« Je ne m'en donne pas de gants, je vous jure. Ce n'était pas difficile, le premier qui l'eût essayé fût arrivé. »

Je m'oubliai jusqu'à injurier cet homme qui venait de me promettre de risquer sa vie contre la mienne.

Il me regarda et resta longtemps muet; puis, se détournant brusquement, il ajouta :

« Si vous n'étiez frappé au cœur, je vous le dirais... Si vous aviez encore la force de vivre, je vous avouerais tout ; mais pourquoi vous faire souflrir, lorsque la douleur ne peut pas être un remède?... c'est inutile. »

Je le pressai, je le menaçai, je le conjurai.

Il me fit signe de m'asseoir, et, se plaçant devant moi, il me tendit la main.

« A bientôt, là-haut, me dit-il. Vous me tuerez, et vous mourrez de désespoir; tant mieux pour vous; nous pourrons parler franchement. »

Il me regarda encore longtemps, et cet homme, aux façons si brutales et presque féroces, parut un moment s'attendrir.

« Vous vous étonnez de ce que je vous regarde ainsi, me dit-il; eh bien, j'éprouve un triste plaisir à vous voir : vous me rappelez ce que j'étais il y a dix ans.

» J'ai été ce que vous êtes, amoureux fou, confiant; j'ai aimé comme vous une femme pour laquelle j'ai quitté mon père, pour laquelle je me suis fait soldat.

» C'était un ange de pureté, de grâce, d'esprit, de vertu. J'ai voulu l'épouser, mon père me l'a défendu. J'ai voulu l'enlever comme vous avez enlevé votre Thérèse. Cette femme a eu un courage sublime.

» Avant de me confier sa vie, elle m'a écrit ce qu'elle avait été. Enfant perdue, élevée dans la mendicité et le vice, elle m'a raconté tout ce que la mendicité et le vice lui avaient appris.

» Tuée de cet abîme par mon père, élevée au-dessus de toutes ces ordures par un effort inouï de courage, elle eut la noblesse de me dire :

» — Me voulez-vous ainsi? »

En prononçant ces paroles, Victor frappa du pied et se tordit les mains.

« Eh bien ! monsieur, j'ai été assez lâche pour lui dire : Je ne veux pas.

» Misérable et infâme que je suis !

» Et maintenant cette femme est tombée, de faute en faute, au dernier degré de la déconsidération. A quoi lui aurait servi la vertu?

» Quant à moi, ajouta-t-il, regardez où m'a conduit mon premier crime, ma première déception.

» Qui sait où vous conduirait ce que j'ai à vous apprendre, si vous deviez le supporter sans mourir? Vous voulez le savoir? sachez-le donc :

» J'ai vu votre Thérèse à travers ses fenêtres; je l'ai trouvée assez jolie. Je me suis informé de ce qu'elle était, on m'a dit la vie que vous lui aviez faite, et j'en ai ri comme un fou, et je me suis promis l'amusement de déranger vos projets.

» Un moment, j'ai cru que ce serait là une entreprise herculéenne, d'après les certificats de vertu puisés dans le voisinage. Mais tout cela n'était que des remparts de carton qui devaient tomber à la première chiquenaude.

» J'ai fait la guerre à l'œil, ensuite j'ai lancé des poulets d'amour; après les poulets d'amour, j'ai parlé de plaisirs et de l'ennui qu'elle devait éprouver.

» Je l'ai traitée de vertu, en lui proposant d'aller à la Chaumière. Il fallait la décider à sortir,

» Un soir, je lui ai écrit que si elle ne descendait pas dans la rue où un fiacre l'attendait, je vous tuerais et moi par-dessus le marché.

» A l'heure convenue, elle était dans le fiacre, me demandant la grâce de son futur mari, et je l'ai accordée à la future de monsieur le comte de Barbasan.

» — Horreur! m'écriai-je... et elle vous a dit mon nom?

« — Oui, plus tard ; quand elle a commencé à m' ennuyer, je l'ai fait causer.

» Elle m'a tout dit; et quand j'ai su ce que vous étiez et ce que vous aviez fait pour cette femme, j'ai eu un moment de remords.

» Vous vous souvenez du jour où je vous ai trouvé à l'estaminet de la Mère-1'Oie. Je me serais laissé souffleter plutôt que de me battre avec vous.

» A présent, il faut que je meure, c'est différent.

» Encore vaut-il mieux être tué par un honnête homme que par... je ne sais qui. »

J'étais confondu.

Victor se leva, et, inspiré par un souvenir de sa jeunesse, qui a dû être généreuse, il s'écria :

« Tenez, monsieur de Barbasan, nous mourrons tous deux, moi le dernier des gredins, vous encore honnête ; tous deux pour n'avoir pas eu le courage de braver les propos du monde : moi, pour ne pas avoir compris qu'il y avait plus de vertu dans Charistie que dans les plus innocentes ; vous, pour ne pas avoir compris que le courage était à combattre sous votre nom.

» Nous avons tous deux entraîné une femme dans notre chute : moi, celle que mon abandon a précipitée dans le désordre ; vous, celle à qui vous avez ôté le

protecteur qui l'eût peut-être sauvée de vous et de moi.

» Nous mourrons tous deux : vous, du mal que je vous ai fait ; moi, de la balle que vous m'enverrez probablement dans le ventre.

» Ce sera justice pour l'un et pour l'autre.

» Adieu et à demain. »

Voilà, continua Olivier, voilà comment j'ai entendu raconter cette séduction pour laquelle j'inventais les astuces de Lovelace, les perfidies de Richelieu, les infernales adresses de Satan !... des regards, des billets, un rendez-vous... Oh ! fit Olivier avec dégoût, avoir donné son âme, sa vie, avoir rêvé la gloire, la vertu... pour cela...

Croyez-vous, mon ami, que ce ne soit pas à en mourir? croyez- vous que ce soit la peine de vivre pour recommencer avec une autre ?...

— Toutes les femmes ne sont pas...

— Assez, me dit Olivier ; ce qui me concerne est fini ; par grâce, n'en parlons plus, et revenons à vous.

En lisant tous les pppiers que mon père avait laissés, j'y avais lu l'histoire du vôtre.

Lorsque je vins vous voir, vous devez vous rappeler mon étonnement en entendant prononcer le nom de monsieur de Favreuse.

Je me lis informer par Bonnissens de vos relations

avec cet homme, et j'appris par quel hasard singulier tous vous trouviez en rapport avec tous ceux que concernent les renseignements recueillis par mon père.

Je résolus de vous les remettre, assuré qu'ils ne vous serviraient qu'à prévenir des scandales, au lieu de les exciter.

Je les avais laissés chez moi à votre adresse, car je ne prévoyais pas que Victor, avide de mourir, me laisserait la vie.

Je suis donc venu ce matin pour vous les confier.

Je ne vous ai point trouvé, et j'allais faire demander des renseignements chez monsieur Bonsenne, lorsque j'ai entendu parler d'arrestations faites dans votre maison, dans un groupe assez nombreux assemblé à votre porte.

Une dame qui voulait passer a interrogé vivement ceux qui parlaient de crime ; on lui a répondu qu'on avait arrêté le matin même une fille appelée madame Sainte-Mars... chez laquelle on comptait surprendre le marquis de Pavie.

Puis, on a ajouté que l'on venait de vous arrêter dans une maison de la rue Richer, et que vous étiez encore chez le commissaire de police.

En apprenant cette nouvelle, cette dame est devenue

pâle et tremblante. Je l'observais et je l'entendis murmurer :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis perdue ! »

Sans la connaître, sans savoir quels liens pouvaient vous unir avec elle, je lui ai dit :

— Ne craignez rien, madame ; si, comme je viens de l'entendre dire ici, monsieur Meylan est entre les mains de monsieur Bonnissens, je vous réponds de sa liberté.

C'est alors que je suis allé chez ce misérable, qui ne m'a point reconnu tout d'abord.

Je vous ai déjà dit à quels titres j'étais sûr de son obéissance.

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