‹ Les drames inconnusChapitre 16 sur 49 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

Le billet était presque illisible, la signature n'était écrite qu'à moitié ; mais une personne accoutumée à récriture de la duchesse devait nécessairement y reconnaître sa main. Lorsque le billet fut achevé, madame de Frobental retomba sur le lit, et monsieur de Sainte-Mars se trouva dans une nouvelle perplexité.

— Partez! partez! lui disait Hélène; je veux voir ma sœur... je veux qu'elle soit près de moi si je dois mourir...

On sait avec quelle facilité les malades s'exaitent^ lors-

llfi LES DRAMES INCONNUS

qu'ils sont persuadés que leur salut dépend de l'accomplissement de leurs désirs. La duchesse, voyant l'hésitation de monsieiu' de Sainte-Mars, l'invitait sans cesse à partir, tantôt avec des larmes, tantôt avec des reproches; le comte hésitait toujours. En effet, fallait-il laisser Hélène seule dans cette maison où elle était entourée de gens dont les dispositions étaient si criminelles? L'état de la duchesse ne pouvait-il pas leur donner l'idée de présenter comme un accident naturel le crime qu'ils avaient envie de commettre? C'était là un danger affreux. D'tm autre côté, résister à la volonté de la malade, n'était-ce pas provoquer une exaspération nerveuse qui pouvait compromettre cruellement la vie d'Hélène? Le comte cherchait à la cahner, mais la duchesse était arrivée à ce degré de violence qui n'écoute plus rien, et, sans songer qu'elle laissait échapper le secret qu'elle avait mis tant de soin à gai'der jusque-là, elle criait avec désespoir :

— Ma sœur!... ma sœur!... allez chercher ma sœur!

Épouvanté de ce délire toujours croissant auquel il n'osait abandonner la duchesse, et dont il sentait ccpenda-.t que sa présence augmentait encore le danger, le comte ne pouvait se décider à partir, lorsque la porte s'omTit, et Moline, suivi d'un homme d'une taille élevée, entra dans la chambre. Monsieur de Sainte-Mars courut à lui, et pendant que le docteur — car c'était lui — se débarrassait d'un lom-d manteau de voyage, il expliqua à Jean ce que voulait la duchesse, et lui demanda de le faire conduire sansretai'd au château de Prémontré. Pendant ce temps-là la duchesse, sans s'arrêter à la vue des nouveaux venus, continuait ses cris.

— Elle veut voir sa sœur, dit Moline en fronçant le sourcil; bien... Maintenant que le docteur est ici, madame de Prémontré peut venir.

L'air de colère et de mépris avec lequel Moline prononça

cette phrase étonna le comte ; mais il n'avait pas le temps de chercher une explication. D'ailleurs, Jean appela Jacquinet, qui accourut, la tête basse et l'air confus. Moline le regarda un moment, et l'enfant trembla.

— Vous avez fait des vôtres ici ! dit Moline d'une voix terrible.

— Rien... rien du tout... reprit Jacquinet.

Moline le prit par le bras, et le traîna jusqu'à la chambre où était couchée Bernardine ; le comte le suivit. Au moment où Moline parut dans la chambre, le père et la mère se détournèrent avec humeur, et en baissant la tête. L'autorité que Jean exerçait sur tout le monde semblait effrayante ; il s'approcha du lit de sa femme, et lui dit en regardant les deux vieillards d'un air menaçant :

— Est-ce qu'il y a eu quelque chose de mal?

— Pas grand'chose, Jean, répliqua Bernardine.

— Si peu que ce soit, c'est trop! dit Jean avec colère. On veut donc que j'en finisse une bonne fuis?

Un murmure irrité s'échappa de la bouche du père.

• — Je vous dis que j'en finirai, dit Jean. Vous m'avez trop bien appris à mettre la main dans le sang, pour que vous ne sachiez pas que rien ne m'arrêtera.

Bernardine pâlit, et se soulevant sur son lit^ elle montra h Jean un berceau, et lui dit :

— Et le petit?

Moline sourit à l'enfant, son visage prit une expression triste, et il murmura :

— Tu as raison, Bernardine... Un mauvais père est une malédiction du ciel.

— Et un mauvais fils aussi, reprit le père Moline en se redressant d'un ak menaçant.

Mais il ne put soutenir le regard de son fils, il se détourna, et prenant la vieille femme par le bras, il l'entraîna en disant :

lis LES DRAMES INCONNUS

— Allons nous coucher, nous ne sommes plus rien ici que des chiens.

Us sortirent et rencontrèrent le comte sur la porte ; la vieille le regarda d'un air menaçant, puis elle se prit à dire :

— Eh bien, s'il arrive lui malheur, en voilà un qui pourra témoigner que tu nous a menacés de nous assassiner.

Sans doute Moline n'eût point laissé cette parole sans réponse ; mais il parut tellement offensé et irrité de la présence du comte, que toute son attention s'attacha à le considérer. Monsieur de Sainte-Mars, quoique brave, eut peine à soutenir le regard du paysan qui, après un moment de silence, reprit son calme et dit au comte :

— En tout cas, j'en sais assez sur vous pour que vous vous taisiez sur ce que vous avez pu entendre.

Puis il ordonna à Jacquinet de conduire monsieur de Sainte-Mars au château de Prémontré. L'enfant ne fit pas la moindre observation, pendant que Moline lui expliquait par quels sentiers il devait passer pour abréger le trajet. La lune était levée et éclairait suffisamment la route, et le le voyage qui en voiture eût demandé, selon Moline, plusieurs heures de pénibles efforts, pouvait aisément s'accomplir en une heure par des piétons résolus. Cette circonstance fit encore hésiter monsieur de Sainte-Mars ; il se demanda si d'abord Jean n'avait pas voulu l'effrayer sm' la longueur du chemin pour l'attirer dans sa maison, et si maintenant il ne le trompait pas en sens contraire pom- l'éloigner ; il ne fut pas moins surpris lorsque Jean remit une clef à l'enfant en lui disant :

— Tu feras entrer monsieur par la porte du petit jardin.

Le comte hésitait toujom-s ; mais enfin la présence du médecin le rassura. D'ailleurs la duchesse ne cessait d'appeler sa sœur, et le docteur fut d'avis qu'il fallait obéir à cette volonté si l'on ne voulait pas déterminer les accidents

les plus fâcheux. Monsieur de Sainte-Mars partit : il était à peu près dix heures du soir.

A la même heure, voici ce qui se passait au château de Prémontré.

Suite du niéiuoirc à cousnhcr

Page 1