‹ Les drames inconnusChapitre 17 sur 49 · UNE GRANDE DAME QUI S ENNUIE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE DAME QUI S ENNUIE

Dans une vaste chambre toute tendue d'une vieille tapisserie, au coin du feu flambant étaient deux femmes. L'une, couchée dans un vaste fauteuil, suivait de l'œil la flamme dansante du foyer; l'autre, assise sur le tapis, paraissait plongée dans une profonde préoccupation.

Celle qui était assise dans le fauteuil était une femme de vingt-cinq à trente ans, dans tout l'éclat de sa beauté. La robe de chambre de veloiirs noir dont elle était enveloppée faisait ressortir la blancheur de ses épaules et de son cou. Une chevelure noire et abondante couronnait son front, dont la forme bombée aux tempes et le peu d'élévation dénotaient une volonté peu intelligente, mais obstinée. Les yeux de cette femme, bordés de cils longs et noirs, surmontés de sourcils épais et rudes, avaient un éclat ardent. La bouche aux lèvres épaisses et vivement dessinées, s'ouvrait sur des dents admirablement rangées, mais étroites et aiguës ; les formes du corps, richement développées, attestaient une santé exubérante. Somme toute, cette femme était admirablement belle, et cependant on comprenait à la voir qu'elle dût déplaire à un homme d'un goût délicat. Par un bizarre contraste, qui cependant se renouvelait presque à chaque instant, l'exprès-

sion du visage de cette femme montrait tantôt la plus extrême effronterie, tantôt la plus timide naïveté. Lorsque son œil élevé au ciel jetait au loin le feu de son regard avide, quand sa bouche était légèrement contractée par un sourire sardonique, lorsque, abandonnée au fond de son fauteuil, elle écartait avec un mouvement brusque le vêtement qui l'enveloppait, on eût assurément juré que cette femme avait dépouillé toute pudeur, qu'en proie à des rêves brûlants, elle attendait impatiemment l'heure où ils se réaliseraient. En ces moments mêmes, quelque chose de farouche et de cruel se mêlait à cette violente expression de désh'. Puis tout à coup, lorsqu'elle baissait sur ses ^eux le long voile de ses paupières frangées, lorsque sa bouche close ne semblait plus qu'une rose fermée, quand ses belles mains se joignaient sur sa poitrine comme pom- une prière, ce visage respirait une assurance si candide, si ignorante, si jeune, qu'on eût également juré que c'était là une enfant tout embarrassée de sa beauté, de sa jeunesse et de son cœur. Cette femme, c'était Jeanne de Favreuse, marquise de Prémontré, c'était la sœur de la duchesse de Frobental. Un livre était ouvert près d'elle sur une table où brûlaient deux bougies.

L'autre femme, habillée comme une servante, qixoique jeune encore, était cependant plus âgée; elle paraissait avoir trente-six ans. Petite, maigre, elle avait la peau d'un brun tanné, les cheveux luisants et noirs, le corps grêle, les mains et les pieds d'une délicatesse excessive; son front était haut et développé, son nez d'un dessin correct, ses lèvres minces. La passion brûlait aussi dans "le regard de cette femme; mais le calcul et la réflexion semblaient la dominer; tandis que chez la maîtresse tout semblait irréfléchi, instinctif, et, pour dire le mot vrai, brutal. Cette femme ressemblait d'une manière remarqiiable à Jean Moline.

La marquise parut tout à coup frappée d'une idée biz lire : elle se pencha vers le feu et observa altentivement un jet de flamme qui s'échappait bruyamment de l'éclat d un énorme morceau de bois. Tantôt cette flamme s'éteignait et ce n'était plus qu'un jet de fumée; tantôt elle se rallumait au contact d'une autre flamme, et alors elle brûlait blanche et éclatante comme serait un bec de gaz. La marquise suivait avec anxiété ces alternatives et les comptait. La suivante, arrachée à sa rêverie par le bruit de la voix de sa maîtresse qui disait assez haut : « Une... deux... trois... etc., )) la regardait d'un air étonné. Enfin Jeanne compta jusqu'à dix, et se levant tout à coup, eUe s'écria, comme arrachée par une puissance étrangère à la perplexité qui la tenait un instant auparavant :

— Eh bien , qu'il vienne. Marine !

— Quoi ! lui dit Marine en montrant le feu, c'est ça ce qui vous a décidée ?

— Je m'ennuie à mourir... Ce n'est pas que je l'aime, lui... mais enfin c'est un homme de bonne maison... un homme qu'on peut voir!... Monsieur de Prémontré fera le jaloux, s'il veut; mais, à moins d'être ridicule, ilnepoun-a se refuser à recevoir un de ses voisins de campagne, riche propriétaire comme lui, gentilhomme comme lui.

— Cependant vous ne l'aimez pas? dit Marine.

— Je ne sais ; il est beau malgré ses quarante ans, et il est bon.

EUe se tut et reprit avec un sentiment de tristesse :

— Oui, il est bon. Oh! Marine, il m'a dit des choses qui m'ont torturé le cœur... Pourquoi, mon Dieu! ai-je fait tout ce que j'ai fait ?... Mais est-ce que c'est ma faute? Pourquoi mon mari me laisse-t-il ici mourir dans un coin, tandis qu'il est toujours à Paris, à ses assemblées ? Et maintenant qu'il vient d'être envoyé en Italie conmie

ministre plénipotentiaire, pourquoi ne m'a-t-il pas emmene'e ?

— Réfléchissez, dit Marine ; vous n'aimez pas monsieur de Lory, mais monsieur de Lory vous aime. Ce n'est pas un amant quon prend et qu'on jette à la porte comme ce pauvre...

Le regard que madame de Prémontré fixa sur Marine ai'rêta les paroles de la chambrière.

— L'ai-je jeté à la porte ? dit la marquise avec colère ; et n'a-t-il pas été assez fou pour vouloir me sacrifier à un scrupule... à...

A son tour, la marquise s'arrêta comme si le mot manquait à sa pensée; puis elle reprit avec une colère mal déguisée :

— D'ailleurs, il est heureux... il aime sa femme, il adore Bernardine. N'est-elle pas accouchée hier ou avanthier?... 11 a un fds, je crojs; il a tout ce qu'il voulait.

Marine ne répondi tpas, et la marquise continua :

— J'aimerai monsieur de Lory, c'est un homme digne de moi, c'est im homme de mon rang; ce n'est pas comme ces petits...

Madame de Prémontré s'arrêta encore, le rouge lui monta au visage; elle se détourna, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, un profond soupir sortit de sa poitrine ; elle se laissa tomber sur un siège, et tendant ses mains fermées vers le ciel, elle s'écria :

— 0 mon Dieu! je ne savais pas cela... Si j'avais eu un autre mari ! . . .

Le silence se rétablit.

La servante resta immobile, tandis que la maîtresse parcourait la chambre avec une extrême agitation. Elle débattait avec elle-même la décision" qu'elle allait prendre; et au bout de quelques minutes, la suprême raison qui emmenait cette femme dans la voie qu'elle semblait ce-

pendant détester parla tout à coup, et elle s'écria de nou- VI 'au :

— Oh ! vois-tu, Marine, je m'ennuie, je m'ennuie à moin'ir !

!\Iarine releva la tête, et de sa voix la plus douce elle reprit tout bas, comme si les pai'oles qu'elle allait prononcer ne devaient pas même arriver aux murs de cette cham.bre :

— Prenez garde, madame, prenez garde. Monsieur de Piéraontré n'aura jamais un soupçon sur un homme comme Jean, et même siu" un pauvre bon bourgeois comme le petit B..., qui est fou de vous et qui se jetterait à l'eau pour liaiser le petit bout de votre ongle. Mais monsieur de Lory, c'est autre chose... et puis vous ne l'aimez pas.

— Je ne l'aime pas, c'est vrai, dit la marquise; et cependant... Mais tu ne me comprendrais pas, toi... tu ne pourrais te mettre à ma place.

— Je ne comprendrai jamais, dit Marine en souriant, qu'on choisisse celui qu'on n'aime pas.

— Mais c'est que je crois que je l'aime!... non pas comme les autres, mais c'est une chose étrange et toute nouvelle, Marine. Monsieur de Lory est si bon, si facile, qu'on- est toujours tenté de se moquer de lui, et moi-même, lorsque je le vois en adoration devant moi, je le trouve ridicule. Il me parle comme à une sainte, comme à une femme dont il a peur de troubler la conscience... Il est presque aussi niais que monsieur mon mari, et j'en ris quelquefois'; mais en même temps je puis te dire combien cet hommage si sincère d'un homme si distingué me fait mal et me prend au cœur.

La marquise s'arrêta encore, et, se penchant vers Marine, lui dit d'une voix triste et colère à la fois :

— Sans m'avoir fait un reproche, sans s'être permis une allusion à tout ce qu'on a pu dire à de moi, l'amour de monsieur de Lory me fiât rougir de mon passé.

La servante devint plus attentive et parut alarmée. Madame de Prémontré reprit, comme si elle répondait à sa pensée :

— C'est donc ainsi que peut être aimée une femme, avec cette délicatesse, cette élégance, ce respect même au milieu de sa faute! Et penser que moi, la marquise de Prémonlré, la tille du duc de Favreuse, j'ai pu être la niaitresse de ces malotrus grossiers et mal appris qui...

Jeanne se tut encore; ses dents craquèrent les unes contre les autres, et elle répéta encore une fois :

— 0 mon Dieu! pourquoi donc ai-je eu un mari comme le mien!...

Marine reprit :

— Si vous trouvez monsieur de Lory ridicule, madame, ne l'encouragez pas. Il a pour vous une de ces passions qui donnent trop pour ne pas tout vouloir... S'il soupçonnait que vous le prenez pour im niais...

— Lui ! s'écria la marquise, lui, un niais !... Oui, lorsque je le compare aux autres qui font vanité de n'avoir ni respect pour personne, ni foi en rien ; lorsque je mets la timide retenue de ses discom's et de ses prétentions à côté de la liberté des paroles et des façons dégagées des autres ; lorsque je l'entends définir en des termes si charmants le bonheur d'un amom- mystérieux et profond, et que je me souviens de ces soupers où le plaisir est le maître, où la constance est traitée de sottise, où passer joyeusement la vie est le précepte qui règle le cœm' et qui m'a livrée aux caprices les plus fous... oui, il y a des heures où pour ne pas penser que ma vie a été traînée dans la boue, je le trouve ridicule... Mais je ne peux te dire, Marine, ce que je souffre à d'autres moments... 11 y a au fond de mon àme des échos endormis, et la voix de cet homme les a éveilles en moi... Je n'ai pas toujours été ce que je suis, et monsieur de Lory m'a rappelé ce que j'ai été .

La marquise se reprit^i marcher avec activité, les sourcils contractés, l'œil tendu comme si elle cherchait à se rendre un compte exact de l'influence que monsieur de Lory avait exercée sur elle.

— Ah ! dit-elle tout à coup, ce n'a pas été dans mon cœur que cet homme a ainsi pénétré tout d'abord... c'a été dans ce que je suis devenue, comme façons, comme habitudes. Quand je l'ai vu si soigneux de sa personne, de sa tenue, de sa marche, du choix de ses expressions, je me suis rappelé que c'était ainsi qu'était fait le monde où je suis née. Comme chez lui, tout y était élégance, esprit fin et recherché, voix discrète, termes d'une exquise politesse. Ces légers et charmants souve'nirs de ma première jeunesse se sont remontrés tout à coup à moi. Par le seul fait de sa personne et de sa conversation, monsieur de Lory a, je ne sais comment, évoqué autour de moi cette gi'acieuse société en bas de soie, à talons rouges, aux mains voilées de dentelles, avec laquelle j'ai été élevée; si bien que, quand je me suis retrouvée en présence des gros souliers, de l'habit marron, de la voix criarde, de la grosse gaieté, de la brutale plaisanterie d'un autre, ah! Marine, j'ai rougi, rougi de honte, jusqu'au blanc des yeux.

Marine haussa les épaules avec impatience, et reprit aussitôt :

— Eh ! madame, que ce soit avec un peu plus ou un peu moins de politesse qu'ils demandent ce qu'ils veulent, les hommes ne cherchent pas autre chose qu'à nous perdre.

— Tu ne peux pas dire cela de monsieur de Lory. Marine se prit à rire et repartit :

— L'homme qui dans quelques minutes sera à la porte du petit jardin pour que je l'introduise ici en l'absence de votre mari, cet homme, ce me semble, vous demande ce que d'autres...

— Ce que d'autres ont obtenu ! s'écria la marquise en

i26 LES DRAMES INCO^NtJS

frappant du pied avec désespoir.*— Oui, oui, reprit-elle en pleiuant; mais il m'aime, lui, et, de même que son langage, sa personne a réveillé en moi les souvenirs d'un autre monde, l'expression de son amour a remué au fond de mon âme des sentiments que je n'y croyais plus... Crois-tu qu'enfant sacrifiée par l'avarice de mon père à monsieur de Prémontré, je n'ai pas quelquefois rêvé qu'un amour discret, charmant, sincère, soigneux de mon honneur, dévoué et plein de douces espérances,de tendres inquiétudes, de joies mystérieuses, crois-tu que je n'ai pas rêvé qu'un pareil amour viendrait me consoler?... Tu ris. Marine... Ah! si tu veux le prendre avec la rigueur de la plus sévère morale, il y a crime dans cet amour comme dans un autre, mais il n'y a pas cette suprême dégradation qui fait qu'on rougit de sa faute, non pas tant parce qu'elle est une faute que parce qu'elle est salement faite.

Marine regarda la marquise d'un air colère ; une sorte d'orgueil blessé se montra sur son visage, et elle reprit d'une voix tremblante :

— Madame la marquise, il y a des gens de plus bas étage... qui ont plus d'honneur... x

— Ah ! reprit Jeanne, tu ne me comprends donc pas ?, .. Mais sais-tu que s'il y a dans le passé dont je te parle un souvenir auquel je me rattache pour me relever à mes propres yeux... c'est celui de ton frère?...

— Est-ce possible ? lui répondit Marine.

— Mais c'est qu'il m'aimait, liu... et tout paysan qu'il était, il avait sous ses dures façons le cœur noble, la passion dévouée. Avec lui j'ai peut-être dégradé mon rang et mon nom, mais non pas mon cœur... C'était de l'amour : il a été trop violent, trop tyrannique ; il a exigé de moi un sacrifice impossible, et c'est ce qui m'a perdue.

La marquise s'arrêta ; elle était pâle, tremblante, et sa

voix profondément altérée sortait avec peine de sa poitrine.

— Puis, une fois que le crime a été commis, dit-elle, ce n'a plus été seulement pour me distraire du malheur et du détestable lien qui m'a été imposé, c'a été pour fuir la pensée de mon crime que j'ai continué. Et comme j'ai trouvé sous mes pas des hommes qui s'étaient fait une morale de vices, des hommes pour qui tout devoir était un vieux préjugé, pom- qui tout scrupule était une faiblesse, j'ai marché dans cette voie d'impudeur où je rencontrais mille raisons pour m'absoudre, jusqu'au moment où un homme est venu, un homme que j'ai trouvé niais et ridicule d'abord, et qui maintenant me fait peur... Et cependant. Marine, il me semble que si je l'aimais je me réhabiliterais à mes propres yeux.

— Voilà onze heures et demie, madame, dit Marine ; à minuit il peut être ici.

— Oh ! non, non... je ne veux pas; lui... jamais ! s'écria la marquise avec désespoir.

- Marine la regarda avec stupéfaction. Elle ne comprenait pas cette résistance aux vœux d'un homme dont madame de Prémontré parlait avec une sorte d'enthousiasme, elle pour qui une aventure nouvelle était d'ordinaire un plaisir dont elle se réjouissait par avance. En vérité, le cœur des femmes a de si étranges mystères que l'œil même -des femmes ne peut quelquefois ks sonder.

Suite du mémoire à cousuiter

Page 1