‹ Les drames inconnusChapitre 11 sur 49 · UN ETUDIANT MYSTERIEUX · texte numérisé non relu

UN ETUDIANT MYSTERIEUX

11 n'y avait pas encore trois ans qu'Olivier était aiTivé à l'École. Il avait alors environ dix-huit ans; mais déjà c'était le jeune homme triste et hautain que je connaissais. U s'était logé dans la rue de la Harpe, chez une vieille femme qui louait en garni un petit appartement dépendant de celui qu'elle occupait. A cette époque Olivier recevait chez lui les amis ou plutôt les connaissances qu'il avait faites à fÉcole, et quelques-unes de celles-ci avaient remarqué le respect obséquieux avec lequel cette vieille femme recevait les ordres de son locataire. Toutefois, quelques bruits assez singuliers avaient couru sur l'admission de Duhamel à l'École. Les uns disaient qu'il n'avait pu produire l'acte de naissance exigé pour les inscriptions. D'autres prétendaient qu'il avait été inscrit d'après mi ordre spécial du ministre de finstruction publique. En général, Duhamel passait pour un jeune homme appartenant à quelque grande famille, et que des circonstances dont on ne se rendait pas compte forçaient à cacher son nom. Ceux qui

rendaient justice à ses bonnes qualités en parlaient ainsi ; mais ceux que ces bonnes qualités offusquaient et que son mérite rendait jaloux, et c'était le plus grand nombre, ceux-là prétendaient que c'était le fils d'un bourreau. On se rappelle combien les fils de bourreau ont été à la mode dans la littérature. Cependant tout ce tumulte de petits propos se calma bientôt devant la façon sévère dont Olivier les réprima ; et six mois après son arrivée à l'École, le nom d'Olivier Duhamel suffisait à la curiosité de tous ceux qui avaient affaire à lui. Il est probable que cette curiosité au sujet du jeune étudiant se fût complètement éteinte, si ime circonstance extraordinaire n'était venue la réveiller trois ou quatre mois environ avant mon arrivée.

Je prie ceux qui lisent ce récit de vouloir bien remarquer que je raconte ici des circonstances que je n'appris que beaucoup plus tard, et à une époque pour ainsi dire postérieure au dénoùment de cette histoire. J'espère que la conclusion de ce récit me fera excuser de les avoir mises à cette place.

Un jour, Olivier quitta brusquement Paris ; il n'informa de son départ aucun de ses camarades, et la personne chez laquelle il logeait répondit à ceux qui vinrent pour le visiter que ce n'était que quelques minutes avant qu'elle avait été instruite de son départ. On chercha, à savoir si elle en connaissait la cause. Olivier avait-il reçu quelques visites extraordinaires ? Quelques lettres lui étaient-elles arrivées ? Paraissait-il gai? Avait-il l'aLr triste? Enfin, toutes les questions par où on peut entrer dans un secret furent adressées à l'hôtesse d'Olivier, qui, soit extrême discrétion, soit parfaite ignorance, ne répondit absolument rien aux curieux qui l'iaterrogeaient. Ils apprirent de la bonne femme une seule chose, c'est que Duhamel l'avait avertie qu'il lui ferait savoir d'une façon quelconque, dans le délai d'un mois, s'il comptait, ou non, garder le logement qu'il

occupait chez elle. Probablement, en apprenant cette circonstance aux amis d'Olivier, sa vieille hôtesse leur dit tout ce qu'elle savait elle-même. Ce départ mystérieux réveilla la curiosité des amis d'Olivier, et fit recommencer les propos dont il avait été l'objet.

On remarcpia, d'un autre côté, que lorsqu'il fit l'appel des noms à l'École, le professeur passa celui de Duhamel, comme s'il eût été prévenu de cette absence, et comme s'il n'avait point à s'en occuper. Les commentaires recommencèrent à ce sujet. On avait dit que Duhamel était le fils d'un prince; on avait dit que c'était le fils d'un bourreau. Il fallait inventer quelque chose de neuf : alors on déclara que c'était un espion de pohce. Du reste, en 1821, plus qu'à aucune autre époque, la protection des hommes qui appartenaient au gouvernement flétrissait ceux qui en étaient l'objet. Les égards des professeurs pour Duhamel furent traduits dans cet esprit très-particulier à la jeunesse française. Cependant comme ces propos ne s'appuyaient sur aucune circonstance qui pût leur donner la plus légère apparence de vérité, ils se fussent sans doute calmés comme les premiers, si Olivier n'avait répara comme il était parti, sans prévenir personne et sans donner l'explication de son retour, pas plus qu'il n'avait donné l'explication de son départ.

Dès le premier jour de son arrivée, il s'aperçut que les défiances qui l'avaient accueilli à son apparition s'étaient réveillées plus fâcheuses que jamais. Ses meilleurs amis lui refusèrent la main. On le laissa seul dans les salons de lecture où il se rencontrait avec d'autres étudiants -, et chez les restaurateurs, où il vivait comme ses camarades, on évitait de s'asseoir à la table où il se trouvait. Cette conduite avait été combinée par les gros bonnets de l'École.

La question de la liberté individuelle était fort à la mode à cette époque; on faisait beaucoup de légalité parmi la

jeunesse de 1821. Il en résulta qu'on reconnut à Olivier le droit de se conduire comme il le voulait, mais que, de lem* coté aussi, ses camarades prirent le droit de se retirer de sa société. On avait compté sur le caractère impétueux de Duhamel pour amenerune explication. Ons'était ditqu'en présence de cet abandon il eu demanderait probablement la cause, et qu'alors il serait permis à ceux qu'il interrogerait de lui dire les griefs de ses camarades, sans qu'il pût repousser ces accusations par sa phrase ordinaire : « Je ne me mêle des affaires de personne, et je demande que personne ne se mêle des miennes. »

Ceux qui avaient préparé ce triomphe à lem* curiosité et à la mauvaise humeur qu'ils éprouvaient de ne pouvoir la satisfaire furent encore trompés dans leurs espérances ; Olivier parut ne pas s'apercevoir de l'abandon où on le laissait, il ne salua plus ceux qui ne lui rendaient pas son salut; il ne tendit plus la main à ceux qui lui refusaient la leur, et il vécut ou parut vivre absolument seul. Il entrait à l'École et il en sortait à l'heure accoutumée ; mais, à rencontre de ses habitudes passées, il ne rentrait jamais chez lui que lorsque la nuit était arrivée.

Il est bien rare qu'on s'impose un plan de conduite aussi bravement tracé que celui qu'avaient rés^olu les étudiants, pour le voir échouer sans en éprouver un violent dépit. On s'irrita de ce qu'Olivier paraissait dédaigner le dédain de ses amis, on lui sut mauvais gré d'avoir vis-à-vis des autres la fierté qu'on lui montrait. L'homme tient en général beaucoup plus à ses injures qu'à ses éloges, et celui qui rit de sa colère le blesse bien plus que celui qui se moque de son amitié. Olivier ne fut plus seulement le fils d'un prince, le fils d'un bourreau ou un espion de police; ce fut pis que tout cela : ce fut un drôle, un impertinent, un faquin qu'il était temps de corriger, de mettre à sa place. On dit cela si souvent et si haut, qu'il fallut se décider à

mettre cette menace à exécution, sous peine de paraître mériter les épithètes qu'on adressait à Olivier. Une députation fut nommée, députation portant dans les plis de son manteau la paix ou la guerre, et chargée de soutenir la guerre dans les cas où elle se déclarerait.

Un matin donc, bien avant l'heure des cours, quatre des plus anciens et des plus résolus de l'École se présentèrent chez Duhamel. Ils allèrent sonner à la porte de son ancien logement. Cette porte leur fut ouverte par une jeune fille d'une beauté singulière et que personne ne connaissait pour l'avoir vue dans le quartier. On Im demanda monsieur Olivier Duhamel; elle répondit avec un léger accent gennanique que monsieur Olivier Duhamel était dans sa chambre, à l'élage supérieur. Ceci ne voulait rien dire, si ce n'est qu'Olivier n'occupait plus l'appartement qu'il avait avant son départ, et probablement cette circonstance eût passé sans commentaires au milieu de la préoccupation des quatre députés, si, au moment où ils allaient monter à l'étage supérieur, la maîtresse de la maison n'eût paini tout à coup et n'eût dit d'un ton très-courroucé à la jeune fille:

— Pom-quoi avez-vous ouvert pendant que je n'étais pas là ? Vous savez bien que monsieur Olivier vous l'a défendu.

— Mais, mon Dieu, lépondit la jeune fille avec humeur, je croyais que c'était lui qui sonnait.

— Vous savez bien qu'il a sa clef, repartit l'hôtesse ; et s'il apprend ce qui est amvé, il quittera ma maison, et je perdrai le meilleur locataire que j'aie jamais eu.

Pendant ce petit dialogue les étudiants échangèrent entre eux de petits sourires, de petits ricanements, de petits regards qui pouvaient se traduire ainsi : « Peste ! OUvier a bon goût! C'est donc là ce qui le rend si dédaigneux de notre société? Je m'accommoderais assez de son bonheur. »

Puis l'un d'eux finit par dire tout haut :

— Pardon, mademoiselle, de vous avoir ainsi surprise dans votre solitude.

— Comment, mademoiselle ! fit tin autre. Pardon, madame, d'avoir trompé votre attente en vous faisant croire que c'était monsieur Duhamel qui sonnait à sa porte.

— Ps'a-t-il pas sa clef? ajouta un troisième.

Et nos étudiants, riant et saluant, allaient se reth'er, lorsque Olivier parut tout à coup au milieu d'eux. Olivier jeta un regard rapide sur la scène qui se passait. La colère lui fit monter le rouge au visage, mais presque aussitôt une pâleui- froide remplaça cette vive rougeur, et il dit à ces messieurs d'un ton dont le calme était plus menaçant que n'eussent été les cris les plus violents :

— C'est à moi que vous avez affaire sans doute, messieurs ?

— C'est à vous, lui répondit-on.

— Rentrez chez vous, Thérèse, dit doucement Olivier à la jeune fille.

Puis s'adressant à son hôtesse, il ajouta :

— Tout à l'heure je vous donnerai mes ordres. Maintenant, reprit-il en se tournant vers les étudiants, veuillez m'accompagner chez moi.

Olivier, avec mie politesse affectée, fit monter les quatre députés devant lui, il leur ouvrit la porte d'une petite chambre mansardée située au-dessus de son appartement ; puis, quand ils furent entrés, il entra à son tour, ferma la porte et en mit la clef dans sa poche.

— Que signifie cette manière d'agu: ? fit un des étudiants.

— Vous êtes venus probablement pour me dire quelque chose? repartit Duhamel. Quand vous m'aurez dit ce qui vous amène, je vous donnerai l'explication de ce que je fais.

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L'un des étudiants prit la parole au nom des autres, et, se posant en orateur, il commença le discours suivant :

— Monsieur Duhamel, nous sommes tous étudiants; nous nous considérons donc tous non-seulement comme solidaires les uns envers les autres, comme égaux, quoiqu'il y en ait parmi nous de très-pauvres et de très-riches, quoiqu'il y en ait qui portent de très-grands noms et d'autres qui ne soient que des enfants du peuple (le mot était déjà à la mode) ; mais riches ou pauvres, nobles ou non, nous mettons tous notre conduite au grand jour. Nous ne faisons mystère ni de ce que nous sommes ni de ce que nous avons été; aucun de nous ne craint de dire quels sont ses antécédents, sa fortune, sa famille, ses moyens d'existence. Moi qui vous parle, monsieur, je suis le fils d'un ouvrier qui a été tué en sauvant quatre enfants d'un incendie. Ma mère était ravaudeuse; l'hospice de Dijon, où elle était employée, m'a fait élever. Je vis ici de la pension que me fait la charité publique. J'ai dit tout cela à ceux qui me l'ont demandé : je ne rougis pas de recevoir l'aumône, mais je rougirais d'en être honteux. J'ai trouvé dans tous mes camarades la confiance que je leur ai montrée ; et si nous ne disons pas à tous nos secrets et nos projets, il n'en est pas un de nous qui n'ait quelques amis qui puis- .sent répondre de lui, lorsque ses actions ne semblent pas parfaitement claires.

Comme le jeune orateur s'était arrêté après cette exposition, Olivier l'aida à reprendre le fil de son discours en lui disant :

— Ceci est fort heureux pour vous, messieurs, et je vous en fais mon compliment.

L'orateur reprit alors avec un peu plus de véhémence (c'était un étudiant de troisième année, qui prévoyait déjà la plaidoirie et qui s'y essayait) :

— Vous n'avez point agi ainsi avec nous, monsieur ;

VOUS êtes arrive à l'École sans que personne ait jamais pu savoir qui vous étiez^ à quelle famille vous apparteniez, et même si le nom que vous portez est le vôtre.

Cette insinuation, qui peut-être n'avait été placée là que pour faire un troisième membre à la phrase de l'orateur, fit tressaillir Olivier. L'étudiant s'en aperçut, et continua avec plus d'assurance :

— Cependant on a respecté le silence que vous avez voulu garder. On a cru que lorsque vous connaîtriez mieux vos camarades, vous deviendriez envers eux ce qu'ils sont les uns pour les autres; vous n'en avez rien fait. Cette position a été acceptée ; on a eu sans doute le tort de la laisser se prolonger ; cependant il est probable que l'on ne s'en serait point préoccupé si vous n'aviez quitté l'École, et si vous n'y étiez rentré sans qu'aucun de nous ait su ni les motifs de votre départ ni ce que vous avez fait pendant votre absence. Eh bien, monsieur, ce que nous ne vous avons pas demandé il y a deux ans, nous venons vous le demander maintenant. Qui êtes- vous? à quelle famille et à quel pays appartenez-vous? Voulez-vous nous répondre?

— Non, dit Olivier.

— En ce cas, monsieur, nous sommes obligés de vous dire que nous sommes décidés à vous faire quitter l'École.

— Et comment vous y prendrez-vous pom- cela, messieurs?

Le jeune homme qui parlait répondit par un sourire au ton de menace avec lequel Olivier lui avait fait cette question :

— Le moyen est bien simple, monsieur, vous le connaissez, et nous l'emploierons, quoi qu'il puisse nous en coûter. Nous nous battrons tous successivement avec vous.

— Quoi qu'il puisse vous en coûter... reprit Olivier d'un ton railleur, je vous remercie de votre pitié.

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— Vous VOUS trompez sur le sens de ces mots, reprit le jeune homme. Quoi qu'il fuisse nous en cotiser veut dire: Quoique vous ayez la chance d'en tuer un, deux, trois, dix, si vous voulez, avant que nous arrivions à cette exclusion. Vous êtes brave et très-adroit, monsieur, nous vous rendons tous cette justice ; vous devez donc comprendre qu'en présence d'un pareil adversaire nous n'avons pas fait cette démarche légèrement; mais nous préférons tous le risque d'une rencontre avec vous que de vivre avec un homme dont personne ne sait ni les antécédents, ni la famille, ni les ressources. Voilà ce que nous avions à vous dire , et maintenant nous attendons que vous vouliez bien lixer l'heure et le jour de notre première rencontre.

Duhamel resta assez longtemps sans répondre ; quoique son visage trahit une vive anxiété, on ne pouvait dire que ce fût la menace qu'il venait d'entendre qui le troublât ainsi. Il semblait incertain dans la résolution qu'il allait prendre, et les étudiants espérèrent un moment qu'il leur répondrait de façon à concilier cette affaire. Mais peu à peu le visage d'Olivier se rembrunit, il sembla s'aiTêter à un parti violent, et il repartit :

— Ma première rencontre sera sur l'heure, et mes premiers adversaires c'est vous, messieurs. Je neveux d'autres témoins que vous-mêmes ; vous vous en servirez les uns aux autres, jusqu'au dernier survivant, et lorsque nous ne serons plus que deux, nous appellerons le premier passant venu pour témoigner que les choses se sont passées loyalement, et puis, soit que vous m'ayez tué, soit que je vous tue tous les quatre, j'espère que tout sera dit.

La proposition et la façon dont elle était faite avaient de quoi surprendre des hommes si résolus qu'ils fussent. Cependant aucun des étudiants ne montra la moindre envie de reculer, et l'un d'eux répondit :

— Vous avez des épées, monsieur, et quand vous aurez

ouvert cette porte, nous serons tous prêts à vous suivre.

— Eh bien, messieurs, dit Olivier, attendez -moi un instant, et je suis à vous.

— Pas un moment ! dit un des étudiants, se plaçant devant la porte qu'Olivier allait ouvrir; il ne faut pas que vous nous échappiez

— Le temps de dire un adieu, et je suis à vous, dit Olivier avec hauteui'.

— Et pensez-vous, monsieur, que nous n'avons pas nous aussi des adieux à faire? pensez-vous que nous ne voudrions pas, dans la prévoyance d'un malheur, laisser un témoignage de notre souvenir à ceux qui nous aiment ? Pour cela il nous fallait un délai, si court qu'il fût; vous n'y avez pas pensé pour nous, nous sommes en droit de ne pas vous l'accorder.

Olivier fut atterré par cette proposition : à ce moment il sembla que toute sa résolution fléchissait devant la nécessité de risquer sa vie sans avoir pu prendre aucune précaution dans le cas où le sort se déclarerait contre lui.

— Eh bien, messieurs, reprit-il entin, donnez-moi votre parole d'honneur que rien de ce qui s'est passé ici ne sera révélé par vous, j'accepterai l'heure qu'il vous plaira de fixer.

— Nous sommes envoyés ici par nos camarades et nous leur devons compte de notre mission.

Il se passait un violent combat dans l'âme d'Olivier : on eût dit qu'il eût voulu anéantir les quatre imprudents qui étaient venus l'interroger, et cependant, à la façon désolée dont il les regardait quelquefois, on voyait qu'il déplorait la nécessité qui le portait à sacrifier des adversaires si loyaux au mystère dont il voulait s'entourer.

— Eh bien, leiu- dit-il enfin, si je vous réponds comme vous l'exigez, si je vous en dis assez pom* satisfaire votre susceptibilité, voulez-vous me donner votre parole d'hon-

neur qu'une scène pareilleà celle-ci ne se renouvellera pas? Ceux qui vous envoient ont-ils en vous assez de confiance pour que le jour où vous leur direz qu'ils peuvent me traiter en ami et en camarade, aucun d'eux ne cherchera à en savoir plus qu'iln'en sait maintenant ?

— Siu" l'honneur, Duhamel! lui dit le jeune homme qui lui avait parlé le premier; si ce que vous avez à nous dire nous satisfait, ce n'est plus à vous que les curieux auront affaire, c'est à nous, qui serons vos répondants.

— Écoutez-moi donc, dit Olivier.

Ce qu'Olivier dit à ces quatre jeunes gens ne fut jamais répété par eux. Us gardèrent le même silence sm- la rencontre qu'ils avaient faite de la jeune fille. Ils se contentèrent de répondre qu'ils tenaient Duhamel pour un homme honorable en tous points, et qu'ils étaient fiers de l'avoir pour camarade.

Cette affaire avait eu lieu assez longtemps avant mon arrivée à l'École, et j'en avais entendu parler fort vaguement. Je ne pensais pas à m'en inquiéter à moi tout seul, quand déjà personne n'y pensait plus. Cependant, malgré la discrétion de ces jeunes gens sur les secrets qui avaient pu leur être confiés par Olivier, on sut bientôt qu'une jeune fille vivait dans l'appartement qu'il avait occupé avant son absence. A son tour elle devint le texte des commentaires de ceux qui avaient surpris ce mystère, et à son tour elle fut qualifiée par les suppositions les plus magnifiques et les plus honteuses. On en fit une noble demoiselle enlevée par Duhamel ; on en fit une Russe ; on en fit une marchande de pommes ; on en fit un ange ; on en fit une fille perdue. Puis, comme cela était arrivé pour Olivier, on n'en parla plus.

A l'époque de sa visite, voilà ce que je savais de lui. Plus tard, lorsque dans une circonstance cruelle j'allai moi-

même m'enquérir d'Olivier, qui une fois encore avait complètement disparu sans que personne sût où il était allé, voici ce que j'appris de la maîtresse de la maison qu'il avait occupée. La première fois que Duhamel s'était présenté chez elle, il lui avait offert de lui payer son appartement le double de ce qu'il valait, à la condition expresse de n'avoir d'autre étudiant que lui dans la maison. Olivier avait exactement payé ; Olivier s'était toujours conduit avec la plus grande réserve, et jamais l'hôtesse n'avait remai'qué en lui rien d'extraordinaire, si ce n'est le silence complet qu'il gardait sur sa famille.

— Jamais, me dit cette femme, jamais il n'avait rien fait de répréhensible qui pût m'alarmer sur son compte, lorsqu'à son retour de son voyage il amena une jeune fille, et me déclara qu'elle allait demeurer dans l'appartement qu'il avait loué. — La pruderie de l'hôtesse se révolta à cette proposition, et elle refusa de prêter les mains à une intrigue qui lui paraissait coupable.

— Écoutez, lui dit Olivier, la jeune fille que je vous amène doit être ma femme ; je ne veux pas qu'un blâme, de quelque part qu'il vienne, puisse être jamais jeté sur celle qui doit porter mon nom . Thérèse demeurera ici ; j'occuperai la petite chambre qui est au-dessus de cet appartement. Je sais que vos occupations vous retiennent souvent hors de chez vous, je vous donne ma parole d'honneur de n'entrer chez Thérèse que lorsque vous y serez. Croyez que je serai plus soigneux de l'honneur de cette jeune fille que vous ne le serez vous-même. En vous la confiant, je vous témoigne une estime que je vous demande pour moi.

— Eh bien, monsieur, me disait cette femme, pendant six mois qu'a duré leur séjour ici, tout s'est passé comme il me l'avait promis : chaque matin il venait lui dire bonjour, et là c'était un charme de l'entendre parlera sa jolie

liancée. Oh! il l'aimait bien, monsieur; il l'aimait bien, car jamais il ne lui a donné que de bons conseils, et puis encore il se plaisait à l'instruire, à lui apprendre le beau langage du monde et le beau langage des grands auteurs. « Je veux être fier de vous, Thérèse, lui disait-il, non-seulement parce que vous serez pure, mais aussi parce que vous serez aussi spirituelle que belle. » Il l'aimait bien, monsieur, car souvent la jeune fille, que sa solitude ennuyait, lui faisait des cajolei'ies si charmantes pour qu'il la menât au spectacle ou au bal, qu'il fallait un cœur bien dur ou bien amoureux pour y résister. Et lui-même, combien de fois ne m'a-t-il pas rappelée près d'eux, lorsque je m'éloignais un moment pour les affaires de mon ménage. 11 avait beau vouloir être sage, il ne pouvait pas s'empêcher d'être jeune et amoureux. Alors il arrivait des moments où il se mettait à regarder Thérèse comme dans une sainte contemplation; ses yeux ne la quittaient plus; il devenait pâle, oppressé ; il lui prenait quelquefois les mains convulsivement, il l'attirait dans ses bras : je voyais tout cela à travers la porte vitrée de la petite chambre où je me tenais; mais je n'avais pas le temps de frapper au carreau, qu'il s'était déjà éloigné de Thérèse, et que le plus souvent il s'échappait de la maison comme un fou... Dame ! monsieur, c'était une drôle de chose que ce jeune homme ' attant contre son amoux', pour l'hotmeur de celle qui devait être sa femme, et cela sans que personne l'y aidât, car la jeune fille ne mettait pas beaucoup d'empressement à se défendre...

Quand je reçus cette confidence, je n'avais point à me préoccuper de ce qu'était devenue Thérèse; j'étais beaucoup plus en peine d'Olivier, et je ne pensai qu'à lui. Du reste, je ne le revis point pendant tout le temps de ma maladie, et je fus obligé de me contenter des visites toujours fort assidues de mon ami Morinlaid. Dans la solitude où je vivais, j'aurais pu m'étonner de cette assiduité d'une part.

et de l'autre, du choix de la place que Morinlaid ne manquait jamais de prendre. Comme je l'ai dit, il s'asseyait toujours près de ma fenêtre comme à un poste d'observation. Mais j'avais bien autre chose en tête.

Dès le premier jour de ma maladie, madame Sainte-Mars avait envoyé savoir de mes nouvelles, et je ne pensais plus qu'au moment où je pourrais aller la remercier de cette attention. Il est vrai que madame Smith en avait fait autant, et que je ne pouvais lui supposer la même intention que madame Sainte-Mars. La seule chose qui me charma dans le procédé de madame Smith, c'est qu'il m'autorisait à demander à mon ami Morinlaid s'il n'était pas convenable que j'allasse rendre visite à cette dame, et comme il m'approuva fort, je conclus en moi-même que ce qui était convenable pour l'une devait l'être nécessairement pour l'autre, mais je n'eus pas à m'occuper de la manière dont je me présenterais chez madame Smith.

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