UN VOLTIGEUR. DE LOUIS XIV — UN CRIME
J'étais déjà tout à fait rétabli, quoique je n'eusse pas encore quitté mon appartement, lorsqu'un matin on m'annonça la visite de monsieur de Favreuse. J'étais habitué à voir des hommes d'un ton parfait. Mon père tenait à la diplomatie, et c'est en général parmi les hommes qui s'occupent de la grande science politique qu'on trouve les modèles les plus achevés du savoir-vivre. Cependant je n'avais jamais rencontré chez un homme une façon plus naturelle et plus fine de s'exprimer; jamais je n'avais vu une manière plus élégante de saluer, de prendre du tabac, de se tenir sur une chaise. Monsieur de Favi^euse portait la tête en arrière de façon qu'il regardait de haut. Mais il y avait
dans l'expression de son visage une telle bienveillance, qu'on ne s'apercevait pas que souvent son accent était légèrement dédaigneux.
— Mon jeune ami, me dit-il en me repoussant doucement dans mon fauteuil que j'avais quitté pour le recevoir, les malades sont comme les rois et les femmes, ils ne doivent se déranger pour personne.
11 jeta un regai'd rapide sm- mon petit salon, et me parut étonné de le trouver dans un ordre parfait. 11 prit le siège que je lui indiquais; puis, après avoir achevé son inspection, il reprit doucement :
— Ma visite est presque une ambassade, mon cher voisin; vous allez en juger.
Il me regarda en clignant les yeux, et ajouta avec un parler nonchalant qui semblait tomber plutôt que sortir de ses lèvres :
— Vous passez une bonne partie de votre temps à la fenêtre.
Je fronçai le sourcil.
— Vous aimez le grand air? C'est comme moi, me ditil; j'étouffe dans les appartements qu'on fait aujorn-d'hui.
Je m'inclinai.
— Quoique vos regards ne s'arrêtent pas d'ordinaire au côté nord de notre com", vous n'avez pu vous empêcher de remarquer à sa fenêtre une dame d'une beauté assez ample pour défrayer de charmes convenables une douzaine de petites femmes ?
— 11 s'agit de madame Smith, dis-je à monsieur de Favreuse, qui avait prononcé cette phrase avec le sang-froid le plus naturel.
— Vous savez son nom, reprit-il; je suis charmé que vous l'ayez remarquée, car elle a fait attention à vous.
Je fis une grimace si expressive qu'elle rida d'un léger
sourire le calme narquois de monsieur de Favreuse. Il inclina imperceptiblement la tête^ et me dit :
— C'est une femme de bonne maison, d'une fortune indépendante et de mœurs irréprochables.
Je ne puis dire l'adorable fatuité avec laquelle monsieur de Favi-euse prononça les mots mœurs irréprochables. 11 n'y avait pas moyen de se défendre plus éloquemment de la mauvaise pensée que j'aurais pu avoii" sur ses relations avec madame Smith. Probablement mon visage ne lui dit pas suffisamment que je l'avais compris, car il reprit aussitôt :
— J'ai fait plusieurs fois le tour du monde, mon cher voisin, et j'ai atteint l'âge du repos; cependant je m'intéresse vivement à ce qui intéresse madame Smith, et j'ai accepté la mission dont elle m'a chargé. Pour des raisons qu'elle vous dira elle-même, elle serait charmée qu'au lieu de passer solitairement vos longues soirées de convalescence, vous prissiez le parti de faire quelques visites à vos voisins.
Je recommençai ma première grimace à monsieur de Favreuse, qui reprit :
— C'est une femme très-spirituelle, d'une gaieté un peu formidable ; mais vous êtes triste, à ce que l'on m'a dit : cela vous secouera.
Je ne crus pas pouvoir garder plus longtemps le silence, et je répondis :
— Vous avouerez, monsieur le comte, qu'une invitation faite en de pareils termes peut me surprendre.
— La la, mon jeune ami, me dit monsieur de Favreuse en souriant, ne vous fâchez pas ; je suis aussi innocent de mes paroles que l'est un Auvergnat de la lettre qu'on lui donne à porter. Tout ce que je puis vous dire, ^ajouta-t-il en caressant son nez d'un air fort occupé, c'est qu'elles sont là-bas une potée de femmes qui se meurent d'envie de vous voir.
Je cite textuellement; le mot me frappa trop pour que je ne me le rappelle pas exactement.
— Mais, monsieur, dis-je d'un air fort impatient, je ne sais comment interpréter...
— Ma foi, ni moi non plus; je sais seulement qu'on doit jouer, boire du punch, manger des brioches.
La manière dont monsieur de Favreuse prononça le mot brioche fut admirable. On devinait qu'elles devaient sentir le vieux beurre. Il continua :
— Madame Smith a invité toute la maison, et vous lui feriez de la peine en ne venant pas.
— Vous y serez, monsieur le comte ? lui dis-je d'un ton que je voulus rendre méchant.
— Comment ! me dit-il avec un étrange pincement de lèvres, je suis le roi de la fête... on me gâte. Nous aui'ons, à ce qu'on m'a dit, la belle madame Deslaurières...
Je fis une moue méprisante.
— La belle madame Sainte-Mars.
Mon cœur se serra assez violemment pour que je n'eusse pas la force de répondre. Cela me sauva sans doute d'une grosse bêtise parlée- mais il paraît que l'expression de mon visage fut suffisamment éloquente , car monsieur de Favreuse laissa percer un très-léger signe de dédain et de mécontentement, et se hâta d'ajouter :
— Cependant , vous êtes assez souffrant pour refuser si cela vous contrarie.
— Comment donc ! m'écriai-je, car j'avais recouvré la voix, je suis trop honoré de l'invitation de madame Smith poui' ne pas accepter avec empressement.
Monsieur de Favi'euse m'examina et examina de nouveau mon appartement, puis il leva les yeux au ciel en murmurant :
— Les pigeons ont été créés pour être plumés.
Je crus avoir mal entendu, et je repris vivement :
— Que voulez- vous dire, monsieur le comte? Il se leva, et me répondit en souriant :
— C'est une réflexion morale que je faisais sur la prévoyance de la Divinité qui a pomvu à l'alimentation de tous les êtres.
Puis il ajouta du ton le plus profondément sardonique :
— Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture... Vous verrez madame Sainte-Mars.
Si jamais homme fut bien averti, ce fut moi; mais c'est à peine si je m'arrêtai à la singularité de cette invitation et à l'étrangeté encore bien plus grande dont elle m'avait été faite. Je ne pensais qu'à une seule chose, c'est que j'allais voir madame Sainte-Mars... Malgré ce que j'avais entendu , monsieur de Favreuse me laissa assez approvisionné de bonheur et d'espérance pour achever ma jom-née au milieu des plus doux rêves ; mais un sort jaloux m'enleva le charme de cette douce occupation, et un véritable événement vint troubler la bienheureuse rêverie où je bâtissais à mon amoiu" les plus beaux châteaux en Espagne.
Peu de temps après le départ de monsiem' de Favreuse, j'entendis marcher avec activité immédiatement au-dessus de ma tête. J'occupais le second, monsieur Ernest Molinos le quatrième, c'était donc au troisième que l'on marchait. Et bientôt l'accent d'une voix irritée arriva jusqu'à moi à travers la légère épaisseur de plafond. Cette voix était celle d'un homme , et les intervalles de silence qui séparaient les éclats de cette voix me firent juger qu'on lui répondait, mais je ne pouvais deviner quel était l'interlocuteur de ce furieux, car aucun son perceptible n'arrivait jusqu'à moi. Je n'entendais de même que les pas d'une seule personne, et sans les silences intermittents et l'accent des reprises, dont la furem- allait toujours croissant, j'aurais pu croire que c'était quelque comédien
récitant un rôle de tragédie ou quelque auteur se lisant à lui-même un drame furibond. Ce bruit, qui avait commencé par m'importuner, appela tout à coup mon attention, car j'entendis un cri déchirant, presque aussitôt étouffé. Ce cri devait être celui d'une femme. J'ignorais complètement quelles étaient les personnes qui logeaient immédiatement au-dessus de moi , de façon que je pus très-bien m'iraaginer que c'était une scène de ménage. Cependant les éclats de voix devenaient de plus en plus violents, et bientôt j'entendis distinctement des menaces auxquelles se mêlaient des supplications; puis le bruit d'une chute dominée par les cris désespérés d'une femme. On commençait à s'émouvoir dans la maison, les fenêtres s'ouvraient de tous côtés, on s'appelait, lorsque la croisée placée au-dessus de celle à laquelle je me trouvais s'ouvrit avec fracas. Une femme, que je ne pouvais voir, appelait à son aide. La lutte continuait, et bientôt je pus voir le corps de la malheureuse à moitié penché hors de la fenêtre : elle s'était accrochée de ses deux mains aux barreaux et résistait, autant qu'elle le pouvait, aux efforts que son assassin faisait pour la précipiter en dehors. Les cris: « Montez! Enfoncez la porte! » retentissaient de tous les côtés de ma cour et de la cour voisine , témoins de cet odieux spectacle. Je m'élance, je monte Tescalier; d'un violent coup de pied je fais sauter la porte d'entrée, et j'arrive au moment ou la malheureuse, pendue par une seule main au barreau de sa fenêtre, allait enfui lâcher prise et se briser sur le pavé de la cour. Je ne pensai qu'à l'arracher à cet affreux danger, et je l'avais, à proprement parler, tirée dans sa chambre sans m'être préoccupé de ce qu'était devenu l'assassin, lorsque je le vis , assis sur une chaise , les jambes croisées l'une sur l'autre , et me regardant sauver sa victime avec une complète indifférence. Quelques personnes étaient moulées après moi et
s'élancèrent sur lui; il ne se défendit point, et ne répondit pas un mot aux injures dont on l'accablait. Nous avions remis la victime sm- son lit, d'où il l'avait arrachée; elle n'était point évanouie, mais la frayeur qu'elle avait éprouvée l'avait plongée dans une sorte de délire effrayant. Ses dents claquaient violemment, ses yeux étaient fixes et injectés de sang, sa respiration était courte et pénible, et de temps en temps j'entendais s'échapper de sa poitrine ces mots prononcés d'une voix brève et altérée : a Ah! j'ai peur... j'ai peur... j'ai peur... »
Pendant ce temps, on était allé chercher le commissaire de police; l'assassin s'était placé de manière à voir la malheureuse en face. On avait déjà interrogé cet homme, mais vainement ; il paraissait dédaigner de répondre, et il était impossible d'obtenir aucun renseignement de la victime. Quelle était cette femme? quel était cet homme? quelles étaient leurs relations? quel était le motif de leur querelle? Par un singulier hasard, personne ne pouvait répondre à aucune de ces questions ; et par un prodige inouï, la portière elle-même, ce registre vivant de l'état civil de la maison, ne savait rien ou plutôt prétendait ne rien savoir. Une demi-heure se passa ainsi; le paroxysme nerveux qui avait agité si violemment la victime s'apkisa peu à peu, et se détendit tout à fait dans un déluge de larmes, mêlées de plaintes douloureuses et de sanglots désolés, qui tout inarticulés qu'ils étaient, montraient que l'infortunée avait repris la conscience de ce qui venait de se passer.
Le commissaire de police arriva à ce moment : c'était un homme à figure basse, au regard louche et féroce. U paraissait non-seulement connaître l'affaire avant d'arriver, mais aussi les personnages. Le coupable sourit en l'apercevant, et la malheureuse montra une nouvelle terreur. Cependant rien ne trahit, de la part de monsieur Bonnissens — c'était le nom du commissaire — la moindre dis-
position à ne pas faire rigoureusement son devoir. Il reçut les de'positions fort nombreuses de tous ceux qui avaient vu ou entendu quelque chose de cette scène de violence. La malade ne put ou ne voulut point parler, et lorsque le magistrat interrogea l'accusé, il se contenta de répondre insolemment :
— La seule chose que j'aie à dire, c'est que je ne puis pas empêcher une folle de se jeter par la fenêtre.
Cette réponse excita un mouvement d'indignation. L'accusé reprit en adressant un regard significatif à sa victime qui le regardait avec des yeux effarés :
— Quand elle voudra vous répondre, elle ne vous dira pas autre chose.
La malheureuse à qui s'adressait cette menace — car c'en était une — cacha sa tête dans les draps en cherchant à étouffer les sanglots et les larmes qui recommencèrent à éclater avec une nouvelle violence.
Sur ces entrefaites arriva monsieur Béquillet, le médecin ; il prescrivit à la malade le repos le plus absolu. Mais à ce moment, il s'éleva une difficulté inattendue : la femme chez qui nous étions n'avait point de domestique, et il était impossible de la laisser seule dans l'état où elle se trouvait. Par une nouvelle singularité, la portière, qui s'était faite si spontanément ma garde-malade, se refusa absolument à veiller près de ma voisine. Une vieille femme, qui se trouvait paimi les spectateurs attirés par cet événement, se proposa pom- remplir cet office ; elle habitait une des mansardes de la maison, et faisait le ménage de monsieur Ernest Molinos. On ne lui demanda pas d'autres renseignements. Monsieur Béquillet fit une ordonnance; on installa la vieille dans l'appartement de la malade et chacim se retira chez soi.
Au moment où j'allais rentrer dans mon logis, je fus abordé par un raonsiem* que je crus avoir remarqué
causant avec le commissaire de police sur le seuil de l'appartement de la victime; ce monsieur me dit d'un ton mystérieux :
— J'aurais deux mots à vous dire.
Et je le fis entrer chez moi.