‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 14 sur 40 · ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR · texte numérisé non relu

ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR

août 181...

Mon cher Victor,

J'ai été hère et bien heureuse de tes succès, et j'y ai applaudi du cœur plus encore que des mains. Tu me diras à cela que sous ce rapport je n'avais qu'à laisser faire ma voisine Charistie.

A propos d'elle, oh! tuas bien raison, mon frère, tu es déjà presque un homme, car tu es déjà méchant et injuste. Cette pauvre Charistie, elle était si heureuse de te voir

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couronné qu'elle en perdait toute retenue; et pour cela tu la blâmes, tu te moques d'elle. Ce n'est pas bien.

Mais tu me surprends beaucoup en me demandant qui elle est. Comment! papa ni maman ne t'en ont donc point parlé? Tu ne les a donc point interrogés à ce sujet?

11 faut te dire...

Non, je ne dois rien te dire ; car s'ils ne t'ont rien appris, c'est qu'ils ne veulent pas que tu le saches.

Et puis, toi qui m'accuses d*être bavarde^ tu es si bavard, monsieur l'homme, que tu ne manquerais pas de dire tout ce que je t'apprendrai? ; et alors on finirait par savoir que tu m'as écrit, que je t'ai écrit, et nous serions bien sévèrement grondés ; car je fais une faute en te répondant, et, par-dessus le marché, je néglige mes devoirs, car il faut que je travaille à ma composition d'histoire, et je perds mon temps à te répondre.

Tu me dis que tu as beaucoup de choses à me dire, et toute ta lettre consiste à me faire des observations malignes sur ma bonne et chère Charistie. Eh bien, veux-tu que je te dise quelque chose à son sujet? Tu le veux.

Apprends donc qu'il faut que tu l'aimes comme une sœur, comme moi, et que, si tu la vois, tu ne dois jamais l'interroger. Papa me l'a bien défendu, et j'ai été bien obéissante; d'ailleurs elle ne répond pas.

Les autres ne sont pas aussi discrètes que moi; elles sont à lui demander toute la journée où elle était avant d'être au pensionnat ; on lui demande qui est son père, et que fait sa maman. Comme je suis toujours avec elle, je l'entendrais répondre et je le saurais; mais à toutes ces questions elle se contente de dire :

« Je dois me taire là-dessus, ne m'interrogez pas. »

il y a aussi quelque chose de bien extraordinaire, c'est quelle parle très-bien l'italien, et encore mieux, à ce qu'il parait, l'allemand; et, d'un autre côté, si tu savais!...

Mais en voilà déjà trop, je t'en dis plus que je ne devrais t'en dire, et si j'étais sage, je ne t'enverrais pas ma lettre.

Mais tu m'accuserais de ne plus t'aimer, de ne plus penser à toi, de n'aimer que ma blonde, comme tu l'appelles ; et je t'aime malgré ta mauvaise opinion des femmes et ta haine pour ma pauvre Charistie. Je ne serai pas aimable pour toi comme tu prétends l'avoir été pour moi, je ne te dirai pas que Charistie m'a dit que...

Elle m'a dit cela bien drôlement, avec sa façon sans façon :

— Tiens, c'est là ton frère ? m'a-t-elle dit, il est tout plein gentil.

Ça ne te fait rien, je pense; un homme bien fait comme toi , qui dans deux ans portera des bottes et un pantalon collant. Je suis plus juste que toi : ton camarade monsieur Deslaurières a l'air bien gai et bien bon, mais ce ne doit pas être un bon élève, on ne l'a pas nommé une seule fois.

Adieu , monsieur le triomphateur ; prie un peu le bon Dieu que j'aie des succès comme toi, papa et maman seront bien contents, et voilà surtout à quoi il faut penser. Ta toute dévouée sœur.

LISE BONSENNE.

P. S. Charistie qui entre, et qui va remettre ma lettre à Marguerite^ qui l'attend, vient de me dire, en apprenant que je t'écrivais :

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« Dites-lai que je l'embrasse de bon cœur. » Une demoiselle ! mais si tu savais comme elle est drôle, elle ne voit de mal à rien.

Adieu.

VICTOR ROISSENNE A SA SOEUR ALISON

août 18...

Ma chère Ali son ,

Mon Dion! que les petites filles sont pédantes !

Hier, après la revue, nous sommes allés déjeuner avec papa chez le colonel Deslaurières, le père de Le'opold.

En voilà un brave et fameux militaire! 11 jure et sacre à tout propos, et rudoie Léopold parce qu'il a l'air d'une tille.

Il venait de faire une visite à une de ses nièces qui est chez madame Campan et qui a eu l'impertinence de lui dire qu'il ne fallait pas trop jurer devant les dames delà maison. Il est revenu furieux. C'est pour ça qu'il dirait à tout propos :

« Sacrebleu! que les petites filles sont pédantes! » .

Eh bien, lorsque je suis rentré à la maison et que j'ai trouvé ta lettre, j'ai été de l'avis du colonel et je me suis écrié : « Bon Dieu! que les petites filles sont pédantes! »

Je t'écris une bonne petite lettre très-aimable, très-char-

AMOURS DE VICTOR Bo.N'SENNE 1 37 *

mante pour toi; et voilà que parce que je me suis permis de me moquer un peu de mademoiselle Charistie (quel nom!), voilà que tu me fais de la morale et que tu prends des petits airs, que tu te mêles de me sermonner.

Oh bien, je ne te parlerai plus de ton adorée Charistie. (Je ne puis pas souffrir ce nom-là ! ) Aime-la à ton aise tant que tu voudras, et à toi toute seule.

Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais sur le cœur, il faut que je te raconte ma journée... La revue était superbe. J'ai vu l'empereur; nous étions à une fenêtre du château où le colonel Deslaurières nous avait fait placer. D'abord les troupes...

Mais il y a une revue la semaine prochaine; papa a promis de nous y conduire ensemble, et je ne veux pas te gâter ton plaisir en te faisant une description trop exacte de ce que tu verras. Je te dirai que pendant que nous étions dans le salon des Tuileries, une dame, une très-belle dame, est venue à passer; mon père a été au-devant d'elle en me disant :

— Victor, salue madame la comtesse de Belnunce. Je l'ai saluée.

— C'est votre fils? lui a-t-elle dit... il est fort bien... très-bien . . .

C'est une dame, et une dame de la cour, et une comtesse, et une jolie comtesse qui l'a dit; avec ça on peut se passer de l'approbation de mademoiselle Charistie (quel vilain nom !) ; et puis ton tour est venu, car il parait qu'elle nous connaît beaucoup.

— Et mademoiselle votre fille? a-t-elle dit à papa.

— Elle se porte très-bien ; on est fort content d'elle et de sa jeune amie.

— Merci, monsieur Bonserrne, lui a-t-elle répondu avec un sourire charmant.

Et elle nous a quittés.

Ta jeune amie! est-ce qu'il y a une demoiselle de Belnunce au pensionnat, et serait-ce là la jeune amie dont mon père a voulu parler? Je dois le croire, madame de Belnunce ne doit avoir aucun rapport avec une petite fille qui propose si lestement d'embrasser les jeunes gens.

Cependant il y a une chose qui m'a paru bien étonnante, c'est que madame de Belnunce est une blonde comme ta Charistie : des yeux bleus comme elle, une jolie bouche, moins rose... enfin une espèce de ressemblance; mais ça ne prouve rien, toutes les blondes se ressemblent...

Au moment où je t'écrivais ma lettre , papa est entré dans ma chambre, etye l'ai cachée bien vite.

Ça m'a fait penser à lui demander quelle était la petite demoiselle que madame Viane avait amenée avec toi à la distribution des prix.

Eh bien, ma chère, il n'y a pas le moindre secret dans tout cela, et j'avais raison de le penser; il n'y a absolument rien entre madame de Belnunce et mademoiselle Charistie. A la vérité, papa a eu l'air surpris de ma question, cependant il m'a répondu aussitôt :

— C'est la fille de madame Lambert, une dame de province qui va bientôt venir à Paris.

Et il ne m'a pas recommandé du tout le mystère, pas plus qu'il ne te l'a recommandé, j'en suis sur; mais tu as

voulu faire de l'effet avec ta Charistie. Je parie que si papa ne m'avait pas dit la vérité, tu en aurais fait une héroïne de roman, une enfant trouvée dans les ruines d'un vieux château.

Quant à moi, qui ne sais que dire les choses comme elles sont, je suppose qu'elle nous laissera le temps d'être ensemble.

Je ne t'en écris pas plus long, pour ne pas te faire perdre ton temps, et je ne te demande pas de réponse, pour la même cause.

Vous n'avez plus que trois jours, c'est le moment de piocher ferme.

Dis-moi donc quelle est l'amie dont la comtesse de Belnunce a voulu parler à papa ?

Ton frère.

VICTOR BONSENNE.

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