SCENE DEUXIEME
A peine le prince de Monténégro est-il éloigné, que Ursino, le fils de Ferdinandolo, jeune homme sauvage et indompté, armé d'une carabine, avec des bandelettes croisées sur ses jambes nues, entre violemment en scène, Caché derrière un arbre , il a entendu les projets du prince et croit que son père est prêt à les exécuter... Il est furieux, mais le respect qu'il doit à l'auteur de ses jours le retenant, il cherche à se contenir.
Ce sera une bien belle scène où l'on fera voir la lutte entre les sentiments du fils et ceux de l'amant. En effet,
pressé par Ferdinandolo, qui ne peut s'expliquer les mouvements ulcére's de son fils, celui-ci éclate et accable son père d'injures et de reproches.
— Ah ! cruel, voulez -vous tuer l'ange dont les regards m'ont enflammé d'un amour sans retour?
— Que dis-tu?
— J'ai tout entendu.
— Oh! silence, cher Ursino; le prince est terrible dans ses vengeances.
— Je ne le crains pas. (il brandit fièrement sa carabine.)
Ferdinandolo calme son fils et lui dit :
— Tu connais donc Carista ?
— Si je la connais ! Oh ! oui, je la connais.
(Si l'amoureux sait chanter, il dira : « C'est pour elle que j'ai fait cette romance. ») A cet endroit, romance, avec ce refrain :
C'est la belle Carista.
(Ça fera de l'effet.)
(Si l'amoureux ne sait pas chanter, un portrait de Carista bien écrit.)
— Mais comment l'as-tu connue?
Ursino fait un récit.
Un soir, dans la montagne, il a rencontré une jeune fil le de l'autre côté du torrent; elle se penche pour cueillir une fleur, le pied lui glisse, elle roule dans l'abîme...
A cet aspect, plus prompt que l'éclair, il se précipite.... plonge dans l'abîme, la saisit au milieu d'un tourbillon
d'où personne n'est jamais revenu, et la ramène au bord. Elle s'est évanouie; il lui prodigue ses soins. Elle rouvre les yeux et voit son sauveur... Une aimable rougeur colore son visage ; ses yeux expriment la reconnaissance que sa bouche timide n'ose faire parler.
A ce regard, Ursino sent le trait vainqueur le pénétrer; il sent les premiers transports de l'amour ; il emporte Carista dans ses bras jusqu'à la maison de sa mère, la bonne madame Lamberti.
— Mais, j'y pense, ajoute Ursino après ce récit, qui ne peut manquer d'être applaudi , comment se fait- il que le prince ait dit que Carista était la fille de la duchesse de Santa-Croce ?... Je n'y comprends rien.
— Silence, reprend Ferdinandolo ; c'est un secret terrible.
Ursino veut le savoir, son père hésite.
Tout à coup on entend des coups de fusil. Ce sont les paysans qui annoncent l'arrivée du duc et de la duchesse de Santa-Croce.
Entrée pompeuse; ballet de caractère.
Après le ballet, le duc et la duchesse de Santa-Croce restent seuls.
Le duc est un homme profondément dissimulé; il a reçu de sa femme l'aveu de l'existence de Carista. Depuis quatre ans qu'il a découvert cet horrible secret, il tient la duchesse enfermée dans une tour solitaire.
La duchesse, vêtue de deuil, pâle et affaiblie par la prison et le manque d'exercice, dit à son époux :
— Pourquoi donc, seigneur, m'avoir arrachée à la cap-
tivité où je me nourrissais de mes larmes, pour me faire assister à une fête et respirer l'air pur de la liberté?
— Vous allez le savoir, vos tourments vont cesser, mais à un prix.
— Lequel?
— Écoutez. Vous ne savez pas que le cardinal Apostato vous a le'gué toute son immense fortune, dans le cas où il naîtrait des enfants de notre mariage dans un espace de vingt ans. Ces vingt ans sont près de s'écouler, et le ciel a refusé ce bonheur à mon cœur. Eh bien, cette fille, fruit d'une faute cachée, je l'adopte.
— Juste ciel ! se peut-il.. . Oh ! soyez béni.
— Un moment, dit le duc; je l'adopte, je la reconnais pour ma fille, je la fais duchesse, je l'entoure d'éclat; mais je ne veux pas que celui qui lui a donné le jour puisse dire que je connais mon affront et que je ne l'ai pas vengé... il mourra, et votre fille sera la mienne.
— Jamais ! s'écrie la duchesse.
— Songez-y !
— Jamais ! plutôt la mort !
— Oh ! plutôt la mort de Carista, n'est-ce pas !
— Que dites-vous?...
— Elle mourra!...
— Elle est hors de votre pouvoir.
— Elle y est ( en mon pouvoir ).
— Impossible.
— A deux lieues d'ici.
— Juste ciel !
— Chez une signora Lambcrti...
— Je me meurs !
— Et elle va venir.
— Grâce !
— Obéirez-vous?
— Que faire?...
— Écoutez... le bruit d'une voiture.
— Que décider?...
— Elle amène votre fille.
— 0 douleur!
— Une minute de silence, et elle est morte.
— Arrêtez!
— Parlez donc ! quel est son père ?
— Eh bien...
— Parlez...
— C'est...
-Qui?
— Le marquis de Palestrino.
— Le marquis de Palestrino!... il est mort il y a deux ans; dans une rencontre avec des brigands des Apennins, il a été tué. (Désespoir de la duchesse. Cette scène, écrite d'un dialogue brûlant, doit enlever les spectateurs.)
— Retirez-vous, dit le duc; voici venir cette jeune fille, je la veux interroger.
Entrée gracieuse de Carista et de madame Lamberti.
Le duc éloigne la mère d'un geste impérieux et reste seul avec la jeune fille.
Il interroge Carista et lui rappelle les souvenirs de son enfance, elle les raconte :
Une belle dame et un beau cavalier venaient la voir...
— Ah ! fait le duc.
— lis venaient souvent et m'apportaient des joujoux, des bonbons, des images de la Vierge.
(Il faut ici marquer à Carista un charmant caractère de naïveté).
— Eh bien, dit le duc, les voyez-vous toujours?
— Hélas ! dit Carista, il y a longtemps que je n'ai vu le seigneur.
— Ah ! fait le duc.
— Et quatre ans que je n'ai vu la belle dame.
— Seriez-vous bien aise de les revoir?
— Oh ! quel bonheur !
— Eh bien, aujourd'hui même vous verrez la belle dame.
— Où est-elle? Conduisez-moi dans ses bras!
— Et vous avez devant vos yeux le seigneur qui l'accompagnait.
— Où est-il?
— C'est moi.
— Vous?
— Oui.
— Oh non! il était bien plus beau.
(Trait de naïveté qui fera rire le public, et qui portera la rage dans l'âme du duc. )
Cependant il veut lui persuader que c'était bien lui ; Carista soutient le contraire... — Il était bien gentil, ditelle... il avait de beaux cheveux noirs et des yeux si doux... et...
A ce moment passe au fond du théâtre un homme enveloppé d'un long manteau rouge... un grand chapeau
rabattu sur ses yeux... Carista l'aperçoit et pousse un cri...
— Qu'y a-t-il? crie le duc.
Carista à part. — C'est lui !
Le duc la presse de s'expliquer, mais l'inconnu mystérieux a posé en passant un doigt sur ses lèvres, et la jeune fille se tait.
Alors le duc lui dît. :
— Eh bien , vous allez voir celle qui vous allait visiter avec moi, et elle vous aidera à mieux rappeler vos souvenirs.
11 laisse Carista seule, qui a un touchant monologue jusqu'au moment où Ursino parait et lui dit :
— 0 Carista! défiez-vous de tout ce qui vous entoure dans ce château.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils veulent tous votre mort.
— Juste ciel !
— Ce sont vos ennemis.
— Je ne leur ai point fait de mal.
— N'importe, ils veulent vous perdre.
— Qui me protégera, mon Dieu ?
— Moi, dit Ursino.
— Et moi, répond une voix sépulcrale.
(C'est l'inconnu au manteau rouge qui traverse encore lentement le théâtre).
— Quel est cet homme? s'écrie Ursino.
— Oh ! ne me le demandez pas...
— Oh! je le saurai.
Il veut s'élancer à sa poursuite, mais il s'arrête à l'as-
pect dû Ferdinandolo, son père, et du prince de Monténégro qui paraissait d'un autre côté. Il se cache pour les observer.
A l'instant même la duchesse reparaît avec son époux... elle s'avance vers Carista, qui, en l'apercevant, jette un cri de joie et se précipite à ses pieds. La duchesse la relève et l'embrasse.
— Ah, oui ! c'est bien là, dit Carista, la noble dame qui venait me voir dans noire cabane.
(Sur un signe du duc, sa femme ajoute en le montrant:)
— Et voilà le noble seigneur qui m'accompagnait.
— Ce seigneur, quel est-il?
— Mon époux. (Carista reste stupéfaite et ne comprend rien.) Et maintenant, enfant, il faut que tu saches un grand secret : des malheurs ont forcé tes parents à cacher ta naissance.
— Juste ciel !
— Tu n'es point la fille de la signora Lamberti.
— Je m'en suis toujours douté.
— Tes parents sont nobles.
— Qu'importe !
— Riches.
— Qu'importe! je veux les voir, conduisez-moi dans leurs bras.
— Tu y es, s'écrie la duchesse en la pressant sur son cœur.
(Reconnaissance).
— Et monsieur le duc?
— C'est votre père, dit la duchesse tremblante.
Cette circonstance trouble la joie de Carista. Le duc mécontent, mais qui a son projet, s'éloigne en disant qu'il va faire toutes les démarches nécessaire près des autorités pour faire établir les preuves de la naissance de sa fille.
— Ah ! s'écrie Monténégro, qui est resté dans un coin, je ne t'en donnerai pas le temps. Alors il s'élance impétueusement en scène et reproche à sa sœur la fourberie par laquelle elle veut lui arracher la fortune du cardinal Apostato. Elle sait bien que c'est la fille de Palestrino...
— Ah! s'écrie la duchesse, peu m'importe, pourvu que ma fille me reste.
— Ta fille! il faut qu'elle disparaisse, ou bien je rends votre honte publique.
— Mon frère, grâce !
— Non !
Carista s'élance à son tour, et s'écrie :
— Eh bien, je vous suis, je me sacrifie, trop heureuse d'avoir connu ma mère, de l'avoir embrassée, de l'avoir terrée dans mes bras !
La duchesse veut retenir sa fille. Monténégro veut la lui arracher. Carista, épouvantée, appelle. Ursino parait; mais il est retenu par Ferdinandolo, son père.
— Ah ! s'écrie la duchesse, si Palestrino vivait, vous n'oseriez pas m'arrachcr ma fille !
— Qui m'appelle? dit une vol\ sinistre.
C'est l'inconnu au manteau rouge. Tout le monde pousse un cri :
— Palestrino!!! (Le prince recule ; la duchesse tombe évanouie sur un banc, Carista court à Palestrino en criant :
« Mou père ! » et se jette à ses pieds. Stupéfaction et immobilité générales. Le rideau tombe).
Il faut le dire, ma stupidité était si grande, que ce ne fut qu'à la cinquième ou sixième lecture que je compris que ce projet de mélodrame était tout à fait basé sur l'histoire de madame de Belnunce, de Charistie et du prince de Morden ; et telle était mon intelligence dramatique, que si l'auteur n'eût pas pour ainsi dire mis les points sur les i en faisant du nom de Charistie celui de Carista, et de celui de madame Lambert celui de la signora Lamberti, je n'y aurais rien compris du tout.
Cependant une fois cette idée entrée dans ma tête, ce fut comme une lumière, luisant tout à coup dans ce dédale inconnu pour moi d'une machine de théâtre. Je compris parfaitement qu'il était possible qu'un intérêt c'argent pût pousser monsieur de Belnunce à vouloir reconnaître pour -a fille celle de monsieur de Favreuse.
Je me souvins cie la visite que Victor avait reçue du prince de Morden, et où il lui avait été vivement conseillé de dire à son père qu'il eût à hâter le mariage de Charistie.
Mais pourquoi le prince Monténégro, ou le prince de Morden, le traître du mélodrame, le tyran réel de la famille de Morden, pourrait-il vouloir ce mariage ? Voilà ce qui me restait à comprendre et ce dont je devais être éclairé par la suite du mélodrame de mon ami Morinlaid.
J'en continuai donc la lecture avec un intérêt que n'y in 21
eussent pas mis assurément d'autres lecteurs que moi, et je passai au second acte.