UN BIZARRE INCONNU — PREMIÈRES CONFIDENCES — PERSONNAGES NOUVEAUX
Lorsque j'eus fait asseoir cet inconnu, je l'examinai. C'était un homme détaille moyenne et élégante; il eût été difficile de déterminer son âge, car il était complètement imberbe; mais le sombre éclat de ses yeux, le noir luisant de ses cheveux et de ses sourcib , la teinte olivâtre de ses traits vigoureusement accusés, donnaient à sa physionomie un caractère de vigueur et de mascuUiiité que le poil le plus touffu ne lui prête pas toujours. Ses dents, d'un émail éblouissant, étaient encadrées, quand il souriait, entre deux lèvres minces d'un brim mat, et ajoutaient une expression cruelle à l'expression naturellement grave de son visage. J'attendis un moment que cet homme entamât l'entretien qu'il m'avait demandé ; mais, quoiqu'il ne parût point embarrassé de sa démarche , il semblait cependant hésiter sur la manière dont il aborderait ce qu'il avait à me dire. Ce monsieur m'examina à son tour comme on examine l'adversaire dont on veut découvrir le côté faible, et son ] égard m' éblouit d'abord et me pesa ensuite. Je me sentis humilié d'être troublé par la présence d'un homme que je ne connaissais point, et qui s'était pour ainsi dire introduit chez moi ; et je rompis le premier le silence qui régnait entre nous en lui disant assez brusquement :
— J'attends les deux mots que vous avez à me dire, monsieur.
— Savez-vous qui je suis? me répondit cet homme.
— Nullement, monsieur.
— On m'appelle le comte de Sainte-Mars.
Ce nom me bouleversa, comme si ma passion pour la femme qui le portait était une insulte à cet homme. Je me sentis trembler et rougir. Mon inconnu sourit, et reprit aussitôt avec une intention manifeste de raillerie :
— Je m'appelle le comte de Sainte-Mars, et j'ai à vous parler de la jeune fille que vous avez aiTachée à la colère de monsieur de Frobental.
— Je ne connais ni cette jeune fille ni monsieur de Frobental, monsieur, et je ne sais en quoi ce qui les concerne peut m'intéresser.
— Vous êtes étudiant en droit, monsieur, repai'til l'inconnu, et quoique ce titre n'implique nullement la nécessité d'avoir la plus légère connaissance de nos lois, vous avez cependant trop d'habitude du monde pour ignorer que l'événement qui s'est passé aujourd'hui dans cette maison donnera naissance à une instruction criminelle.
— Cela me semble probable, monsieur, et quand cela arrivera, je serai appelé comme témoin. Est-ce à cause de cela que vous voulez me parler?
— Précisément, monsieur.
L'assurance de cet homme me sembla fort impertinente, et je repartis en essayant de mon plus grand air de dignité :
— Auriez-vous la pensée d'influencer par avance mon témoignage?
— Je ne suis point ici pour autre chose, me dit-il froidement.
— Monsieur, m'écriai-je en me levant et en lui montrant la porte du doigt, vous n'aviez que deux mots à me
«s LES DRAMES INCONNUS
dire, et j'en ai déjà entendu beaucoup plus que je n'aurais dû.
L'inconnu suivit de l'œil la direction de mon doigt et reprit d'un ton moqueur :
— Et si je n'obéis pas à votre injonction, si je ne sors pas immédiatement par la porte...
— En ce cas, monsieur, m'écriai-je avec colère, je vous jette.,.
Le sourire de cet homme m'arrêta tout court, et il reprit en riant tout à fait :
— Vous me jetteriez par la fenêtre. Ce qui prouve qu'on peut très-bien avoir l'intention de jeter quelqu'un par la fenêtre sans être pour cela un misérable assassin.
— 11 y a une immense différence, monsieur, entre un homme qui s'adresse à un homme, et qui vient lui faire, chez lui, des propositions insultantes; il y a, dis-je, une immense différence entre un homme, enfin, qui refuse de se retirer, et celui qui, se trouvant chez une femme, abuse de sa force pour...
L'inconnu haussa les épaules, et je repris aussitôt :
— Mais, en vérité, monsieur, je ne comprends pas que je me donne la pehie de justifier mon (Jroit à vous faire sortir de chez moi ; seulement il dépend de vous que ce soit d'une manière décente... ou bien...
L'inconnu s'étala dans vm fauteuil et me dit :
— Soit, monsieur, jetez-moi par la fenêtre.
Il se croisa les bras et me regarda avec une parfaite tranquillité. Il y avait de quoi mettre en fureur l'homme le plus paisible. Je pris cet insolent au collet et je le soulevai; mais au lieu de me résister par une lutte, il se laissa retomber de tout son poids sur son siège, et me dit :
— Jetez-moi par la fenêtre, monsieur, celavous sera facile ; vous avez le poignet solide, et je ne suis pas très-lourd.
Cette imperturbable insolence m'exaspéra; je pris ime
canne dans un coin de mon salon, et je m'avançai sur lui le bâton levé, en lui disant :
— Pardieu! monsieur, je ne vous y jetterai pas, mais je vous y ferai sauter.
A cette menace, l'impassibilité de cet homme disparut ; il se dressa devant moi par un mouvement si rapide et si hautain, qu'il me sembla qu'il avait grandi de six pieds. Son œil brilla de l'éclat fulgurant d'un coup de feu tiré sur moi, et une expression si féroce contracta ses lèvres, que je reculai, comme si je m'étais senti frapper par un coup imprévu. Il y eut un moment de silence et d'immobiUté de part et d'autre. Pendant que j'hésitais à frapper, l'inconnu baissa les yeux et les couvrit de ses deux mains ; j'aurais eu honte de frapper un homme qui n'eût pas vu d'où lui venait cette attaque.
— Eh bien, lui dis-je, sortirez-vous ?
Il me regarda alors comme s'il eût effacé avec ses mains le caractère farouche de son visage ; je n'y vis plus qu'une expression si douce, si suppliante, si livide, que je rougis presque de ma brutalité, comme si j'avais menacé une femme.
— J'ai tort, me dit-il d'une voix grave, et, sur un malentendu, je ne jouerai pas l'honneur d'une famille illustre, la carrière d'un homme qui vous est lié par les liens les plus sacrés et peut-être la vie de plusieurs personnes.
Ceci méritait attention, et quelle que fût l'irritation que m'avait causée l'impertinence de ce monsieur, quel que fût surtout le déplaisir intérieur que j'éprouvais de l'espèce d'effroi qu'il m'avait inspiré, je ne pensai pas devoir pousser plus loin une scène de violence dont l'issue devait être en tout cas fort embarrassante.
— Parlez donc, monsieur, dis-je à l'inconnu; expliquezvous clairement, si c'est véritablement une explication sérieuse qui vous a fait entrer chez moi.
Il parut se recueillir, et après un moment de silence il me dit :
— Pardon, monsieur ; mais les paroles qui me sont échappées ont besoin d'être expliquées. Il faudra peut-être m'écouter longtemps, en aurez-vous la patience?
— Je n'ai aucune affaire pressante en ce moment...
— En ce cas, me dit- il, permettez moi d'écrire un mot pour avertir une personne qui m'attend de la cause qui m'empêche de me rendre près d'elle.
— Faites, monsieur.
11 tira un portefeuille de sa poche, au moment où je lui présentais de l'encre et du papier. Il écrivit quelques mots au crayon, et me dit en se levant :
— Je vais envoyer cela par un commissionnaire.
11 arracha le feuillet, et, comme par distraction, il jeta son portefeuille sur la table en sortant. Soit par hasard, soit de dessein prémédité, il s'échappa du portefeuille laissé ouvert cinq ou six billets de banque. Je voulus rappeler ce monsieur; mais il me cria de l'escalier :
— Je reviens à Tintant.
11 me vint l'idée que cet homme avait désiré me montrer par cet oubli volontaire qu'il était en mesure de me payer la déposition qu'il voulait sans doute me dicter dans l'affaire de ma voisine, et je m'apprêtais à le mal recevoir. Mais au lieu de le voir revenir au bout de quelques minutes, comme il me l'avait promis, un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, puis une heure entière ; enfin deux heures s'écoulèrent avant qu'il reparût. Au premier moment, je ne voulus point toucher à ce portefeuille pom" que ce monsieur le retrouvât dans l'état où il l'avait laissé; mais, à mesure que le temps se passait, l'aspect de ces billets de banque laissés si cavalièrement sur ma table finit par m'ètre insupportable, comme s'ils étaient les interprètes parlants d'une honteuse proposition. Bientôt je trouvai
l'absence de cet homme encore plus insolente que sa présence, et, pour me débarrasser à la fois du portefeuille et des confidences que l'inconnu voudrait me faire à son retour, je m'étais décidé à envoyer chercher le commissaire de police et à lui remettre les billets probablement oubliés à dessein par ce monsieur, lorsque j'entendis sonner à ma porte. Au lieu de celui que j'attendais, je vis un domestique en grande livrée qui me remit un paquet assez volumineux, après s'être assuré de mon nom. Le domestique se retira. Je décachetai le paquet, et sous la première enveloppe je trouvai la lettre suivante :
« Monsieur,
» Une affaire d'une importance décisive pour moi me retient encore et m'empêchera peut-être d'aller vous voir d'ici à quelques jours. Il ne faut pas cependant que vous ignoriez jusque-là les détails que je voulais vous confier : je vous remets sous ce pli la copie d'un mémoire qui n'a point été publié, pour cause d'arrangements survenus dans l'affaire qu'il concerne. Ce mémoire, quelque incomplet qu'il soit, sera sans doute suffisant pour vous édifier sur le compte de certaines personnes, lorsque vous saurez que la demoiselle que vous avez sauvée aujourd'hui est celle qui s'y trouve désignée sous le nom de Justine. Tout ceci, monsieur, est confié à votre honneur. Je ne parle pas de l'intérêt que vous avez à ce que cette affaire soit étouffée. Vous en jugerez vous-même. Je quitte Paris pour quelques jom's, mais vous me reverrez dès que je serai de retour.
» Agréez, je vous prie, etc.
y> MAXIMILHEN DE BRILLOIS, COmte DE SAINTE-MARS. »
Malgré la mauvaise humeur que m'avait donnée cette
affaire, tout ceci prenait une tournure assez sérieuse poui' que j'y donnasse quelque attention. D'ailleurs, j'étais fort curieux d'apprendre quel intérêt j'avais à ce que ce crime restât caché. En conséquence, n'ayant à ce moment rien à faireiqu'à attendre l'heure de la soirée de madame Smith, je lus ce mémoire, dont je reproduis textuellement la première partie. Je dirai plus tard les circonstances qui m'empêchèrent d'en achever la lecture ; car il est probable que si j'eusse pu lire ce manuscrit jusqu'au bout , les événements eussent pris une tout autre tournure. On en jugera en me suivant pas à pas dans ce conflit d'intérêts au milieu desquels je me trouvais jeté à mon insu, sans savoir quel lien m'y rattachait ; on jugera aussi que je dus être fort surpris de la confidence qui m'était faite, lorsqu'on trouvera à la première page de ce manuscrit le nom d'un de mes voisins, monsieur de Favreuse. Quoique ce ne fût pas lui qui fût en scène, il s'agissait du chef de sa famille, et je dus penser que ce récit intéressait le vieux général. Mais je laisse à mes lecteurs le soin d'apprécier les sentiments que je dus éprouver. Voici ce manuscrit.
Note de 1840. — Sans doute en t82'9 je ne relus point ce prétendu mémoire, car probablement j'eusse fait à cette époque la remarque que je viens de faire : c'est que ce n'est là ni le style ni la forme d'un mémoire destiné à être mis sous les yeux de juges appelés à décider une question d'État. Cela ressemblait beaucoup plutôt à un roman. Malheureusement, quelle que soit la manière dont ils sont exposés et lacontés, les faits que cet écrit révèle sont exactement vrais ; et quoique je récuse la responsabilité du récit ou plutôt de son esprit, je n'en garantis pas moins l'authenticité des événements dont il parle.
lléuioire à consulter
DEUX NOBLES DEMOISELLES, LEURS EPOUX ET LEURS MœURS — UNE RENCONTRE
Le duc de Favreuse, l'un des plus riches propriétaires du midi de la France, avait marié sa fille aînée, Hélène de Favreuse, au duc de Frobental, l'un des plus anciens et des plus puissants seigneurs de cette aristocratie flamande, laquelle a survécu jusqu'à présent à toutes les révolutions qui ont fait de ce qu'on appelle aujom-d'hui les Pays-Bas^ l'appoint de presque tous les partages conclus entre les grandes puissances de l'Europe. Ce mariage s'était célébré le 15 août 1790. Huit jours après, le duc de Favreuse mariait sa seconde fille, Jeanne de Favreuse, à monsieur le marquis de Prémontré, député à la Constituante, lequel, malgré son titre, était fort avancé dans le parti de la révolution.
Par un acte authentique et fort régulier, monsieur le duc de Favreuse avait partagé la totalité de ses biens entre ses deux filles, à la charge par elles et leurs maris de lui payer une rente de cent mille écus, en quelque pays qu'il lui plût de la recevoir. Indépendamment de cet acte, monsieur de Favreuse en avait fait un second par lequel il se réservait le droit de reprendre ses biens, dans un délai de dix ans, à la charge par lui de servir à chacune de ses filles une rente de cinquante mille écus. Ces deux mariages faits et ces précautions prises, monsieur de Favreuse attendit les
1 Depuis que ceci est écrit, on a fait de ces provinces le royaume de Belgique.
événements, après les avoir prévus avec une rare sagacité. Lorsque le séjour de la France devint dangereux pour les gens qui avaient un grand nom et une grande fortime, le duc émigra, en laissant ses deux gendres chargés du soin de protéger ses immenses propriétés. La fortune personnelle de ces deux messieurs étant engagée par contrat au service de la rente reconnue à monsieur de Favreuse, celui-ci pai'tit parfaitement garanti contre les éventualités de l'avenir.
Le premier gendre, monsieur de Frobental, se tint coi pendant l'orage révolutionnaire, et en 1795 il avait un héritier de sa fortune et de son nom, sans avoir été inquiété un seul moment. Quant à monsieur de Prémontré, il eut l'habileté vulgaire d'être avec Robespierre jusqu'au 7 thermidor, jour où il passa du côté de Tallien. Après cela, il se fit le prôneur de l'abbé Sieyes, et peu de temps après il pressentit si bien le génie de Bonaparte, que, le 17 brumaire, il disait de Sieyes que c'était un pauvre reste usé d'oratorien bavard. Aussi fut-il du sénat impérial avec les noms un peu bien sonnants qui avaient échappé à la guillotine^ et il allait enfin jouii' du fruit de ses savantes petites lâchetés, lorsqu'il fut emporté paj- un catarrhe , une maladie tout à fait digne de sa vie. Le duc de Frobental, au contraire, monta sur le théâtre politique au moment où monsieiu- de Prémontré en disparut. Il apporta à la cour impériale son grand nom et son immense fortune, et la duchesse de Frobental y fut particulièrement distinguée par sa beauté et sa conduite exemplaire.
Mais il nous faut revenir maintenant sur le passé, et, après avoir exposé ce que fut l'existence extérieure et trèsvulgaire des deux sœurs, il faut raconter les petits événements qui devaient plus tard la dramatiser.
Vers le commencement de l'année 1798, une chaise de
poste prenait le chemin du château de Prémontré, situé à une petite lieue de Mazamet. C'était-précisément le 22 mars, et quoique cette date soit celle du retour du printemps, la campagne était couverte de neige, et un froid excessif avait dm'ci celte neige au point que voiture et chevaux glissaient à tout moment et ne pouvaient presque pas avancer. Cependant un homme placé dans l'intérieur ne cessait d'exciter par ses cris, ses menaces et ses promesses d'argent l'ardeur impuissante du postillon, qui se fatiguait autant à frapper ses chevaux que les chevaux à traîner la voiture. Quand les imprécations et les prières de cet homme cessaient, on entendait du fond de la berline des gémissements qu'on semblait vouloir étouffer.
— Adrien, disait la femme qui se plaignait ainsi, car c'était une femme, Adrien, n'arriverons-nous pas? ces douleurs sont affreuses, je me sens mourir.
— Du courage, Hélène, du courage ! lui répondait l'homme qu'elle avait appelé Adrien. Encore quelques minutes et nous serons chez votre sœur.
La malheureuse Hélène ne répondait pas : son mouchoir, mâché avec fureur entre ses dents, étouffait un moment les cris qui montaient de sa poitrine. Mais un brusque cahot venait-il rendre ses douleurs plus aiguës, un cri s'échappait, et la barrière qu'elle opposait à ses souffrances étant .rompue, ses gémissements s'exhalaient avec violence. Alors l'homme qui l'accompagnait portait un regard inquiet sur la route, examinant attentivement si personne ne pouvait entendre ces ci'is ; puis il recommençait ses menaces au postillon, qui lui répondait par d'affreux jurements, attestant tous les saints du paradis que pour un million il ne voudrait pas recommencer la course qu'on lui faisait faire.
On était arrivé au milieu d'une côte assez raide, et les cris de la femme, les exhortations du vo>/ageur, les jure-
ments du postillon éclataient en un trio furieux, lorsque d'un petit sentier qui s'allongeait sur le flanc de la montagne sortit un homme conduisant un attelage de bœufs traînant une herse renversée les pointes en l'air. On avait piqué sur ces pointes trois ou quatre bottes de paille sur lesquelles cet homme était assis, et il se faisait ainsi traîner par quatre bœufs qui, malgré le mauvais état du chemin, enlevaient aisément un poids si léger. Les chevaux de la voiture, qui semblaient à bout d'efforts, s'arrêtèrent tout à coup, et ce fut tout ou plus s'ils purent empêcher la voiture de reculer et de redescendre toute la partie de la côte qui avait été si péniblement gravie. La femme continuait à crier, et le monsieur criait plus fort que jamais :
— Cinquante louis pour toi si tu arrives avant la nuit !
Jusque-là le postillon, soutenu par l'appât de ces magnifiques promesses, avait fait des efforts surhumains pour mériter la récompense promise. Mais quand il jugea que tous ses efforts étaient inutiles, il abandonna complètement la partie, et descendit de cheval en disant :
— Au diable ! monsieur; quand vous leur mettriez des fers d'or avec des clous de diamant, mes bêtes ne pourraient pas faire un pas de plus.
En ce moment la voiture était comme enveloppée dans le nuage de brume qu'exhalait l'ardente sueur des chevaux.
— Hé ! cria du bord du chemin une voix moqueuse et mordante, qui diable assassines-tu là, Limassou ?
Pendant que le monsieur ouvrait la portière de la voiture et sautait à terre pour activer plus énergiquement le mauvais vouloir du postillon, celui-ci s'était approché du paysan gravement assis sur son traîneau, et lui disait, avec cette exaltation de gestes et de paroles qui donne un relief si pittoresque aux bonnes comme aux mauvaises qualités des gens du pays" :
— C'est moi qui suis assassiné, Jean; encore une fois je suis victime de mon bon cœur. Il y a là dedans une dame
"avec un homme qui viennent de je ne sais où. Ils se sont jetés à mes pieds en m'offrant dix louis pour les conduire de Mazamet à Prémontré. Tu me connais, je suis la bonté en personne ; je n'ai pas voulu leur refuser ce service, surtout à la dame, qui est très-jolie, et voilà dans quel embarras je me suis mis! Les bêtes n'en peuvent plus... elles suent leur sang... elles vont prendre un coup d'air, dans cinq minutes elles seront fourbues à ne pouvoir plus mettre une jambe devant l'autre, et j'aurai perdu deux chevaux de cinquante pistoles chacun pour avoir été humain et chaiitable.
Pendant que Limassou parlait ainsi, le monsieur appelé Adrien s'était approché des deux interlocuteiu's. Le paysan le regarda d'un œil perçant, et sans répondre à Limassou, il lui dit, en dirigeant son aiguillon sur les bœufs de son attelage :
— Quel est celui-là?
— Ça? dit Limassou, c'est le laquais de la dame de la voiture.
Jean toisa le laquais, regarda le postillon, se gratta le bout du nez en sifflotant un petit bout d'air, et fit entendre à ses bœufs le Hehouhé, pitchou ! qui devait les remettre en marche. Les bœufs attendait sans doute un commandement plus direct, car c'est à peine s'ils appuyèrent leur front siu le joug qui les tenait attelés; mais celui qui avait été désigné comme le laquais de la dame, celui qu'elle appelait Adrien, s'écria aussitôt.
— Hé ! l'ami, par grâce, mi moment ; ne pouvez-vous pas nous aider à nous tirer de ce mauvais pas?
— Moi? dit le paysan; que nenni ! je devrais être rentré depuis une hem-e à la maison, et ça serait fait si je ne
m'étais pas amusé à tuer des grives le long du bois de Prémontré.
— Vous venez de Prémontré? dit Adrien; cela prouve que vous connaissez le chemin.
— Oh ! reprit Jean, ça prouve que si je ne m'étais pas attardé, vous ne m'auriez pas rencontré ; que si vous ne m'aviez pas rencontré, vous vous seriez tiré de là d'une façon ou d'autre, et que par conséquent vous n'avez pas besoin de moi.
— Un moment, donc ! reprit le domestique en voyant le paysan faù'e mine de reprendre sa route ; vous voyez bien que nous ne pouvons sortir d'ici que grâce au secours de quelqu'un qui passera de ce côté, et par le temps qu'il fait, il n'y a pas de chance que nous rencontrions d'autres personnes que vous.
En ce moment, les cris de la dame se fu-ent entendre plus éplorés, plus doulom-eux que jamais.
— Hélène!... Hélène... du courage! dit Adrien en courant vers la voiture ; prenez courage !
Jean le paysan le suivit de l'œil, et dit au postillon :
— Et tu dis que c'est le valet de cette dame, Limassou ?
— 11 me l'a dit,
— En ce cas, fit e paysan, si la dame est jolie, le service doit être agréable.
— Oh! fit Limassou, tu es bien nommé Jean Moline le Poison : tu ne peux pas dire une parole qu'elle ne renferme une mauvaise pensée.
— A ton aise, Limassou ! dit Jean : cela ne me regarde pas.
Pour la troisième fois, il parut vouloir reprendre son chemin; mais pour la troisième fois Adrien l'ai'rêta et lui dit:
— Tu n'as pas envie de gagner deux louis?
Jean regarda le monsieur d'im air ébahi, et, se tournant vers Limassou, il lui dit :
— Est-ce qu'il est fou, celui-là ?
Adrien fronça le sourcil.
— M'as-tu entendu, drôle? lui dit-il.
Le paysan se leva sur son traîneau, et repartit d'une voix insolente :
— Prenez garde à ce que vous dites, mon petit monsieur ; je passe tranquillement mon chemin, et je ne suis pas un homme à me laisser attaquer de parole ou d'action par qui que ce soit.
Adrien fit un geste d'impatience, et il allait sans doute commencer une querelle, lorsque la femme qui était dans la voiture se pencha à la portière et s'écria :
— Mon Dieu ! Adrien, donnez-leur tout ce qu'ils vous demanderont !
Le paysan la regarda, et bien que cet homme parût être parfaitement maître de lui-même, il laissa échapper une exclamation d'étonnemcnt, et tout aussitôt il sauta à bas de son traîneau, et dit à Adrien :
— Combien donnez-vous pom- que je vous ïnène à Prémontré ?
— J'ai promis dix louis à cet homme, fit Adrien, tu en auras autant.
— Vous avez promis cinquante louis, dit Limassou.
— Cinqu:;nte louis, soit ! dit la dame qui était restée penchée en dehors de la voiture.
— Cinquante louis pour iizws deux, fit Jean, ça ne peut pas s'arranger comme ça ; je ne veux rien avoir à partager avec Limassou.
— Eh bien ! dit celui-ci, tu n'auras rien, car je les mènerai tout seul. Allons, remontez en voiture, nous allons aller comme le vent.
Sui' ce, Limassou se mit à fouetter ses rosses à tour de
iOO LES DRAMES INCONNUS
bras. Ces malheureuses bêtes firent deux ou trois efforts inutiles qui n'aboutirent qu'à imprimer à la voiture d'assez violentes secousses pour que la dame recommençât ses cris. Jean Moline se mit à rire en sifflotant. Adrien se retourna vers lui ; tant d'insolence et de cruauté exaspéra le généreux domestique : il courut à la voiture, prit dans une des poches une paire de pistolets, et revenant sur Jean, il les dirigea sur sa poitrine, en lui disant :
— Tu vas atteler sur-le-champ tes bœufs à cette voiture, ou, sur mon honneur, je te casse la tête !
Malgré son imprudente assurance, Jean pâlit, car Adrien paraissait parfaitement résolu à accomplir sa menace. Mais le paysan se remit presque aussitôt et répondit :
— Est-ce qu'on assassine un passant parce qu'il ne lui plaît pas de vous prêter son attelage? C'est un mauvais moyen que vous prenez pour vous tirer d'embarras.
La raison était excellente, et il n'était pas besoin des cris de la malade qui appelait Adrien , en le suppliant de se calmer, pour qu'il renonçât à la menace. Enfin, poussé à bout, il dit au paysan :
— Que veux-tu donc, et que te faut-il pour te décider ?
— Vous allez voir.
11 fit signe à Limassou, qui s'appi'ocha,
— Combien veux-tu de tes deux bêtes ?
Limassou ne comprit pas tout de suite , car il regarda Jean Moline d'un air fort étonné. Mais il se ravisa et lui répondit :
— J'en veux cent pistoles.
— Elles en valent dix à elles deux : tu en auras trente, et tout est dit.
— Jamais.
— Trente, ou je m'en vais ; et comme tu ne pourrais pas bouger d'ici, il est probable que monsieur se dispensera de te payer pour un voyage que tu n'auras pu faire...
— Je ne ferai point ce marché, dit Limassou.
Moline le regarda froidement, et sans qu'une seule parole fût prononcée entre ces deux hommes, Limassou baissa la tète, et repartit d'un ton sournois :
— Soit, je le ferai.
Adrien, qui écoutait, chercha sa bourse. Moline l'arrêta en disant :
— C'est inutile ; nous compterons le tout ensemble.
Et lui-même tira de la poche de sa culotte à larges plis un sac de cuir, et compta douze louis d'or à Limassou.
— Maintenant, lui dit-il, nous n'avons plus besoin de toi ici, tu vas seulement retourner à Mazamet, et tu diras au docteur Bonnissens que ma femme est au plus mal. Il l'a accouchée hier, et il viendra. Dis-lui, et n'oublie pas ça surtout, qu'il passe par le chemin des Chardonnettes, je l'y attendrai. Il y a encore trois louis pom- toi si tu fais cela ; je les remettrai au docteur.
— Ça va, dit Limassou, mais dépêche-toi de ton côté. Nous allons encore avoir de la neige, la montagne s'ombrage de noir.
— C'est vrai, dit Jean Moline d'un air pensif.
A ce moment, et comme s'il eût pris un intérêt pressant à l'arrivée du médecin, Adrien reprit : — Mais ce mauvais temps empêchera le docteur de venir. Moline réfléchissait, puis il répondit :
— Bah ! le docteur viendrait quand il tomberait des solives ! C'est Limassou qui m'embarrasse... regardez-le... il a le bout du nez blanc, il se refroidit, et il était comme une éponge quand il est anivé ici...
Moline regarda Limassou, dont les dents commençaient à claquer, et se mit à crier d'une voix entraînante :
— Héoup !... héoup! Limassou, un tom- de danse pour nous échaulTer, je gèle.
— Oui... oui... dit Limassou d'une voix grelottante.
Tout aussitôt Moline prend Limassou par les bras et le fait tourner et retourner; mais le malheureux postillon était engourdi par le froid, et il cédait comme un mannequin inerte à l'impulsion qui lui était donnée.
Moline, voyant cela, le quitta et lui dit avec fureur :
— Eh! va donc, pécaire ! veux-tu crever ici comme un chien?
Et, sans autre forme de procès, il lui donna un coup de poing, L'hiattendu et la rudesse de cette attaque semblent réveiller le malheureux, qui se jette en chancelant et sans dire un mot sur- Jean Moline,
— Ah ! c'est comme ça, lui dit Jean ; tu vas me rendre mes cinquante pistoles.
Cette menace agit plus vivement sm' Limassou, qui s'écria :
— Ah ! tu veux rompre le marché, eh bien, nous allons le signer à sang !
Aussitôt une lutte commence dans laquelle le malheul'eux Limassou ne fait que recevoir des coups de poing qui l'exaltent et le mettent dans un tel état, que bientôt il devient pourpre de colère et que la sueur coule de son front.
A ce moment, Moline le renverse, le saisit à la gorge et lui dit :
— Ecoute, imbécile, tu avais le froid : dans un quart d'heure tu étais mort , si je ne t'avais si gentiment frictionné; profite de ta chaleur... file à Mazamet , renvoiemoi le docteur, il ya six louis pour toi s'il vient.
— Hé ! merci, merci, dit Limassou en se secouant; je crois que tu as raison... Un dernier tom- pour me dégourdir !
Mais au lieu de se battre, voilà nos deux hommes qui se mettent à danser ensemble une bourrée, au milieu de la route, avec des cris, des chants qui font retentir les échos
de la montagne. Puis tout à coup Limassou part comme un trait, sans dire xm mot, et Jean Moline reste seul avec la voiture et les voyageurs.
Snite dii mémoire à consulter