‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 29 sur 40 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

P. S. Sans m'en apercevoir, je viens de reprendre mon nom d'autrefois. Faites, ô mon Dieu, que ce ne soit point un funeste présage pour nia vie!

No 27.

LÉOPOLD DESLAURIÈRES A CHAR1STIE.

Mademoiselle ,

Pardonnez-moi d'oser vous écrire; mais peut-être m'excuserez-vous si vous consentez à lire ma lettre tout entière.

A peine me connaissez-vous, quoique monsieur Bonsenne m'ait chargé de m'occuper de quelques intérêts pécuniaires qui vous concernent.

Cependant cette confiance d'un homme si vénérable doit vous assurer que je ne suis pas tout à fait indigne d'être considéré par vous comme un ami. Ce titre, je vous le demande, je veux le mériter, et alors même que vous me le refuseriez, je le prendrais.

Oui, mademoiselle, et pardonnez à mon audace, ce n'est pas vainement que j'ai appris à vous connaître, ce n'est pas sans vous admirer que j'ai été instruit et des malheurs de votre existence et de la sublime expiation par laquelle vous avez racheté un malheur dont vous êtes innocente.

Victor m'a lu votre lettre; soyez honorée comme une sainte, et pour votre noble conduite et pour votre noble aveu.

Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais, et je me mépriserais comme le dernier des hommes si je ne me faisais un devoir de proclamer, partout et tout haut, le respect que vous m'inspirez.

C'est en cela du moins que mon dévouement dût-il vous

déplaire, je me ferai votre ami; oui, votre ami. Ne faut-il pas que quelqu'un le soit, lorsque les cœurs sur lesquels vous comptiez semblent prêts à vous manquer?

Oh! mon Dieu, comment se fait-il qu'il y ait un homme en qui vous avez eu foi, un homme que vous avez aimé, et que cet homme s'éloigne de vous au moment même où vous venez d'acquérir des droits plus saints à son amour, à son estime, à son respect!

Non, je ne l'accuse pas, et je ne veux pas l'accuser; si je vous écris, c'est que le silence de Victor peut être pour vous un coup mortel.

Je ne discute pas, je ne veux pas discuter la valeur des préjugés aveugles et étroits auxquels il obéit; mais il me semble que je dois protester contre un pareil abandon, au nom de tous les cœurs qui ont l'intelligence des grands sacrifices.

Mais que serait donc ce monde et que deviendriez-vous, si tous les cœurs étaient aussi égoïstes, si tous les esprits étaient aussi pauvrement étroits ? Pardonnez-moi la sincérité de ces paroles contre des personnes que vous estimez , que vous aimez peut-être encore, malgré leur froid abandon.

Mais je ne puis assez vous dire aussi mon indignation , elle m'emporte, elle me fait oublier à moi-même que je les ai nommés mes amis.

Mais pent-être ce langage vous déplaît-il; pour une âme comme la vôtre, la colère même la plus juste est un tort. Oui, vous avez raison, mademoiselle, il ne faut pas blâmer ceux qui vous méconnaissent; il faut les plaindre.

Malheureux Victor ! il n'a pas compris quelle âme s'était

donnée à lui ! il n'a pas senti qu'un amour comme le vôtre était une de ces faveurs du ciel qu'on ne peut mériter qu'en les acceptant à genoux et avec reconnaissance !

Et vous que le sort a déjà injustement partagée, comment se fait-il que votre cœur ait cherché celui à qui la nature avait refusé le sentiment de votre vertu et le pouvoir d'apprécier l'inexprimable sublimité de votre conduite envers lui? C'est trop de malheur !

Ah! le cœur a de cruelles erreurs! Mais puis-je, moi, vous accuser d'aveuglement, lorsque près de vous il se trouvait une âme sympathique à toutes les hautes pensées, pieusement dévouée à tous les nobles sacrifices, et qui vous a méconnue, et qui a' cherché à côté de vous une compagne?

Sans doute Alison est bonne et mérite qu'on la respecte ; mais elle est comme les autres : tout ce qui sort de la vulgarité des devoirs usuels est au-dessus d'elle, et je frémis en vous le disant, mais cela est trop vrai, vous n'avez plus de protecteur, vous n'avez plus d'amant, et du jour où elle soupçonnerait ce qui vous fait si supérieure à mes yeux , vous n'auriez plus d'amie.

Pauvre Charistie!...

A mesure que je vous écris, je sens le courage me manquer.

Pourquoi vous dire tout cela ? pourquoi vous porter des coups si sensibles, ou rouvrir des blessures si récentes ? N'est-ce pas un crime? Non, mademoiselle, non... car j'ai à vous olfrir, à côté de tous ces amis qui vous trahissent, un cœur qui se donne à vous.

Que voulez- vous d'un ami, qu'attendez-vous d'un frère? dites-le, et je suis prêt à tout.

Oh ! pauvre Victor, âme étroite et faible... il hésite à vous donner son nom... son nom! Un nom honnête sans doute, mais obscur...

Ah! que je voudrais que le mien fût encore plus honoré qu'il ne l'est! que je voudrais qu'il eût, outre l'éclat des belles actions de mon père, l'éclat de la fortune et celui de la noblesse !... Avec quel orgueil je le mettrais à vos pieds et je vous l'offrirais... mais que dis-je? daigneriez- vous descendre jusqu'à moi?... et d'ailleurs, suis-je libre encore?

Oui, je le suis, heureusement. Et ne fussiez- vous pour moi qu'une inconnue, je dis encore : Heureusement je suis libre !

Non, jamais je ne consentirai à entrer dans une famille qui vous méconnaît à ce point, dans une famille qui n'a pas une idée généreuse. Et je le sens assez tôt pour moi , je serais mal à l'aise au milieu de ces cœurs froids et égoïstes. J'y souffrirais, j'y mourrais.

Ne vous ont-ils pas déjà frappée d'un coup terrible, vous, ange racheté, martyre et sainte?

Oh ! que c'eût été une félicité incomparable que de pouvoir vous aimer, que d'oser vous le dire et que d'enfendre votre voix céleste répondre :

— J'accepte votre amitié, votre dévouement, et je crois à votre amour ! . . .

Pardonnez-moi... pardonnez-moi... mais ma tête brûle, mon cœur bout, ma main tremble...

0 Charistie, je vous aime!... je vous aime!...

LÉOPOLD DESLAURIÉRES.

in vô

LKOPOLD DESLAUR1ERES A MORIXLAID.

Cher carcassine, intrépide tire-botte, tu as donc une chaumière et un cœur à toi, que je ne t'ai pas trouvé hier lundi à la chaumière du Mont-Parnasse, et parmi nos danseuses de ce lieu délectable ?

J'avais une grande nouvelle à t'annoncer,

Ami sûr, Au cœur pur, 0 très-laid Moriulaid!

Mon poulet est parti, et la belle des belles l'a reçu.

J'ai joué le tout pour le .tout. La blague est bien faite... là... parole d'honneur, c'est du vaporeux forcené. Il y a, dans la lettre, du Benjamin Constant et du Staël en fricassée.

Viens donc me voir; depuis deux jours que mon épîire est partie, je n'ai rien vu qui m'annonce qu'elle a reçu ma lettre.

La crois-tu capable de la montrer à Victor? Il est brutal et je compte sur toi pour mon affaire, s'il se fâchait; car j'ai mis les pieds dans le plat, j'ai abîmé toute la sainte famille.

Après tout, ce sera urr^oup cî'épée, et là-dessus je ne le

crains pas plus qu'un autre. Après tout, quatre cent mille francs de dot, ça vaut bien quelques risques...

Dans tous les cas, tu es mon témoin, c'est une affaire au premier sang... J'ai ma petite botte de bas-ventre... c'est entendu. Mais tout ça ne fait pas les affaires.

Il faut que tu fasses suspendre toute espèce de poursuite pour nos charmants billets à ordre. La petite n'y comprendrait rien, je le sais; mais pater Bonsenne, ce vieillard vénérable, serait capable de me mettre à la porte s'il soupçonnait le mauvais état de mes affaires.

Mais le terrible Durand, cet indigne coupe-jarret en papier timbré, consentira-t-il à me laisser un peu tranquille ? C'est ton affaire, à toi qui sers à la fois les Muses et Thémis. J'en reviens à ma lettre... C'est superbe... Vrai, il y a de quoi monter la tête à Charistie, à la rendre folle de moi. Comprends-lu cet imbécile de Victor qui fait de la susceptibilité parce qu'elle a été mendiante, bohème?... voilà tout... oui, tout... Mais on peut croire, on peut dire beaucoup d'autres eboses, et, vérité ou mensonge, tout ce qu'on croira sera dit, tout ce qu'on dira sera cru.

Victor n'a-t-il pas eu la sottise de me répondre : « La femme de César ne doit pas être même soupçonnée. » Imbécile.

Eh mon Dieu! mon Dieu! j'ai tort de rire de ce que je fais... c'est fort sérieux, et je crois au fond que j'ai pris le côté honorable de la question. Là, vrai, parole d'honneur, cette pauvre enfant ne peut pas être responsable de ce qu'on a fait d'elle dans son enfance.

Et on la plante là!

De la part de monsieur Bonsenne, c'est la dernière des

bêtises; je sais mieux que personne qu'il n'est pas riche, et qu'il aurait eu grand besoin de la dot de Charistie pour se rafistoler un peu.

Mais conçois-tu cet imbécile de Victor, qui me fait confidence de toute l'histoire de Charistie pour me détourner de penser à elle !

Alison ne s'y était pas trompée : elle avait jugé du premier coup d'œil que les quatre cent mille francs m'avaient touché au cœur. Alison est, en vérité, la plus raisonnable de la famille ; elle a compris que, véritablement, il y avait là une position capable de tenter un brave garçon.

Aussi, quoique je m'attende à du dépit, à des larmes, je suis convaincu qu'elle se fera une raison. Dans tous les cas, elle doit être charmée d'être débarrassée du voisinage de Charistie; c'est un service que je lui rends, car tant que mademoiselle Lambert sera là, il est certain qu'elle n'aura pas une grande chance de se marier.

J'avoue cependant que je suis fort embarrassé de lui dire...

Morinlaid! Morinlaid! Morinlaid!...

Il me vient à l'instant même une idée sublime... là, tout de suite, pendant que je t'écris... Je la tiens, vois, c'est superbe î

Écoute donc, mon Morinlaid, vertueux ami ; à bas les gibelottes de lapin, et trônons ce soir chez Beauvilliers, où nous mangerons des rognons au vin de Madère en mon honneur...

Il y a une idée de vaudeville là dedans... nous en parlerons à Crétu... Non, je ne m'excuserai pas, non, je ne me retirerai pas. Je me ferai chasser.

Comprends-tu?...

Eh non ! tu ne comprends pas, automate que tu es !

Voici le plan... plan admirable... Plan ran plan... plan!

Tu es mon ami (ceci est vrai), tu m'as prêté de l'argent (l'invention commence), je ne te l'ai pas rendu ; ceci pourrait être vrai si tu m'en avais réellement prêté.

Tu m'as aceordé du temps, je ne me suis pas acquitté davantage... Alors tu viens prier monsieur Bonsenne de me faire des remontrances... et de s'interposer pour te faire solder...

Tu m'abîmes, tu dis que je suis un tant soit peu coureur, que j'ai des maîtresses.

Dis tout ce que tu voudras, mais ne nomme personne... ni Sophie... ni...

Si tu pouvais venir un soir et lâchai' tout cela devant Alison, ce serait un coup de maître.

Je surviens le lendemain... Mine atroce du père, bouderie désespérée de la fille, froideur, etc.. Je me pique, je m'emporte, je me retire, je ne reparais plus, et voilà l'affaire bâclée. Quant à Charistie, je trouverai le moyen de la revoir ou de lui écrire.

Voyons, viens donc me voir, ou dis-moi où tu perches maintenant.

J'ai su à ton hôtel que tu ne rentrais plus de la journée.

Je suis allé au café des Variétés, madame D... m'a demandé ton adresse. J'ai compris la cause de ton absence à la façon dont elle s'en inquiétait.

Je me suis souvenu à temps que j'avais oublié où tu demeurais, et tu peux dormir en îepos, de ce côté du moins.

Puisque tu es panne à ce point, cher fiston, dépêchonsnous, trc'moussons-nous.

Commence, sitôt ma lettre reçue, par me démolir dans l'esprit des Bonsenne. Dis donc, un titre comme celui-ci serait assez piquant : les Avantages de V inconduite... C'est drôle. Nous parlerons de ça.

Dans tous les cas, n'oublie pas qu'il y a fricot général des gais Enfants de la lyre, jeudi, chez Grignon. Il faut que je te voie d'ici là, et que notre première botte soit portée.

A bientôt, roi des chansonniers et des séducteurs... En fais-tu des farces! Potier n'est qu'un enfant auprès de toi.

A bientôt. Ton ami.

LÉOPOLD DESLAURIÈRES.

No 29.

MONSIEUR BONSENNE A MORINLAID.

Monsieur ,

Je me suis présenté plusieurs fois chez vous, sans pouvoir vous rencontrer.

J'ai cependant besoin d'avoir un entretien avec vous.

Veuillez m'indiquer un rendez-vous, je vous en serai infiniment obligé.

J'ai l'honneur, etc.

BONSENNE.

YICTOR BONSENNE A LÉOPOLD DESLAURIÈRES.

Que deviens-tu donc, mon cher Léopold ? il est doue impossible de te trouver? Je suis passé trois fois chez toi hier.

En vérité, si l'on ne m'avait pas dis que tu étais rentré cette nuit, j'aurais cru à un malheur.

Tu es sorti de la maison avant-hier, très-fâché, très-iurieux ; je le conçois, l'accueil qu'on t'a fait a du te blesser. 11 faut que je t'en explique la raison.

Il parait que la veille un certain monsieur Morinlaid est venu voir mon père, qui se trouvait dans le salon avec ma mère et ma sœur: il lui a parlé d'argent qu'il t'avait prêté.

Ce monsieur t'en veut beaucoup ; car, malgré la présence de ma sœur, il s'est mis à déblatérer sur ton compte et en a dit assez pour que mon père ait été obligé de lui imposer silence. Alors , il s'est retiré sans vouloir en dire davantage.

Voilà la cause de cette froideur qui t'a si tort blessé.

C'est Alison qui m'a raconté cela. Je l'ai si bien prêchée, qu'elle est toute prête à croire que ce sont autant de mensonges; mais pour cela, il faudrait que tu vinsses la voir.

Quand on aime, on ne demande pas mieux que de se laisser persuader, et quelques paroles de toi suffiront pour détruire l'effet des indiscrétions de ce monsieur, si tou-

tefois ce ne sont pas des calomnies. Au reste, j'espère pouvoir mieux te défendre d'ici à quelques jours.

Charistie part, elle quitte Paris, et alors je pourrai retourner près de mon père, rentrer dans ma famille.

Ah ! cela me sera une consolation dans l'affreux malheur où je suis.

Mais comment mon père, qui savait tout cela, ne m'at-il pas averti plus tôt, car il savait mon amour ? Peut-être a-t-il cru qu'il lui suffirait d'un mot pour détruire la passion qu'il voyait en moi. Ce mot, je l'ai entendu... ce mot, il a brisé toutes mes espérances, éteint tous mes rêves de bonheur, mais il n'a pas tué mon amour !

Le crois-tu, Léopold, il est des heures où je me demande si l'expiation de Charistie ne l'a pas purifiée, et si ce n'est pas une austérité plus cruelle que juste qui me fait repousser jusqu'à l'idée de lui donner mon nom. Comprendstu que je puisse avoir ces doutes, ces incertitudes ?

Oui, c'est vrai, je l'aime encore comme un insensé! Heureusement la raison me revient, et lorsque je songe qu'il pourrait arriver qu'un misérable eût le droit de montrer du doigt la femme qui porterait mon nom et de dire : On l'a vue chantant dans les rues, peut-être à vendre, et peut-être vendue à qui la voulait acheter !

Horreur !

Et qui sait s'il ne s'en trouverait pas un qui oserait raconter des aventures inventées... mais que personne ne pourrait démentir, et qui, dans l'embrasure d'une fenêtre de salon, ferait rire d'indignes auditeurs des détails de cette vie passée, tandis que je serais là... Oh ! non... non... non, c'est impossible. Si j'avais cette

folie, j'en mourrais, ou, je rie sais, il arriverait peut-être une heure où je la tuerais... Cette pensée me rend fou.

Mais une pensée qui me dévore également, c'est l'inquiétude de ce qu'elle va devenir... Que décider? que faire?...

Oh! viens me voir, Léopold, viens me voir; j'ai besoin d'un ami qui me conseille, qui m'éclaire, qui m'encourage.

Céderas-tu à un sentiment de susceptibilité pour un moment de froideur dont je t'ai dit la cause, et nous laisseras-tu seuls au moment où un malWeur pareil nous frappe tous ? car ma sœur, sans savoir de quoi il s'agit, pleure de se voir ainsi séparée de Charistie.

Reviens donc, je t'en prie; tu sais assez, et depuis assez longtemps, quels sont nos sentiments pour toi. Sois donc indulgent; c'est à ceux qui, comme toi, sont sans reproche de pardonner aisément à ceux qui n'ont pas clé justes.

Ton ami.

VICTOR BONSENNE.

LEOPOLD DESLAURIERES A VICTOR.

J'ai lu ta lettre, mon cher Victor, elle m'a touché jusqu'aux larmes, mais elle ne m'a pas consolé ; j'ai trop compris quelle est la valeur des sentiments que ta sœur et

ton père m'ont fait voir pour que tu puisses me tromper à ce sujet.

Non, Victor, ton père n'a pas pour moi la moindre estime, Alison le moindre amour.

Quoi ! à la première parole d'une indigne accusation, on me condamne ! car c'est m'avoir condamné que de m'avoir accueilli comme un coupable. Nulle voix ne s'est élevée pour me défendre, car tu n'y étais pas, Victor.

Oui, je suis blessé, et d'une façon plus cruelle que tu ne penses. C'est un mal irréparable qu'on m'a fait.

Le doute qu'on a si gisement accepté contre moi, on me l'a inspiré volontairement. Ce n'est pas ma faute, je ne l'ai pas voulu; je n'ai pas été au-devant de ces sentiments; je n'ai pas écouté les sots propos, les mensonges, les calomnies d'un étranger ; non, ce sont ceux que j'aimais qui ont eux-mêmes pris soin de me dire :

« De longs jours de probité, d'honneur, de dévouement, des preuves irrécusables de tendresse et d'affection constante; l'estime de tous ceux qui vous connaissent, tout cela n'est rien pour nous. Un inconnu, un misérable, un ennemi vous accuse, c'est assez pour nous. Vous devenez immédiatement suspect. »

C'est affreux, Victor, et l'on s'arrête incertain et épouvanté au moment d'entrer dans une famille chez laquelle on est sûr de rencontrer de pareilles dispositions. Non, Victor, un homme d'honneur ne peut accepter une semblable opinion de lui-même.

Quel avenir me préparerais-je si je ne ressentais pas profondément, je ne dirai pas une telle insulte, mais un tel manque d'estime et d'affection ?

Il n'est presque aucun lien dans le monde qui n'exige de la confiance, si on ne veut pas le voir bientôt brisé. Les plus vulgaires, ceux qui lient le maître au valet, seraient insupportables si le maître pensait avoir affaire à un fripon, si le serviteur se sentait sans cesse soupçonné; ils se quitteraient au bout de vingt-quatre heures.

Que serait-ce donc, mon Dieu, lorsque la confiance manquerait entre un père et son gendre, entre une femme et son mari ? Ce serait se précipiter en aveugle dans une vie impossible, aussi fatale, aussi déplorable, aussi torturée pour celui qui soupçonne que pour celui qui est soupçonné.

Le mariage est une chose sainte et grave, mon cher Victor; on peut se tromper sur le choix qu'on fait , mais du moins faut-ii avoir l'excuse d'une erreur entière.

Celui à qui une femme donne sa vie, celle à qui un homme apporte l'honneur "de son nom, doivent tous deux être l'un pour l'autre purs et intacts. Aucune appréhension ne doit troubler la femme qui entre dans la maison de son mari; de même qu'il doit pouvoir regarder, la tête haute et le regard assuré, dans le passé de sa femme.

Moi, je l'avoue, j'ai cette foi, cette assurance; ta soeur est pour moi la vierge au voile sans tache. Mais ce que j'éprouve, je ne l'inspire pas.

C'est un malheur, un malheur affreux; j'en ressens le

désespoir le plus violent, mais je ne puis méconnaître cette

vérité.

Qu'ai-je de mieux à faire que de m'y soumettre?

Hélas ! Victor, mon ami, toi que j'espérais appeler mon

frère, il le faut, tu dois me comprendre, toi dont le cœur

est infiniment susceptible; tu es le meilleur juge que je puisse choisir.

Que veux-tu que je fasse, si ce n'est de me résigner ? Je le ferai avec courage. J'en ai besoin, car on ne souffre pas plus que moi.

0 Victor, Victor, est-ce ainsi qu'on aime ?...

Adieu, adieu...

Ton ami.

LEOPOLD DESLAURIERES.

LEOPOLD A MOR1NLA1D.

Plan ra ta ta ta plan, plan ran plan ra ta ta ta plan, ran ran ran, allons, bats aux champs à ton maître, grand nez nocturne et invisible.

Je trône dans la blague...

Je suis le Chateaubriand de YEpistole sentimentale et grugeuse; je viens d'en écrire une à Victor. Je la tiens là, je la relis...

C'est bôà, très-ôôô, comme dit monsieur Lafont de la Comédie-Française.

Mais où es-tu donc, héron chéri emmanché d'un long cou? j'ai besoin de toi, j'ai mille millions de choses à te dire.

Mon génie m'épouvante, j'ai peur d'aller trop vite... Du reste, ma lettre à Charistie est restée sans réponse, mais je suis certain de l'effet qu'elle a produit.

J'ai appris par madame Lambert qu'après un horrible désespoir, sa fille avait reçu un papier qu'elle lisait et relisait sans cesse. Ce ne peut être que ma lettre; c'est elle, j'en suis sûr.

La pauvre âme se débat comme une timide colombe sous le vol circulaire du milan ; elle est domptée, dominée ; elle chancelle, et je vais me mettre au pied de la branche pour la recevoir dans mes bras.

Mais je trouve que voilà déjà beaucoup de correspondance.

Je me perds dans ces régions éthérées d'un style machiavélique,- viens donc m' aider.

Attention au commandement ! Demain soir aux Aveugles.

Trouve-toi là, sinon j'agis de mon chef, et puis nous verrons ce que tu deviendras sans l'ami qui t'a couvert jusqu'à ce jour de son aile protectrice.

A toi de tout ce que j'ai d'estomac.

LÉOPOLD

No 33.

MONSIEUR BONSENNE A CHARISTIE.

Après la scène qui s'est passée hier, il est inutile que je vous parle encore. Je ne "sais à qui vous avez voulu faire allusion lorsque dans votre colère vous m'avez dit :

« Heureusement tout le monde n'a pas l'égoïsme et la sécheresse de coeur de votre famille ; il est des hommes qui apprécient mieux que vous les efforts que j'ai faits, et peut-être est-il un nom aussi honorable que le vôtre que je pourrai porter si je le veux. »

Vous vous trompez, Charistie, personne plus que moi ne vous admire et ne vous respecte, personne ne met plus haut que moi l'admirable effort par lequel vous vous êtes rachetée d'une vie dont, à vrai dire, vous n'êtes pas coupable. Mais croyez-moi, mon enfant, vous ne serez grande et vériblement forte, dans la voie où vous êtes entrée, que si vous allez jusqu'aux derniers efforts de la re'signation.

Vous êtes courageuse et sensée, Charistie, et je crois pouvoir vous dire toute la vérité. Si vous voulez obtenir dans ce monde la part de bonheur qui vous y est réservée, ce n'est qu'à la condition de renoncer à des liens qui ne peuvent arriver qu'à vous enchaîner à tout jamais dans une position fausse et malheureuse.

Certes, Victor vous aime ; il est peu d'hommes plus capables que lui de sacrifier à la femme qu'il aime le respect qu'il doit à son père, les liens les plus sacrés, l'espoir de sa fortune, l'amour de sa famille. 11 vous l'a prouvé. Mais l'homme capable de pareils sacrifices ne l'est que parce qu'il en croit digne la femme qu'il aime.

Les femmes les plus coupables ont quelquefois trouvé des hommes qui ont tout oublié pour elles; mais si vous aviez consulté ces" malheureux, il n'en est pas un qui ne vous eût dit ce que lui coûtait ce sacrifice ; il n'est pas une de ces femmes qui ne vous fit reculer en vous disant à quelles tortures elles sont soumises.

Si c'eût été moi qui eusse révélé votre secret à mon fils, il m'eût accusé de mensonge, et je ne doute pas qu'il n'eût même discuté la valeur de votre propre aveu, s'il eût suivi ma confidence. 11 l'eût attribué à mes menaces, aux complots les plus ténébreux. 11 n'est point d'extravagantes sup-

positions qu'il n'eût faites pour vous justifier contre moi, contre sa mère, contre le monde entier.

Mais cette confession spontanée que vous vous êtes décidée à faire vous-même, confession dont la noblesse atteste la vérité; cette confession, dis-je, il ne peut se refuser d'y croire ; il y croit, et, vous le voyez, il n'y a pas eu un moment de doute en lui.

Ce qu'il souffre est horrible. Je l'ai vu, il a pleuré dans mes bras, il s'est souhaité mort.

11 donnerait la moitié de sa vie pour pouvoir vous donner son nom honorablement, mais il ne le peut pas.

Charistie, je suis sévère et cruel; mais, croyez-moi, défiez-vous de l'homme qui, sachant votre secret, consentira à devenir votre mari.

Que si vous vouliez tromper un honnête homme, je vous l'avoue en rougissant, il y a peut-être pour vous plus de chances d'être heureuse; dans un autre pays, dans une autre famille, votre alliance peut être considérée comme un bonheur, et, j'en suis certain, ce sera un bonheur tant que rien ne vous trahira. Mais le jour où la vérité éclatera, vous préférerez être restée sans affection , sans liens de famille, que de voir tomber sur vous les reproches mérités qui vous accableraient.

Aujourd'hui vous êtes une vraie sainte. Si vous trompez quelqu'un, vous descendez de toute la hauteur où vous ont placée votre admirable courage et votre noble franchise.

Si vous acceptez les offres d'un homme qui croit pouvoir oublier ce qui n'est pas votre crime, vous êtes plus imprudente que vous ne pensez. Je vous écris longuement

à ce sujet, parce que j'ai peur de savoir en quelles mains vous êtes tombée.

Vous avez absolument refusé de me répondre à ce sujet, je ne puis ni ne veux vous y contraindre; mais, au nom du ciel, prenez garde !

De même que j'ai pu découvrir en quelques instants que l'homme à qui j'avais donné ma confiance la plus illimitée n'est qu'un comédien dont les mensonges m'ont trompé jusqu'à ce jour, de même reconnaîtrez-vous, trop tôt pour votre bonheur, qu'il vous ment comme il m'a menti. Encore une fois, Charistie, prenez garde !

Je vous aime, vous le savez , vous devez le comprendre et vous en avez eu des preuves sincères. Le conseil que je vous donne en ce moment n'est pas la moindre de ces preuves.

Réfléchissez et ne vous hâtez pas.

Je passe à un autre sujet.

Vous m'avez sommé de m'expliquer sur la nature du pouvoir que je puis exercer sur vous, sur votre avenir probable. J'ai refusé de vous répondre; je n'avais pas le droit de le faire.

Aujourd'hui voici ce que je suis autorisé à vous dire. On m'a remis pour vous une somme de 400,000 francs. Cette somme est placée en rentes sur l'État, achetées par moi en 181 ., au taux de 75 tic., ce qui vous donne 26,666 fr. fr. 66 c. de rente.

C'est une fortune considérable, bien au delà de ce que j'ai jamais pu posséder, une fortune qui vous place au rang des partis les plus désirables du côté de l'argent ; en un mot, vous êtes riche.

AMOURS DE VICTOR BOINSENNE 2 i i

Cependant l'emploi de cette fortune m'est encore confié. Votre inexpérience en fait une loi à vos bienfaiteurs.

Voilà la nature du pouvoir que j'ai sur vous.

Vous demandez aussi ce que vous êtes et à quelle famille vous appartenez. Ce secret n'est pas le mien, et il est probable que vous n'en serez jamais instruite.

Cependant je ne vous ai point menti lorsque je vous ai dit qu'un jour vous pourriez embrasser votre mère. Lorsque je vous donnai cet espoir, c'est qu'elle l'avait ellemême.

Des circonstances qui dominent sa volonté la forcent sans doute à se priver d'un bonheur qu'elle rêve depuis longtemps. Ainsi donc, n'espérez pas en apprendre davantage de ce côté.

Et maintenant, si vous voulez savoir ce que peut être votre avenir, je l'ignore moi-même.

Seulement, sachez que si vous voulez rester isolée, vous courez les plus grands dangers; une surveillance active, continue, vous entoure. Une famille puissante peut être intéressée à votre perte.

Ce n'est donc qu'en demeurant près d'amis qui puissent vous protéger que vous serez à l'abri de cette persécution. Ayez donc le courage tout entier de votre position, renoncez à une espérance de bonheur qui ne peut être que coupable ou folle, et restez comme une fille parmi ceux qui vous ont ouvert leur cœur et leurs bras.

A ces conditions, je serai encoio pour voir-; l'ami dévoua à qui vous donniez le nom de père. Sans cela, il tant nous séparer.

iii 16

J'ai besoin de savoir votre décision, j'espère qu'elle sera conforme à mes désirs.

Le meilleur et le plus sincère de vos amis.

BONSENNE.

Billet attaché à cette lettre par une épingle, et qui était d'une écriture presque illisible.

a L'homme qui a écrit cette lettre est une brute ou un bourreau. »

Au-dessous de cette note était une seconde note qui me sembla de la main d'Alison :

« L'homme qui a écrit cette lettre avait un esprit supérieur et un cœur parfait... Il voyait juste et de haut. »

Enfin, il se trouvait un troisième commentaire à cette lettre, d'une écriture de femme que je n'avais pas encore

vue :

« Les deux observations qui précèdent sont justes, quelque contradictoires qu'elles soient.

» L'homme quia pensé cela avait raison; l'homme qui a écrit cela à une pauvre fille désespérée a été véritablement un bourreau.

» Qu'il ne la blâme point du mal qu'il a fait. »

JV. B. Ce papier ne semblait tenir en rien à l'ordre de cette correspondance. C'était un jugement jeté là au hasard et qui ne pouvait me servir qu'à me prouver que ces lettres avaient été communiquées à plusieurs personnes.

Du reste, la lettre qui suivait était de la même écriture que la dernière observation.

Cette lettre, ou plutôt ce billet de quelques lignes, n'avait point de signature.

La voici :

« Il faut en finir... il faut que son état soit fixé par un mariage. Produisez l'acte de naissance en question.

» Une fois sous la protection d'un mari, et sûre d'un nom légalement porté, elle n'aura plus rien à craindre.

» S'il faut encore de l'argent pour aplanir de nouvelles difficultés, tout ce qui vous sera nécessaire sera mis à votre disposition. Au nom du ciel, hâtez-vous. »

JV. B. Cette lettre ne portait point d'adresse, mais une main étrangère y avait ajouté cette indication :

Madame de.... à monsieur Bonsenne.

Du reste, il paraît que la classification de ces lettres avait embarrassé celui qui l'avait faite. En effet, trois ou quatre portaient des numéros qui avaient été effacés et

remplacés par d'autres. Je compris pourquoi il en était ainsi quand je les eus lues.

Elles portaient presque toutes la même date et ne se répondaient d'aucune façon.

Les voici, telles qu'elles avaient été définitivement numérotées.

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