‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 35 sur 40 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Le théâtre représente un salon sombre ; des statues gothiques sont placées dans des niches. On en remarque une qui représente saint Michel armé de toutes pièces.

L'inconnu, qu'on sait être maintenant le marquis de Palestrino, est en scène avec Ursino ; il est accablé d'inquiétude et de douleur. Il comprend le danger de sa fille et de la duchesse, et veut les sauver l'une et l'autre, mais il ne sait qael parti prendre.

S'il ne consent point à permettre que Carista soit proclamée la fille du duc, celui-ci devient son mortel ennemi, et il n'y a point de doute que ia [ auvre enfant ne périsse et que la duchesse ne retourne dans l'hori il le captivité à laquelle elle a été arrachée depuis si peu de jours.

Si, d'un autre côté, il laisse faire le duc, le prince Monténégro devient l'ennemi mortel de Carista. 11 tentera tout pour la perdre, et le prince Monténégro est un homme capable des crimes les plus abjects !

— Je le sais mieux que personne, car j'ai failli être sa victime, dit Palestrino.

— Que voulez-vous dire ?

— Tu l'apprendras; sache seulement qu'il m'a donné rendez-vous ici, et que c'est peut-être par le moyen de ses crimes mêmes que j'ai le pouvoir d'en empêcher de nouveaux. Toi, généreux jeune homme, à qui je dois la vie de ma fille, ne t'éloigne pas de ce lieu et tiens-toi prêt à exécuter mes ordres.

— Oui, seigneur.

— Écoute, voici le signal qui m'annonce l'arrivée de Monténégro.

Ursino s'éloigne et se cache pour écouter ce qui va se dire.

Monténégro paraît ; il observe à part et avec joie qu'Ursino est présent , quoique caché, et il se dit :

— Bien ! mon piège en réussira mieux.

— Pourquoi m'as- tu fait appeler ici, prince Monténégro, toi dont la vie infâme est la honte de ta famille?

— Point d'injures, marquis de Palestrino; je viens pour te proposer un traité.

— Avec un être comme toi !... Oublies-tu les montagnes des Apennins?

— Juste ciel ! dit Monténégro.

— - Tu te troubles... Ce chef de brigands qui, couvert d'un masque sanglant, arrêtait les voyageurs qui traversaient ces montagnes dangereuses, crois-tu que je ne l'aie pas reconnu, lorsque après un sanglant combat où je fis mordre la poussière à plusieurs des siens, il se pencha sur moi qui étais criblé de blessures, et appuyant sa main sur mon cœur qui ne battait presque plus , il dit avec une joie farouche : « 11 est mort ! »

— Qu'importe ce récit?

— Ce misérable poursuivi par les lois, ce brigand dont la tête est mise à prix sous le nom de Maltamore, ce brigand, c'est toi !

Le prince, à part, et Ursino, caché, ensemble. — Juste ciel !

Le prince veut nier, mais Palestrino lui dit :

— Laissé pour mort sur le champ de bataille, je me suis traîné à votre suite jusqu'à la caverne qui vous sert de refuge ; là, j'ai surpris le secret de votre terrible association, le nom de tes complices, leurs retraites et toutes les preuves qui peuvent te perdre, toi et les tiens !

Le prince jette autour de lui un regard sinistre.

Le marquis l'accable.

Le prince, grinçant des dents, tire furtivement un poignard.

Palestrino, dans un moment de noble indignation, lève les mains au ciel et appelle la malédiction de Dieu sur les coupables.

Le cruel Monténégro profite de ce moment ; il se glisse près de Palestrino comme un serpent, et lui crie, en levant le poignard sur lui :

— Et sachant cela, tu as osé venir, tu as osé me le dire! tiens, meurs !

(Il va frapper, Ursino s'élance et lui arrache son poignard. 11 veut frapper Monténégro, Palestrino l'arrête à son tour. Générosité de Palestrino.)

— Insensé, lui dit le prince; tu t'armes contre moi, lorsque je venais t'apporter le bonheur.

— Juste ciel ! à moi ?

AMOURS DE VICTOR BONSEÎsNE 309

— Oui ; mais la rage de cet homme m'a empêché de lui dire à quelles conditions je consens à laisser vivre Carista.

— Parle , dit Ursino.

Le prince.

(Et je crois cette scène d'un effet tout neuf : un homme qui se vante de ses crimes et qui s'en sert pour tromper, c'est rare. Voici la scène comme je l'entends.)

— Eh bien oui, dit le prince, je suis un grand coupable et un criminel endurci. Oui, j'ai la soif de l'or et de la richesse. J'ai dédaigné, comme le vulgaire, de la conquérir par un travail honnête. (Ceci c'est pour le paradis.) Cela ne pouvait convenir à un homme de ma naissance. J'ai préféré le crime, c'est plus noble. (Je crois tout ça trèsnouveau.) Oui, j'ai préféré le crime, et après cet aveu vous pouvez croire à tout ce que je veux vous dire. Écoutez donc.

— Parlez !

— Oui, j'aime l'or, et j'en veux. Ne vous étonnez donc point si, ayant voulu ravir celui d'autrui par le crime, je suis décidé à défendre parle même moyen celui qui m'appartient légitimement et qu'on veut me ravir par une ruse infâme.

— 11 a raison, dit Palestrino.

— Eh bien , il est un moyen de sauver ta fille !

— Lequel ?

— Et de garder ma fortune. Qu'elle épouse sur-le-champ quelqu'un. (Ursino tressaille.)

— Quelqu'un qu'elle aime.

Ursino. — Juste ciel !

— Qu'elle l'épouse comme fille de la signora Lamberti. Celle-ci a perdu une fille de l'âge de Carista.

— Que dis-tu ?

— Qu'elle dise audacieusement que c'est sa fille.

— Après ?

— Les actes de naissance et de décès de cette fille morte serviront pour le mariage.

— Je te comprends.

— Alors Carista sera proclamée et reconnue la fille de la signora Lamberti !

— Tu as raison.

— L'infâme supposition par laquelle le duc veut me ravir l'héritage du cardinal est déjouée.

— C'est vrai.

— Et au lieu de poursuivre ta fille je la protégerai ainsi que celui qu'elle aura épousé.

— Juste ciel! s'écrie Ursino, tant de bonheur ! Ah! seigneur, consentez... et jamais fils plus respectueux, plus soumis...

(Palestrino hésite, Ursino le conjure.)

— Mais que deviendra la duchesse, dont le barbare époux...

— Comptez que je saurai protéger ma sœur, dit le prince.

(On presse le marquis, Ursino d'un côté, le prince de l'autre.)

— Eh bien, soit! dit-il.

(Il consent. Joie naïve d'Ursino, et joie sombre de Monténégro.)

— 0 Carista, je serai ton époux !

— Enfin je tiens ma vengeance!

— Ma fille sera heureuse.

(Maintenant ils conviennent des mesures à prendre.)

— Toi, Ursino, dit Monténégro, va chercher Carista et sa mère ; la duchesse les a confiées à la garde de ton père Ferdinandolo ; amène-les ici, car tu sais que dès demain matin le duc doit faire reconnaître Carista pour sa fille.

— Je le sais.

— Va donc.

— J'y cours.

— Quant à toi, Palestrino, ne penses-tu pas qu'il faudrait avertir la duchesse de notre entrevue ?

— Sans doute.

— Mais comment les prévenir?

— Toi, son frère, ne peux-tu pas pénétrer jusqu'à elle?

— Ne sais-tu pas que le duc me regarde comme son plus mortel ennemi ?

— Que faire donc ?

— Mais toi qui l'as aimée, toi qui pendant l'absence deson époux t'introduisais secrètement jusque dans son boudoir, ne sais-tu pas un moyen d'y pénétrer encore ?

— Qu'oses-tu me proposer ?

— Comme il te plaira... mais elle ignore nos projets, etc.

Le prince presse Palestrino et détruit ses incertitudes et ses scrupules; le marquis consent à se rendre ainsi près de la duchesse et va vers la statue de Gabriel, en presse un bouton caché. La statue tourne sur sa base, elle fait

voir un passage sombre et voûté par lequel Palestrino s'introduit.

A peine est-il entré, que la statue, poussée par le prince, referme le passage secret, et Monténégro s'écrie avec une rage frémissante de joie :

— Meurs dans cette tombe d'où tu ne sortiras plus, superbe Palestrino ! J'en ai fait murer le passage il y a deux heures, et cette statue restera immobile sur sa base, car

•on ne peut la faire tourner que de ce côté.

Alors il écoute les cris de Palestrino, et n'entendant plus rien, le prince Monténégro triomphe.

— Et maintenant, dit-il, allons donner le signal à mes gens. Dans quelques instants ils seront ici, et j'enlèverai cette Carista qu'Ursino voudra en vain défendre. Surpris à l'improviste, il tombera percé de coups... et si elle ose résister... elle-même... Qu'importe un crime de plus quand on est dans cette horrible voie ?

Il y a là une belle sortie à faire, avec une musique sombre et terrible, puis tout à coup un air doux et gentil.

C'est Carista qui approche... Elle est joyeuse et émue; la duchesse lui a fait dire par une de ses femmes qu'elle se rendît durant la nuit dans ce pavillon éloigné, sa mère va venir l'y joindre.

0 bonheur !

Monologue d'espérance.

Cependant, au milieu de sa douce émotion, elle croit entendre des bruits surprenants, comme des gémissements qui viennent de dessous terre; elle tremble, elle en cherche la cause, lorsque tout à coup une porte s'ouvre et la

duchesse paraît. Sa fille se jette à ses pieds, elle la prend dans ses bras.

Scène d'amour maternel et filial... douces confidences ; ne pas oublier de dire l'amour d'Ursino. Enfin leur joie est au comble lorsqu'elles entendent un murmure de voix. La duchesse reconnaît celle de son frère.

Elle est saisie d'une terreur invincible, elle éteint la lampe qui veille dans le pavillon et se retire dans un enfoncement.

Le prince, suivi d'une douzaine de brigands enveloppés de longs manteaux, entre à tâtons. Il s'étonne de cette obscurité; il appelle Ursino et Carista, personne ne répond.

— Serais-je joué? dit-il; qu'on allume cette lampe. Un brigand l'allume avec la pierre de sa carabine, pendant que le prince leur dit :

— C'est ici que vous devez frapper Ursino et enlever la jeune fille.

Et Monténégro va commencer la visite, lorsque Ursino arrive soudainement; il est pâle, tremblant, désespéré.

— Qu'y a-t-il?

— - Carista a disparu, elle n'est plus chez mon père !...

— Juste ciel ! s'écrie le prince.

J'avais enfin découvert dans ce misérable fatras la raison de la conduite de monsieur de Morden. Ce qui était une niaiserie dans le mélodrame de mon ami Morinlaid

me parut de première force dans l'histoire de Charistie.

Établir légalement qu'elle était la fille de madame Lambert, en la mariant sous ce nom et en lui appliquant un acte de naissance qui ne lui appartenait pas, c'était empêcher monsieur de Belnunce de faire pour Charistie ce que le duc du mélodrame voulait faire pour Carista.

Ce mariage fait, impossibilité formelle pour madame de Belnunce de la reconnaître pour sa fille, lâcheté et calcul dont monsieur de Belnunce était fort capable, d'après ce que je savais de lui par le récit de monsieur de Favreuse.

Le sens de cette première partie de l'histoire de Charistie était donc pour moi complet et achevé; rien n'y manquait; elle allait jusqu'au mariage, le dénoûment vulgaire de presque toutes les comédies écrites. Mais il y avait en moi une curiosité qui ne se contentait point de ces simples événements.

Ce qui m'avait particulièrement intéressé dans la lecture de la première partie de la correspondance , c'était le tableau de ce vigoureux effort par lequel une jeune fille était parvenue à s'arracher aux mœurs dont elle avait été la proie, et je voulais apprendre par quel misérable abandon d'elle-même elle était retombée au point d'où elle était partie; comment, après avoir gravi péniblement la hauteur qui devait la séparer de sa vie passée, elle l'avait descendue avec une rapidité effrayante.

Je me décidai donc à reprendre ma lecture.

No 45.

MORINLAID A MONSIEUR DESLAURIÈRES.

Mon cher Léopold,

J'ai appris hier une chose qui m'a fort étonné. Est-il vrai que tu es entré il y a deux jours chez Varez, à la régie de la Gaîté?

Est-il vrai qu'il t'a parlé d'un plan de mélodrame que je lui ai envoyé, et que tu as demandé en ricanant à avoir communication de ce plan, en ayant l'air de dire que tu étais curieux de connaître les inventions de mon génie ?

Est-il vrai que lorsque Varez, cédant à tes sollicitations, t'a eu remis ce plan, est-il vrai qu'après l'avoir lu attentivement tu t'es écrié :

— Ce n'est pas possible; c'est une infamie! je ne le permettrai pas !

Et cela de façon à faire croire que je t'avais volé un sujet de pièce; est-il vrai que, malgré toutes ses réclamations, Varez n'a pu obtenir la remise de ce^lan, et que tu l'as encore en ta possession? Si cela est vrai, je te prie de m'expliquer ta conduite, et ce que je dois penser de cette soustraction d'une idée de mon invention qu'il paraîtrait que tu veux t'approprier.

J'espère que ta réponse ne laissera aucun doute sur la mauvaise intention qu'on te suppose, et que dès ce soir je

pourrai aller dire à Varez que tu n'as voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie.

Ton ami quand même.

NICOLAS MORINLAID.

DESLAURIÈRES A MORINLAID.

Mon cher Nicolas Morinlaid,

Tu sais très-bien, grâce à mes confidences, comment lu as inventé le sujet de ton mélodrame. Ceci posé, voici ma réponse :

« Monsieur Morinlaid,

» Vous êtes un drôle et un polisson, et si vous lisez à qui que ce soit un mot de la pièce que vous avez eu l'imprudence de proposer au directeur de la Gaité, je vous souffletterai partout où je vous trouverai.

» J'ai l'honneur*d'être, monsieur, avec le respect qui vous est dû, votre serviteur empressé.

» LÉOPOLD DESLAURIÈRES. »

VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISON

Ma chère Alison,

Tout me manque , les promesses qu'on m'avait faites ne se réalisent pas. L'argent que monsieur Meylan m'avait prêté a bien vite été dépensé, et je suis tout à fait sans ressource.

Je me suis adressé à quelques amis de notre famille, aucun d'eux n'a voulu comprendre que j'eusse raison de ne pas m'adresser à mon père. Ils m'ont tous refusé plus durement les uns que les autres, et je suis aujourd'hui dans l'état où j'étais il y a un an, lorsque monsieur Meylan me prêta ces dix mille francs qui devaient suffire à mes trois années d'études en droit.

J'ai été bien imprudent et bien fou, je le sais, mais toi qui souffres sans que rien vienne te consoler, tu dois comprendre que j'ai cherché, moi qui le puis, des distractions à la douleur profonde qui me dévore.

Ces distractions ont été folles et insensées, mais, hélas ! ce n'était qu'au milieu.de ces bruyantes dissipations que je parvenais à ne plus entendre le cri de mon cœur. J'ai voulu étouffer sous de nouvelles passions la passion qui me dévorait sans relâche.

Je puis te l'avouer à toi, Alison, dont l'âme est si pure et si haute qu'elle ne pourra être flétrie par l'aveu des plus honteuses actions, j'ai cru que l'image de Charistie ne me

suivrait point au milieu des turbulentes débauches de mes condisciples. Je me suis trompé. Partout et à toute heure je la voyais me poursuivre et s'asseoir à mes côtés.

0 ma sœur, ma pauvre sœur, je suis fou, je suis perdu ! et lorsque j'ai honte de ce que j'ai fait, lorsque je veux m'arracher à tout prix à ce que j'ai cru une consolation et à ce qui est devenu un désespoir de plus, est-il vrai que Charistie soit heureuse et gaie? est-il vrai que, séduite et entraînée par l'amour des plaisirs , elle vive dans une fête continuelle ?

Elle est donc heureuse, elle l'est sans remords, car c'est son mari qui l'a poussée, m'a-t-on dit, dans cette vie dont la première loi est de rire de tout ce qu'elle avait appris à respecter. A quoi bon tenter alors de lui donner un regret de m'avoir sacrifié à la volonté d'une famille qui ne s'est occupée d'elle que pour la chasser de son sein?

Pourquoi doncessayerais-je d'être quelque chose de bon? Est-ce pour mon père, qu'aucune soumission de moi n'aurait ramené, puisque ton désespoir n'a pu le fléchir ? Estce pour ma mère, qui n'a le courage de nous défendre ni l'un ni l'autre ?

Ce devrait être au moins pour toi, Alison, pour toi dont l'approbation devrait être une récompense suffisante de mes efforts; oui, c'est vrai, si tu étais près de moi, si, au retour d'une journée laborieusement occupée, je devais trouver ton sourire amical, ou si, après quelque oubli honteux, je devais voir ton front triste et sérieux à mon aspect, n'en doute point, Alison, je serais tout autre que je ne suis.

Mais être toujours seul, sans rien qui vous encourage au bien, n'avoir près de soi personne à qui dire : « Ce qui te

plaît, je le ferai; ce que tu désires, tu l'auras; ce que tu aimes, je l'aimerai; » n'avoir personne à qui donner sa vie et qui l'accepte, c'est une solitude effroyable, ma pauvre sœur ; c'est la vie d'un pauvre abandonné dans un désert aride, que la soif et la faim tourmentent, dont la vue se trouble, dont la tête s'égare, qui ne comprend plus où est le droit chemin, et qui se laisse aller, ivre et éperdu de douleur, aux clameurs lointaines qui rappellent de tous côtés.

Ainsi je fais.

Des voix m'appellent à faire le mal , et je les suis. Du moins, quand j'ai obéi à leur damnable tentation , rencontré-je des fronts joyeux et des bouches souriantes. C'est le mal qu'on m'ordonne, mais on me paye joyeusement du mal.

J'ai voulu faire le bien, et j'en ai été payé par le désespoir. Tu frémis, n'est-ce pas ? tu pleures sans doute en lisant cette lettre?

Que veux-tu que je te dise, Alison ? je vis dans une sorte de rêve effrayant où je doute de tout, et de moi, et de mon père, et de ma mère, et de toi-même.

A quoi t'a servi ta noble résignation et l'intrépide obéissance avec laquelle tu t'es soumise aux malheurs que l'on t'a imposés? Vois Charistie : elle t'a indignement pris le cœur de celui que tu aimais, et apporté le désespoir dans la famille qui l'avait accueillie et élevée comme si elle eût été digne d'être ta sœur. Je nf lui reproche pas d'avoir oublié mon amour, c'est un crime si facile aux femmes qu'il ne doit pas compter à côté du mal qu'elle t'a fait!

Eh bien, en quoi tout cela trouble-t-il sa vie ? On la voit

au bal, au spectacle, oublieuse de son passé. On la cite parmi les plus belles et les plus coquettes, et les plus rieuses, dit-on ; elle s'est faite vite à la philosophie épicurienne de monsieur son mari, et les gais refrains des chansons bachiques n'ont point, dit-on, d'échos plus bruyants que cette voix si douce que tu as entendue tant de fois prier si chastement à tes côtés.

Oh! cette pensée m'exaspère et me tue !... Viens à mon aide, Alison. Il faut que je parte, il faut que je quitte la France, il faut que je m'éloigne de cet exemple fatal d'oubli et de bonheur.

Moi aussi je voudrais oublier ainsi qu'elle fait, et demander aux plaisirs le bonheur qu'ils lui donnent; mais comme le désespoir de l'avoir perdue est entré plus avant dans mon cœur que dans le sien, ce ne serait que par des efforts trop désespérés que je pourrais l'en arracher; je ne m'en sens pas la force.

Viens donc à mon aide, Alison ; parle à ma mère, demande-lui les secours nécessaires pour que je puisse partir et m'exiler pour longtemps de cette ville où je ne suis plus le maître de moi, car tu ne sais pas, ma pauvre Alison, le vice est un esclavage plus terrible encore que tous les autres; la faute de la veille vous entraîne à la faute du lendemain, le passé engage l'avenir, et c'est maintenant que je reconnais la vérité de cet axiome que je trouvais si sottement absolu dans la brutalité de mon père : qu'il est plus difficile de sortir du vice que de n'y jamais entrer.

Oh ! lorsqu'il écrivait cette phrase à monsieur Meylan, en ajoutant que celui qui tolère une première faute en autorise une seconde, je ne savais pas qu'il prédisait la vérité;

et cependant, d'un autre côté, j'ose encore assez bien penser de moi-même pour croire que s'il ne m'avait pas été si sévère, que si , au lieu de m'abandonner à l'égarement de mon ressentiment, il m'eût appelé près de lui, que s'il m'eût éclairé de ses conseils , soutenu de sa présence et de celle de ma mère, je ne serais pas réduit où je suis à présent, et que si je pleurais encore sur mon malheur, je ne pleurerais pas du moins sur ma dégradation.

Viens donc à mon aide, Alison ; empare-toi de cette dernière heure de repentir qui me permettra de t'écouter.

Dis-moi ce que je dois faire, et tache surtout de ne pas me rendre tes conseils trop difficiles à suivre, en me laissant le pouvoir de faire autrement; car c'est vrai, je ne m'appartiens plus.

Mais c'est assez te faire rougir de ma honte, j'attends une réponse de toi. Songe où je l'attends.

Ton frère.

VICTOR BONSENNE.

AL1S«>N A VICTOR BONSENNE.

Mon cher Victor,

J'ai reçu la lettre qui m'a épouvantée, et que je viens

d'envoyer à mon père pour qu'il y voie tes fautes, qu'il

y lise tes plaintes, qu'il entende tes reproches, il le faut. Il

y verra en même temps ta résolution de t'arrêter dans le

sentier funeste où tu marches, de fuir la vie détestable que tu mènes.

C'est à lui qu'appartient avant moi et avant ma mère, de te voir, de t'aider à redevenir un honnête homme. S'il ne le fait pas, tout ce que les économies d'une pauvre mère sordidement partagées par son mari, tout ce que le travail d'une pauvre fille dont le labeur est la seule consolation, ont pu amasser, te sera fidèlement envoyé; fais-en un noble usage, Victor, et n'ajoute pas ce désespoir à mon désespoir d'entendre mon père parler de toi avec mépris, et d'être forcée de reconnaître qu'il a raison.

Je suis sincère et dure, mon frère, que veux- tu? n'ayant plus de pitié pour moi, il m'est bien difficile d'en garder pour les autres. Cependant je te plains, car tu dois être encore plus malheureux que tu ne le dis, car tu es arrivé à mépriser celle que tu as tant aimée.

Moi qui éprouve aussi ce sentiment, je ne mets point en comparaison la douleur qu'il m'inflige avec celle que j'ai soufferte par son abandon, par celui de ma mère, par la constante et implacable dureté de mon père. Mépriser l'homme qu'on a aimé, c'est un supplice dont je ne pouvais me figurer la portée.

J'ai tort sans doute, et mille autres à ma place seraient déjà consolées, un autre amour eût pris la place d'un amour si cruellement trompé, de nouvelles espérances et une nouvelle foi auraient fleuri dans leur cœur sur les cendres d'une foi éteinte et parmi les ruines d'une espérance brisée.

Je ne suis point faite ainsi. Mon cœur, et je le dis avec fierté, mon cœur n'est point ainsi que celui de la plupart

des femmes, une sorte d'habitation habilement distribuée, où chaque nouvel amour trouve une place toute neuve et qui n'a point encore été occupée, un logis dont on referme soigneusement chaque réduit à mesure que l'amour qui y vivait est épuisé.

Mon âme était un temple qui n'était ouvert que par une seule porte, et qui n'avait qu'un Dieu, qu'un autel et qu'une nef. On a souillé le sanctuaire et détruit l'autel. Le Dieu en est tombé et le temple est fermé, le doute veille sur le seuil, et je n'imagine plus un homme à qui je puisse croire après avoir aimé comme j'aimais et avoir été trompée comme je l'ai été.

Et crois-tu, Victor, qu'on puisse recommencer deux fois dans sa vie une pareille humiliation? S'être donnée de tous ses rêves d'avenir et de tendresse à un homme dont on se sent la force de faire plus qu'il ne vaut, et se trouver abandonnée tout à coup! non pas pour une rivale plus belle, non pas pour une coquette qui égare le cœur de celui qu'on aime, non point pour l'ivresse d'un grand nom et d'une haute ambition, car tout cela, faiblesse ou passion, je l'excuserais; mais se voir abandonnée pour une misérable somme d'argent, pour un calcul vil et plat qui met en ligne de compte dans ses espérances le meuble le plus élégant qui ornera son salon, le lit le plus doux où il dormira d'une paresse plus aisée, le plat plus succulent qui paraîtra sur sa table ; être abandonnée pour cela, c'est la dernière des hontes et des dégradations, et s'exposer à les subir encore une fois, c'est un malheur dont la mort même ne console pas, car on doit en rougir devant le juge éternel de nos actions.

Et c'est pour cela que j'ai été abandonnée, Victor, il faut que tu le saches. Charistie n'a été pour rien dans la trahison de Léopold; elle n'y a été pour rien, toute belle et toute charmante qu'elle est ; elle ou une autre, c'eût été la même chose.

Monsieur Deslaurières aimait, sous le nom de Charistie, un morceau de papier où il y avait écrit, en lettres majuscules, vingt-six mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes de rente . Ce papier se fût-il nommé du nom de la plus honteuse des courtisanes à qui tu livres ta jeunesse, qu'il l'eût adoré de même. Charistie n'a été pour rien dans l'abandon de Léopold, te dis-je; et si, dans une heure de délire et de colère, elle a voulu me le prendre, dès le lendemain il a fallu toutes les obsessions de ce malheureux, toutes les instances de mon père pour la forcer à un mariage qu'elle détestait autant que moi, et qu'elle s'imputait à crime.

Non, non, Victor, tu n'es pas si malheureux que moi, et alors même que Charistie serait devenue ce que tu dis, tu n'as pas le droit de mépriser la pauvre fille qu'on a perdue et qui du moins méritait ton amour quand elle l'acceptait.

Non, tu n'as pas subi cette insigne flétrissure de prostituer tes rêves, tes espérances, ton attente, tes désirs, toute ton àme enfin, à un homme qui riait de ta passion, de la naïveté de tes aveux, de la sincérité de ta foi.

Eh bien , puisque une bonne résolution t'est entrée dans le cœur, je veux l'y affermir en t'apprenant que Charistie ne t'a point trompé et qu'elle n'a été véritablement perdue pour toi que lorsque tu as été perdu pour elle.

J'ignore encore le mystère de votre rupture, j'ignore encore ce que contenait la lettre de Charistie que je t'ai envoyée, et "après laquelle tu t'es condamné à ne plus l'aimer.

Je ne veux pas savoir à quoi répondait cette parole que tu m'as chargée de lui répéter. Je sais qu'un serment fait à mon père t'empêche de me l'apprendre, et ce n'est pas moi qui essayerai de briser dans ton cœur le dernier peutêtre de ses nombreux liens qui attachent un homme à l'honneur.

Mais moi qui n'ai point promis de cacher quoi que ce soit, moi qui suis libre de parler, je veux dire ce qui s'est passé entre Léopold, Charistie et moi, le soir où ma mère et toi vous me trouvâtes immobile et folle à cette porte par laquelle on venait de me chasser insolemment.

Cette scène, Victor, c'est le spectacle continu et inévitable de ma pensée. Dans les premiers jours de mon malheur, elle m'obsédait ; maintenant c'est moi qui l'appelle, qui me la remets sans cesse devant les yeux, qui m'en repais, qui y cherche et qui y trouve la force de vivre dans la solitude d'âme à laquelle je me suis condamnée.

Fasse Dieu, Victor, que, de même que l'injure que j'ai subie me soutient dans ma bonne résolution, les regrets qu'on t'a donnés te fassent persister dans celle que tu viens de prendre !

Écoute donc. Tu te souviens, et je te le renouvelle parce que je ne sais tout ce que tu as pu oublier depuis que je ne t'ai vu ; tu te souviens aussi que je le faisais malgré la défense formelle de mon père d'aller chez elle , et malgré

le puéril affront de m' être vue quelques jours avant refuser sa porte plusieurs fois de suite.

Je te rappelle ces détails parce qu'ils te feront comprendre avec quel tremblement de cœur, avec quelle timidité je devais accomplir cette action.

D'une part, je désobéissais à mon père, de l'autre, j'allais peut-être m'exposer à une grossièreté gratuite, car tu sais ce que c'est que madame Lambert et en quels termes insolents elle était capable de me faire sentir mon importunité.

J'étais encore une pauvre jeune fille , bien peureuse de tous ces tristes riens de la vie, le malheur ne m'avait pas encore élevée jusqu'à celte dignité où ils ne peuvent plus nous atteindre. J'étais tremblante et confuse lorsque je sonnai chez Charistie.

Ce fut une femme inconnue qui vint m'ouvrir et qui ne fit d'autre difficulté de me laisser entrer, si ce n'est de m'avertir qu'il était presque impossible de voir mademoiselle Lambert, attendu l'état de maladie où elle se trouvait.

Je lui demandai où était madame Lambert; elle était sortie pour aller chez le pharmacien. Je dus penser que Charistie était réellement fort malade.

— Voyez doucement si elle dort, me dit la garde-malade.

Je m'avançai sur la pointe du pied pendant que cette femme allait d'un autre côté de l'appartement, et comme d'abord je n'entendis rien, j'hésitais encore à entrer, lorsque tout à coup j'entendis une voix d'homme parler dans la chambre de Charistie. Cette voix, c'était celle de Léopold.

Le coup qu'elle me porta fut affreux, je me mis à trembler, j'étais glacée, et si toute force, toute présence d'esprit ne m'eût été enlevée par la douleur atroce que j'éprouvais, je me serais enfuie pour aller mourir loin d'eux.

Oui, Victor, à ce moment je me sentis pour ainsi dire tuée. La vie se suspendit, mon cœur ne battit plus, et si j'avais pu m'éloigner, je serais morte. Mais je fus tirée de cette torpeur, où il me semblait que ma vie allait s'éteindre, par une douleur encore plus cruelle.

Te souviens-tu qu'il y a quelques années on arracha mon père à l'anéantissement où l'avait plongé une chute affreuse par l'application de moxas brûlants ? de même ces paroles pénétrèrent l'affaissement universel sous lequel je succombais, pour me ramener à la vie, à un sentiment de douleur plus vive.

— Oui , Charistie, je vous aime, et ne vous alarmez point de ce que j'ai pu en aimer une autre ; j'obéissais à regret à la volonté de mon père mourant, prévoyant le malheur avec une femme sans esprit et sans cœur, enfermée dans l'accomplissement de ces devoirs qui font ce qu'on appelle une femme de ménage, et qui sont tout juste les qualités qu'on demande à une bonne servante.

Je m'éveillai comme en sursaut à ce dernier mot, et j'écoutai avec une sorte de fureur.

Charistie avait répondu, mais sa voix très-faible n'était pas arrivée jusqu'à moi; bientôt après Léopold reprit :

— Vous jalouse de mademoiselle Alison, iî donc !

— Cependant vous l'avez aimée?...

— Oh ! jamais.

— Cependant vos soins, vos assiduités...

328 LES DRAMES 1NC0KKUS

— Je vous l'ai déjà dit , c'était un devoir ; et puis, ajouta- t-il, si vous saviez combien il est difficile de se débarrasser d'une famille qui vous poursuit, d'une femme qui se jette à votre tête.

— Alison est pourtant bien bonne.

— Il faut bien qu'elle soit quelque chose.

— Mais je fais son malheur !

— Ah! fit Léopold, toutes les filles à qui leur futur manque de parole n'en meurent pas.

— Mais elle vous aimait tant.

Alors, Victor, cet homme que j'aimais encore repartit avec un ricanement dont je ne puis te peindre l'insolente expression :

— Et certes il n'a tenu qu'à moi qu'elle ne m'eût aimé davantage.

Je ne sais si je tournai le bouton ou si je le brisai, mais j'entrai... j'entrai tout à coup. Charistie se cacha dans le fond de son lit; elle était au lit, et Léopold assis à côté d'elle.

— Vous êtes un misérable ! m'écriai-je; vous êtes...

La colère me suffoquait, je ne pouvais parler. Ce fut sans doute cet état désespéré qui donna à monsieur Deslaurières le temps de se remettre de la stupéfaction où l'avait plongé mon apparition subite.

J'étais tombée assise sur un siège, faisant de vains efforts pour calmer l'affreuse agitation qui m'étouffait. Il se leva tranquillement, et me dit du ton le plus dédaigneux :

— Retirez-vous, mademoiselle; point de scène! Faut-il, lorsque le lâche abandon de votre frère et la brutalité de votre père ont réduit mademoiselle Lambert à un état si

cruel, que vos propres violences viennent achever de mettre ses jours en danger?

Je n'avais ni la force de re'pondre ni celle de bouger de place.

Le'opold continua :

— Retirez-vous, je vous en supplie; votre famille et vous, n'avez-vous pas assez reçu de bienfaits du protecteur de mademoiselle Lambert, et venez-vous, pour prix du bienêtre qu'elle vous a donné à tous, la menacer et l'injurier ?

— Oh! m'écriai-je enfin, je ne descends pas jusque-là, et je vous laisse ensemble; vous êtes bien dignes l'un de l'autre.

J'avais ainsi répondu à tout hasard et sans savoir, pas plus que je ne le sais maintenant, la portée de mes paroles.

A peine les eus-je prononcées, que Charistie se dégagea de ses draps qui l'enveloppaient, et s'écria :

— Eh quoi! du mépris, toujours du mépris! Le mépris du père, celui du fils, et le tien, Alison, le tien! et cela après ce que j'ai fait, après ce que j'ai osé dire!...

Je l'écoutais avec étonnement, et peut-être, si nous eussions été seules, une explication m'eût-elle appris pourquoi Charistie paraissait avoir le droit de m' accuser, lorsqu'elle semblait être la seule coupable. Mais avant que j'eusse pu lui faire une question, Léopold jeta sa parole de serpent entre nous, et, s'adressant à Charistie, il lui dit :

— Le mépris de pareilles gens est votre plus magnifique éloge. Que voulez-vous attendre d'une famille qui, vivant de votre fortune qui lui avait été confiée, se la voit arrachée tout à coup? De la colère, des transports de rage et

des faux-semblants de mépris pour tous épouvanter et rompre les courageuses résolutions que vous avez prises.

— Les rompre, reprit Charistie, oh ! non... non...

— Ah ! fit Léopold, on espère bien vous garder, vous êtes d'un trop bon revenu.

Cet homme, qui nous insultait en essayant de nous mettre à son niveau, me parut si bas que je ne trouvai point de mots qui pussent descendre jusqu'à lui; il n'y a que les hommes qui puissent punir un homme de pareilles injures, ils peuvent le souffleter, lui cracher au visage; il faut qu'une femme se taise.

— Ne ferez- vous point sortir cette femme de chez vous ? ajouta Léopold.

J'étais arrivée à cet état où la tête semble prête à éclater, où, pour donner issue à l'affreux tourbillonnement qui la déchire, on se la briserait volontiers contre les murs. Je le sentais, mais j'eus encore la force de ne pas leur donner la joie de ce spectacle.

— Je vous laisse, leur dis-je... L'homme qui peut dire de pareilles choses est bien digne de la femme qui peut les entendre. Je ne vous le dispute pas, dis-je à Charistie... Vous devez le connaître maintenant, et pour oser faire ce qu'il fait, dire ce qu'il dit, il doit vous connaître aussi.

— Encore! s'écria Charistie... Eh bien, oui, il me connaît ! eh bien, oui, il sait tout!... et par qui le sait-il? par votre frère, le lâche qui n'a rien eu de plus pressé que de me jeter en proie à la curiosité d'un inconnu pour moi... Oui, c'est Victor à qui je sacrifiais tout, tout ce qu'une femme a de plus puissant dans le cœur, c'est lui qui m'a livrée à celui que tu aimais... Eh bien, lui vous a pris tous

en mépris pour cette lâcheté; j'ai trouvé en lui la pitié que pas un de vous n'eut pour moi... Il m'a aimée d'être si malheureuse... et je l'aime, moi...

Je la regardai en face. . elle mentait.

— Oui, me dit-elle en m'envoyant ses regards comme des traits de feu, oui, je l'aime d'avoir été bon, noble, généreux... et s'il est vrai qu'il veuille me donner son nom...

— Oui... oui... s'écria Léopold... et jamais je n'aurai pu l'offrir à une âme plus haute et plus pure.

— Eh bien, fit Charistie, je n'hésite plus... Léopold, si vous avez le courage d'accepter.

La fin de la phrase fut couverte par une exclamation enthousiaste de Léopold qui s'écria :

— Oh! merci... merci... merci, Charistie! Oui, je serai votre mari, c'est moi qui protégerai désormais votre existence.

— Vous? luidis-je.

— Et pour vous montrer, reprit-il en se tournant vers moi, que personne ne l'insultera plus désormais... je vous ordonne de sortir.

Je me relevai en chancelant...

Mais Dieu me soutint jusqu'à ce que la porte de cette maison maudite se fût fermée sur moi. Ce fut alors que je tombai sur l'escalier où vous m'avez trouvée, ma mère et toi. Ce qui se passa après, tu le sais.

Quant à ces souvenirs que je viens de te raconter, ils doivent te montrer, Victor, la vérité de ce que je te disais : Charistie n'est pas la plus coupable ; Charistie, et tu dois sans doute connaître le secret de sa position, Charistie,

frappée de quelque malheur terrible, a succombé à la pensée de sa vengeance.

N'avait-elle pas été abandonnée par mon père, par toi? Ne me l'as-tu pas reproché comme si j'en savais les raisons, comme si je ne pouvais le nier?... C'était donc vrai...

Eh bien , Victor, si c'était vrai... elle s'est vengée, et ni toi ni moi ne sommes assez humbles pour ne pas concevoir jusqu'où ce besoin peut entraîner, pour ne pas pardonner à qui n'a pu résister à cette soif brûlante de rendre l'humiliation à qui vous la jette, le malheur à qui vous le donne.

L'infâme... dans tout cela... le véritable lâche, le coupable sans raison, sans passion, ce qui est encore plus vil, c'est Léopold. Et je l'ai aimé, cet homme... je l'ai aimé! Quand cette pensée me vient, je me trouve si avilie, si misérable... Avoir été, être encore le rebut d'un pareil misérable... C'est là ce qui tue et ce qui est un malheur irréparable.

Ne te plains donc point et ne t'excuse pas de tes folles résolutions sur l'abandon et la trahison de Charistie... mon père et toi vous y avez mis la main. Et s'il est vrai que maintenant elle ait fait comme toi, qu'elle ait cherché dans une vie dissipée l'oubli de ce qu'elle a souffert, ne pense pas que je considère cela comme une vengeance ; je plains Charistie, car, j'en suis sûre, c'est elle qui est ou qui sera sûrement encore la victime. Si son caractère, son passé, ce mystère enfin qui préside à sa vie, ont dû la pousser au mal, ce n'est point la main d'un misérable comme Léopold qui aura pu l'en détourner. Qui sait s'il n'a pas levé le masque devant elle, une fois qu'il a eu conquis cette fortune qu'il poursuivait? Mais que m'importe?... je n'ai même plus la

passion de leur malheur à tous deux : on me dirait qu'ils sont tombés dans la dernière misère et dans le dernier mépris, que cela me trouverait indifférente. Je vis, mais ma vie n'a plus qu'un but, c'est la mort. Si je ne meurs pas, c'est parce que Dieu ne lèvent point sans doute; je ne me tue pas, parce que c'est un crime que je ne veux pas commettre... mais je me suis de moi-même effacée de ce monde... Je me suis fait une route à part, route déserte et uniforme, que je suivrai jusqu'à la tombe.

Ta lettre est venue m'y trouver... Je te plains, Victor; mais s'il faut te dire l'état où je suis pour te faire comprendre combien tout est éteh.t en moi, ta lettre ne m'a point émue, elle ne m'a point épouvantée de prime abord, ce n'a été qu'après l'avoir relue plusieurs fois que je me suis dit que cette lettre m'eût jadis causé un violent chagrin. J'ai été pour ainsi dire obligée de me rappeler mon cœur d'autrefois, mon amitié d'autrefois.

Je ne puis t'expliquer cela autrement, mais je l'ai jugée avec le souvenir de ce que je pensais jadis... Je l'ai sentie par la supposition du mal qu'elle m'eût fait il y a un an... et ma raison m'a conseillé de faire ce que j'ai fait.

C'est ma raison qui m'ordonne de te dire que c'est donner raison à Léopold, à Chari&lie, et surtout à mon père, que d'agir comme tu fais. Éveille-toi donc, toi qui as encore la puissance de sentir des désirs et des remords!... Quant à moi, je ne sens plus, je me souviens. Je suis comme ces paralytiques qui se frappent sur le côté mort, de leur corps et qui se disent : « Jadis cela m'eût fait beaucoup de mal. »

Voilà où j'en suis... Tout ce que je puis sentir, c'est qu'autrefois j'aurais été bien malheureuse de ta conduite,

c'est de me rendre compte de ce que j'eusse fait en pareille circonstance, et d'agir en vertu de ces souvenirs.

Ne compte donc que sur toi-même, Victor. . . ta pauvre Alison est morte... son corps n'est que la tombe vivante où son cœur et son esprit sont à jamais ensevelis.

Toi qui vis encore par l'âme, même dans le mal, sois fort et relève-toi. Je n'ose pas te dire que ce me sera un bonheur... et cependant... je désire te voir honnête... c'est la seule chose qui vaille la peine de s'en occuper... Quant à être heureux... c'est un rêve dont je suis pour jamais éveillée. Adieu.

Ta sœur.

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