‹ Les drames inconnusChapitre 14 sur 49 · LA MAISON DANS LES MONTAGNES · texte numérisé non relu

LA MAISON DANS LES MONTAGNES

— Dépêchez-vous, dit Adrien à Jean Moline, vous aurez...

— Je ne fais pas de marché sur la grande route, lui répond brusquement Moline ; quand cela m'arrive, je prends tout. Vous me payerez comme il vous plaira quand je vous aurai conduit où vous devez aller.

A l'instant et avec une dextérité inouïe, Jean dételle ses bœufs de la herse, les attache par le lien qui pend au bout de son timon flottant au timon fixe de la voiture, et dit au domestique :

— Marchez aussi un peu, ça ne vous fera pas de mal. Quant à la dame, voyez si elle est bien couverte.

— Très-bien, dit Adrien.

Moline, sans l'écouter, va à la voiture et dit brusquement à la dame ;

— Comment ça va ?

— J'ai froid...

Aussitôt Moline rejette la roulière de serge qui le recouvrait, se dépouille d'une peau de mouton qu'il portait en dessous, et la jette à la dame en lui disant :

— Prenez, je viens de l'échauffer.

Il court à la herse, rompt la corde qui attachait la botte de paille, et tire du milieu un fusil et une hache qui s'y

trouvent cachés, puis il fait sur la route un tas de cette paille, bat le briquet avec la pierre de son fusil et allume du feu.

— Allez me chercher vos manteaux et tout ce qui couvre cette dame, dit-il à Adrien.

Celui-ci obéit. Moline présente tour à tour à la chaleur de ce feu ardent chacun de ces vêtements et com-t les porter tout brûlants à la voiture : il en couvre la voyageuse avec ime attention, une délicatesse extrêmes, tâte les pieds qu'il trouve glacés, reprend la peau de mouton, la chauffe et revient en envelopper ces pieds souffrants, dont il remarque l'élégance. Il continue ainsi, ayant soin de remplacer le vêtement refroidi par un vêtement réchauffé, jusqu'à ce que la malade, dont le visage contracté un instant avant par la douleur, lui dise avec une sorte d'effusion :

— Ah ! ah! je suis bien maintenant !

— Si le froid vous reprend, lui dit Moline, frappez au carreau, nous referons du feu, car nous avons encore trois heures de marche.

— Tant que ça! dit Adrien.

— Bon ! dit Moline, j'ai dit trois, c'est peut-être quatre, cinq, six.

— Mais avec quoi ferons-nous du feu?

— Il y a du bois sur la route, dit Moline en jetant son fusil en bandoulière et plaçant sa hache à sa ceinture : et au besoin il y a les cabanes d'été des bergers, ça brûle vite et mieux que le bois vert. Allons, prenez une de ces bêtes par la bride, je prendrai l'autre, et mes bœufs vont tout tirer.

En effet, pressés par la voix et l'aiguillon de leur maître, les bœufs enlevèrent la voiture, et soit que la fatigue eût épuisé chez la voyageuse le pouvoir de souffrir, soit que la régularité tranquille de la marche des bœufs eût diminué

de beaucoup la dureté des cahots de la berline, l'e'quipage arriva au sommet de la colline qu'il gravissait sans nouvelles plaintes de la part de la malade.

Jusqu'à ce moment, Adrien n'avait pas renoué l'entretien avec Moline, qui était fort occupé à diriger son attelage; mais lorsque le prétendu valet se trouva sur la hauteur avec un horizon fort étendu devant lui sans qu'il découvrît aucun vestige d'habitation, il dit d'un ton assez inquiet :

— Où donc est le château de Prémontré?

— Quand nous aurons descendu la colline, traversé la plaine et remonté la hauteur qui est en face de nous, il faudra prendre une l'oute qui court sur la crête de cette hauteur, puis nous descendrons par un chemin taillé dans le roc, et nous serons au château.

— Mais il faut six heures pour cela, dit Adrien, et voici la nuit qui vient : la neige tombe abondamment ; jamafs nous n'arriverons.

— Nous arriverons : ce n'est pas là la question, dit Moline; il s'agit de savoir si nous arriverons à temps.

Ce mot fut dit par Moline avec un accent si par-ticulier et si bien expliqué par un regard de côté jeté sur la voiture, qu'Adrien s'écria :

— Que voulez-vous dire?

— Haï ! dit Moline, la petite dame est peut-être plus pressée que vous ne pensez... Elle ne souffre pas à présent, mais d'un moment à l'autre, ça peut revenir... et pour tout de bon cette fois-ci. Si c'est comme ça, je veux que le diable m'extermine si je sais comment nous nous en tirerons. Quant à moi, qui ai été à pareille fête pour mon compte il n'y a que deux jours, je sais qu'il y a de quoi perdre la tète.

Moline avait parlé avec cette assurance indifférente qui ne permet presque plus de cacher un secret si manifeste-

ment dévoilé. Adrien cependant hésitait à répondre au paysan, quand celvi-ci reprit :

— Avec ça que si on ne vous attend pas au château, vous n'y trouverez personne .

— Madame de Prémontré n'y est-elle pas ? dit Adrien.

— Que si ! que si ! fît Moline ; mais j'entends par là que... enfin madame de Prémontré n'est pas une sage-femme.

— Où voulez-vous en venir ? dit Adrien en se reculant.

— Mais, fit Moline, je veux en venir à ceci, que je sais à ua petit quart de lieue d'ici, là, à gauche, une maison de braves gens où la pamTe dame sera bien reçue, bien soignée, sans compter que le docteur y sera dans une heure.

— Et cette maison, c'est la vôtre sans doute? dit Adrien du ton d'un homme qui croit voir un piège dans la proposition qui lui est faite.

— Oui-da, c'est la mienne, dit Moline ; vous y trouverez le père et la mère avec mon frère Jacquinet, la servante et moi, tous à votre service, sans compter que ma femme dira un petit mot à la vôtre pom' lui donner du courage. Elle lui dira qu'il y a un moment où lorsqu'une mère voit son enfant, elle se dit : « Que c'est bon d'avoir souffert pom' être si heureuse ! »

Adrien écoutait Moline, dont la voix s'était doucement altérée au moment où il avait parlé de sa femme ; il l'écoutait sans s'apercevoir que cet homme s'était emparé de son secret et de celui de la malade, et il n'éprouvait plus d'autre hésitation que celle de savoir s'il suivrait son guide dans une maison probablement isolée, et dans laquelle il serait, ainsi que sa compagne, à la merci d'étrangers. L'aspect de cet homme qu'Adrien considérait avec attention pour deviner sm* son visage ce qu'il y avait à attendre ou à redouter de lui, l'aspect de cet homme, disons-nous, ne fit que redoubler l'incertitude d'Adrien. La propreté de son costume, l'argent dont il était porteur et qu'il avait si légèrement

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a\ ancé pour un marché dont il n'avait pas même conclu les conditions, annonçaient un homme aisé et franc. Les soins qu'il avait donnés à la malade semblaient partir d'im cœur liumain ; mais, d'un autre côté, cette façon même de procéder était si étrange, qu'elle faisait réfléchir Adrien. Le visage de cet homme n'avait rien de bas ou de cruel, mais l'expression en était si hardie, si résolue, qu'il était facile de voir qu'aucune crainte ne pouvait l'arrêter dans l'exécution d'un mauvais dessein, si toutefois il en avait la pensée. Cependant la malade ne disait rien, et Adrien espéra que les douleurs étaient complètement calmées, et qu'elle aurait la force de supporter le voyage jusqu'au bout; il répondit à Moline :

— Vous vous êtes engagé à nous conduire à Prémontre, et je tiens à ce que nous y arrivions le plus tôt possible...

— En ce cas, dit Moline sans paraître le moins du monde contrarié par celte résolution, en route ! en route ! Remontez dans la voiture, nous allons marcher d'un train que vous ne pourriez suivre.

L'indifférence de Moline à se rendre à ses désirs calma les craintes d'Adrien; cependant, en remontant dans la voiture, il fallait se confier à la conduite de Moline au milieu de la nuit, et cela sans pouvoir surveiller cet homme, et l'hésitation reprit le prétendu domestique.

— Ah çà ! fit le paysan, décidez-vous ; ou, si vous n'en avez pas le courage, adressez-vous à votre maîtresse, elle dira ce qu'elle entend faire.

— Lui laisser voir les craintes d'un danger dans l'état of i elle, dit Adrien, ce serait la tuer.

A ce moment la glace de la voiture s'abaissa, et la malade dit d'une voix bien affaiblie :

— Poiu-quoi donc nous arrêtons-nous si longtemp.:? Adrien s'approcha d'elle et lui dit en quelques mots la

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proposition que lui faisait Moline de la conduire dans sa propre maison.

— Jamais, re'pondit la dame, allons à Préraontré... morte ou vive, c'est là que je veux aller.

— Comme il vous plaira, la belle dame, dit Moline; cependant vous ne refuseriez peut-être pas l'hospitalité du pauvre paysan, si vous saviez que sa femme s'appelait autrefois Bernardine Jacquinet.

— Bernardine ! s'écria la malade.

— Oui, madame la duchesse, dit Moline, et tout ce qui est chez nous est à vous.

La duchesse de Frobental, qui venait d'être ainsi reconnue, ne parut pas être aussi épouvantée qu'elle aurait dû l'être. C'est qu'aux douleurs cruelles qu'elle avait souffertes avait succédé une prostration de forces qui laissait le coeur sans ressort pour souffrir, l'esprit sans pouvoir comprendre.

— Eh bien, soit, répondit-elle en retombant au fond de la voiture; d'ailleurs qu'importe que je meure là ou ailleurs ?

— Tu connais cette dame? fit Adrien avec anxiété.

— Et vous aussi, je vous connais, monsieur de Sainte- Mars, dit Moline; allons maintenant, dépêchons.

Le comte Adrien de Sainte-Mars remonta dans la voiture, et une demi-heure après, la duchesse de Frobental étai^ couchée dans le lit de la mère Moline. Son fils avait raconté à sa femme et à sa famille la rencontre qu'il avait faite, sans toutefois nommer la personne à qui il donnait cette hospitalité. Presque aussitôt après son arrivée, Moline était ressorti pour aller au-devant du docteur. La mère Moline, le père et le petit frère Jacquinet s'étaient empressés autour de la duchesse, tant que Jean, dont ils semblaient les serviteurs plutôt que les parents, avait été présent. Mais à peine eut-il quitté la maison, qu'ils laissèrent la duchesse seule avec monsieur de Sainte-Mars, et se re-

tirèrent près de Bernardine, la femme de Jean, laquelle, comme on sait, était accouchée de l'avant-veille. Pendant ce temps, l'explication suivante avait lieu entre madame la duchesse de Frobental et monsieur de Sainte-Mars..

— Il faut faire prévenir ma sœur, disait la duchesse ; je veux la voir... je le veux absolument.

— Hélène, lui répondait le comte de Sainte-Mars, attendez... peut-être est-il possible de ne pas la mettre dans ce secret.

— Poiu-cpioi le cacherais-je à ma sœur?

— Ma chère amie , lui dit Adrien , le maître de cette maison et sa femme, qui vous connaissent, à ce qu'il paraît, ont été instruits malgré nous de ce mystère. Il n'y a plus moyen de faire que cela ne soit pas ainsi ; mais pourquoi augmenter les dangers de notre situation en vous donnant de nouveaux conûdents ?

— Et quel sera le motif de mon voyage dans ce pays, si je n'ai point paru chez ma sœur ? car j'ai écrit à monsieur de Frobental, qui se trouve en Hollande, que je partais en toute hâte parce que je recevais la nouvelle que madame de Prémontré était au plus mal...

— Mais votre sœur n'a pas été malade.

— Eh! mon Dieu, dit la duchesse, j'aurai mal interprété le sens d'une de ses lettres, voilà tout ! Vous savez trèsbien que dans l'horrible incertitude où j'étais, j'ai reçu, comme une chance désespérée de salut, la lettre de Jeanne qui m'annonçait que monsieur de Prémontré partait pour l'Italie, en la laissant seule dans son château. Cette nouvelle m'a paru un avis du ciel, et vous n'avez pas oublié comment nous sommes partis sur-le-champ, bien résolus à tout lui confier.

— Sans doute, dit le comte de Sainte-Mars ; mais maintenant je crains que nous n'ayons fait une grande faute ; il eût cent fois mieux valu nous arrêter dans une petite ville

inconnue, y demeurer quinze jours, un mois, efretourner ensuite à Paris.

— Et comment expliquer mon absence ? dit la duchesse. Que serais-je devenue, durant tout ce mois, aux yeux du peu de monde que je vois encore, aux yeux de monsieur de Frobental?... Non, non, nous avons pris le parti le plus sage. Je vous en supplie, mon ami, allei; vous-même prévenir ma sœur...

Et comme monsieur de Sainte-Mars se taisait, Hélène ajouta :

— Je connais vos préventions contre elle, je sais qu'un vous l'a dépeinte comme une femme sèche, sans cœur... Jeanne est pieuse, et par conséquent sévère; son langage, sa correspondance sont quelquefois empreints d'une dureté qui vous épouvante ; mais je la connais, tout cela disparaîtra en face d'un malheur pareil au nôtre.

Si le comte eût été moins absorbé dans ses réflexions, il eût remarqué, de quel air de contrainte ironique madame de Frobental débitait cet éloge de sa sœur. Mais monsieur de Sainte- Mars était de ces hommes d'esprit destinés à être pris pour dupes toute leiu- vie. 11 ne comprit donc que le sens textuel des pai'oles de madame de Frobental et répondit :

— Puisqu'il en est ainsi, j'irai moi-même; je vais voir si je puis trouver un guide dans cette maison. Cependant, ajouta-t-il, il me faut un prétexte pour entrer cette nuit dans le château; il me faut un moyen de me faire admettre immédiatement en présence de madame de Prémontré.

Madame de Frobental se souleva siu- son lit et reprit aussitôt :

— Eh bien, je vais lui écrire, car je veux la voir, je le veux absolument.

Pour obéh" à cette volonté si foi-mellement exprimée, le

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c(»mte sortit de la chambre afin de procurer à Hélène ce qu'il fallait pour écrire.

Suite du luoiuoirc à consulter

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