‹ Les drames inconnusChapitre 15 sur 49 · LA FAMILLE DE JEAN MOLINE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE JEAN MOLINE

La nuit était affreusement noii'e, il parut impossible à monsieur de Sainte-Mars de retrouver seul dans cette maison la grange où l'on avait remisé la voiture; il appela, mais personne ne répondit... il appela de nouveau, et vit arriver enfin le père Moline, qui lui demanda brusquement si ce n'était pas assez d'avoir reçu l'hospitalité dans cette maison, et s'il entendait troubler encore le repos de ses habitants.

Le comte put examiner alors le vieillard qui lui parlait ainsi. Jamais physionomie plus cruelle et plus basse à la fois ne s'était alliée à un corps plus difforme. Cet homme inspira une telle appréhension et un tel dégoût au comte de Sainte-Mars, qu'il fut sur le point de retourner près de la duchesse et de renoncer à son projet d'aller chez madame de Prémontré. Cependant il fallait donner une raison à l'appel qu'il avait fait, et il demanda une lanterne pour pouvoir aller prendre quelque chose dans la voitm'e.

— Nous n'avons pas de lanterne, dit le père Moline.

Le comte en aperçut une pendue à la cheminée de la cuisine dans laquelle il se trouvait. Cela suffisait à lui montrer la mauvaise volonté de son hôte.

— En voilà une, dit-il au père Moline.

— C'est vrai, fit celui-ci en ricanant, prenez-la.

— Ah çà! fit le comte de Sainte-Mars, que signifie

cette façon d'agir... Votre fils nous a-t-il amené ici pour nous tromper?

Adiien n'osa pas se servir d'un mot plus fort.

— Mon fils est le maître dans la maison, dit le vieillard, il peut y amener qui il voudra ; mais il n'est pas le maitre de nous forcer à servir le premier passant qu'il lui plaira de ramasser sur la route.

— Peut-être, dit Adrien, consentiriez-vous à le servir si vous étiez sûr que vos services vous seront largement payés ?

— Vous avez donc beaucoup d'argent? dit le vieillard en s'avançant vers le comte de Sainte-Mars.

Une joie sauvage, une espérance cruelle s'étaient peintes sur le visage de cet homme. Le comte ne douta plus qu'il n'eût été attiré dans un piège, et dans le but d'avertir les habitants de la maison qu'un crime ne resterait pas aussi impuni qu'ils pouvaient l'espérer, il répondit après im moment de silence :

— L'argent ne me manquera pas, l'ami, quoique je n'en aie pas apporté avec moi. Madame de Prémontré y pourvoira; elle nous attend, et il est nécessaire i^ne je lui écrive pour la prévenir par quel accident nous ne sommes pas arrivés au château.

Un grognement sourd et désappointé fut la seule réponse du vieux Moline, qui se recula comme le bouledogue auquel la main de son maître enlève une proie sur laquelle il comptait.

Presque aussitôt une voix de femme se fit entendre, appelant le. vieillard, qui s'empressa de quitter la cuisine en disant :

— C'est Bernardine, c'est ma bru qui m'appelle... Prenez la lanterne, sortez par cette porte : la grange est à droite, vous y trouverez votre voiture.

Convaincu que ce qu'il venait de dire avait écarté pour

un moment du moins les mauvais desseins que pouvaient avoir les habitants de la maison, monsieur de Sainte-Mars se hâta d'aller prendre son portefeuille qu'il avait laissé dans la voiture, bien décidé à écrire à madame de Prémontré, au lieu d'aller la chercher lui-même, car il ne voulait pas laisser madame de Frobental seule dans cette maison menaçante, mais en même temps il pensa que s'il confiait sa lettre à quelqu'un, il se pourrait qu'elle ne fût pas remise, et c'était peut-être un autre danger. Il discutait cette difficulté avec lui-même lorsqu'il arriva à sa voiture. Dans la position où il se trouvait, la moindre circonstance était de nature à éveiller ses soupçons : ce fut donc avec une nouvelle alarme qu'il en trouva la portière ouverte ; l'intérieur était bouleversé. L'empressement avec lequel on avait enlevé madame de Frcbental de la voiture pour la porter sur un lit avait pu, il est vrai, amener ce désordre. Cependant il sembla à monsieur de Sainte-Mars qu'on avait dû fouiller dans cette voiture. 11 en examina le cofl're, qui était soigneusement fermé ; il chercha à se rappeler les objets qu'il avait laissés dans l'intérieur des poches ou épars sur les banquettes ; rien ne paraissait manquer. Il trouva son portefeuille et crut s'être trompé; alors il ferma exactement les portières et rentra dans la maison. En traversant la cuisine par laquelle il étaît passé pour sortir, il entendit une discussion assez animée dans la chambre d'où était partie la voix de femme qui avait appelé le père Moline ; c'était cette femme qui parlait :

— Non, disait-elle avec colère, vous ne leur ferez rien, ni vous, ni Jean ; vous me tuerez plutôt !

Une autre voix de femme répondit aussitôt :

— Que le diable te crève, imbécile ! Pourquoi faut-il que Jean se soit amouraché d'une bête comme toi, et qu'il t'ait épousée !

— Je comprends que ça vous gêne, répliqua* Bernar-

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dine ; mais le mal est fait, et heureusement pour moi que Jean vous arracherait le cœur du ventre si vous me touchiez ; if ans cela il y aurait longtemps que mon affaiie serait faite.

— Est-ce que tu crois que Jean me fait plus peur que toi ? s'écria la vieille femme avec son accent furieux.

Un mouvement se lit dans la chambre, une chaise fut renversée, et monsieur de Sainte-Mars entendit le vieux Moline qui disait en baissant la voix :

— Allons, tais-toi, la femme ; tu sais bien que Jean nous a dit qu'il y aurait du lard dans cette affaire sans qu'il fût besoin de tuer le cochon.

Le sens horrible de cette phrase et la dégoûtante férocité de l'expression firent frémir le comte, qui resta un moment si épouvanté quil perdit une partie de la conversation. Lorsqu'il fut en état de l'entendre et d'en saisir le sens, c'était une voix d'enfant qui parlait :

— Je vous dit qu'il n'y a pas autre chose dans la voitm"e ; je l'ai retournée à fond : des manteaux, une couverture, des oreillers, des petites bouteilles... puis le mouchoir que tient Bernardine ; je l'ai apporté parce qu'il est marqué.

— Oui, dit Bernardine ; et d'après ce que vous me dites de la figure de cette dame, d'apiès ces lettres H et F, ce doit être elle ; d'ailleurs ne voulait-elle pas aller à Prémontré? C'est bien elle.

— Qui donc? s'écria Moline.

— C'est ce que vous ne saurez pas ! Mais si vous avez envie de lui faire un mauvais parti, commencez par moi, ou bien, je vous le jure sur mon bon Dieu, je vous dénonce !

Une série de malédictions et d'invectives de la part des trois autres personnages de cette scène suivit la déclaration de Bernardine ; mais le ton haineux de ces menaces

en faisait en même temps comprendre l'impuissance ; on devinait aisément que ces misératjles étaient d'autant plus furieux, qu'ils se sentaient maîtrisés par une force supérieure.

Le comte, quoiqu'il ne fût pas très-rassuré par l'intervention de Jean Moline, entra immédiatement dans la Chambre où se trouvait la duchesse. Elle était en proie à de nouvelles douleurs. Le comte, qui jusque-là avait paru très-peu empressé à faire prévenir madame de Prémontré, pria instamment la duchesse de lui écrire sur-le-champ. Ce fut au milieu de l'affreuse torture qu'elle éprouvait qu'Hélène écrivit d'une main tremblante le billet suivant, qui devait avoir pour elle de si terribles conséquences :

« Ma chère Jeanne, recevez avec toute confiance la personne qui vous remettra cette lettre ; elle vous expliquera par quelle suite de circonstances fatales je n'ai pu aller jusqu'à Prémontré. Je ne puis vous en écrire davantage... Ce que je souffre est horrible... Je me trouve dans une maison isolée, sans secours, et je sens que le dernier terme approche...

» Venez, venez, et amenez un médecin, une sage-femme, quelqu'un... Je n'en puis plus...

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