UNE VISITE INATTENDUE
La marquise reprit sa place près du feu et retomba dans Ises réflexions. De temps en temps elle regardait marcher
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l'aiguille de la pendule, et à mesure que l'heure du rendez-vous demandé s'avançait, la lutte devenait plus ardente et plus pénible. C'est que madame de Prémontré avait raison, la vie jeune et vraiment aimante s'éveillait en elle, après la vie de désordres et de honteuses faiblesses. Femme perdue et livrée à tous les mépris qu'elle avait jusque-là insolemment bravés, elle se trouvait tout à coup se détester pour les avoir mérités. Sans s'en douter, elle aimait surtout l'amour nouveau qui lui apparaissait bien plus que l'homme qui l'aimait de cet amour élégant, et elle ne pouvait se pardonner d'être tombée assez bas pour se trouver indigne de l'inspirer. Mais ce qui la torturait bien plus encore, c'était la pensée de voir un jour monsieur de Lory, instruit de tout son passé, la repousser avec dégoilt et la rejeter dans ses honteux désordres comme une courtisane menteuse. Un orgueil détestable s'élevait alors en elle.
— Que d'autres m'insultent et fassent mépris de moi, se disait-elle, ce sont après tout des lâches, car je n'en ai pas trompé un seul. Le jom' où ils m'ont plu, je le leur ai dit; le jour où j'ai été lasse d'eux, je le leur ai dit; ils m'ont prise comme je me suis donnée, et pour ce que je me suis donnée : mon amom- valait ju^e celui qu'ils m'apportaient. Mais lui, il ne m'aime pas ainsi, et accepter cet amour qui m'offre toute sa vie, c'est le tromper ; et cependcint il me semble que je puis le lui rendre ; il me semble que je retrouverais pour lui toute la première candeur de mon âme... Mais si, lorsque j'aurai formé ce lien, une lumière affreuse venait lui révéler tout ce que j'ai été, oh! quelle humiliation et quelle douleur !
La marquise se releva, et, entraînée par la pensée qui la dominait, elle s'écria tout haut :
— Oh ! ne vaudrait-il pas mieux lui tout avouer ?... lui demander appui, secours, pitié ! il est généreux, il est bon, il me viend''iit en aide... Mais il ne m'aimerait plus, et je
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ne veux de la pitié de personne... De la pitié ! moi! Non, Marine, non ! je ne veux pas le voir, je ne le verrai pas ! La marquise avait à peine cessé de parler, qu'un coup léger fut frappé à l'une des persiennes du pavillon où était située sa chambre.
— C'est lui, madame, dit vivement Marine ; il se sera fatigué d'attendre par le temps qu'il fait ; il aura escaladé le mur et forcé la porte, à moins que vous ne lui ayez donné une clef.
• — J'ai la mienne, dit la marquise, et si ce n'est pas toi...
— Voici ma clef, répliqua Marine.
— Excepté celle que Jean prétend avoir perdue, reprit madame de Prémontré, il n'y a pas d'autre clef de cette porte. On n'escalade pas un mur de douze pieds de haut, et on ne brise pas une porte de chêne de deux pouces d'épaisseur si aisément que tu parais le croire; d'ailleurs monsieur de Lory n'est pas homme à se permettre de pareilles violences. Ce n'est pas lui, ce ne peut pas être lui.
Plusieurs coups furent de nouveau frappés ; la marquise, prenant un flambeau, entra dans la pièce dans laquelle ouvrait la persienne ainsi attaquée. Il est probable que les observations de madame de Prémontré étaient justes, car ^Marine s'écria d'un ton alarmé :
— N'ouvrez pas, madame ! ce sont peut-être des voleurs !
La marquise s'arrêta, une révolution tout entière s'opéra en un instant dans cette tête égarée, dans ce cœur dépravé, et elle reprit ;
— Oh ! si ce sont des voleurs , ils peuvent me tuer, et c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur pour moi maintenant!
Marine allait répondre, lorsqu'une voix d'enfant, partie de derrière la persienne, lui cria :
— Ouvre donc, ma sœur ! ouvre donc !
— C'est Jacquinet, dit Marine tout e'tonnée.
— Ton jeune frère ! dit la marquise.
— Oh! il doit être arrivé quelque malheur chez Jean, reprit Marine en ouvrant la porte et la persienne sans attendre les ordres de sa maîtresse.
Elle avait à peine tiré le dernier verrou, que Jacquinet s'introduisit dans la pièce en disant :
— Entrez, monsieur, entrez.
Et la marquise se trouva en face d'un homme qui lui était parfaitement inconnu. Quelle que fût l'élégance du comte de Sainte-Mars, quelle que fût la distinction de son visage , son aspect en ce moment n'avait rien de très-rassurant. Le déguisement qu'il avait été forcé de prendre, ajouté au désordre résultant d'un voyage de plus de deux cents lieues, la nouvelle marche qu'il venait de faire à travers des sentiers perdus, la fatigue des traits, les cheveux négligés, une barbe de quatre jours, tout cela lui donnait volontiers la mine d'un garnement échappé de quelque prison. La marquise se recula avec épouvante et courut dans sa chambre à coucher pour se pendre aux cordons de sonnette et appeler tous ses domestiques. Marine, emportée par sa frayeur, la suivit. Monsieur de Sainte - Mars et l'enfant se précipitèrent sur leurs pas , de façon que la porte du jardin resta ouverte. Heureusement pom* ses projets que le comte put arrêter la main de madame de Prémontré au moment où elle allait sonner.
— Lisez cette lettre, madame, dit-il rapidement, lisez, et ne craignez rien.
— Et quelle est cette lettre ? fît la marquise en regardant plus attentivement l'homme qui la lui remettait , comme si elle retrouvait dans sa mémoire un vague souvenir des traits de cet homme.
— Elle est de votre sœur, répondit Adrien à voix basse. La marquise de Prémontré ouvrit le billet.
— Ce n'est pas son écriture ! dit-elle.
— Lisez, reprit monsieur de Sainte-Mars en baissant encore la voix, et ce que vous écrit Hélène vous expliquera peut-être pouiquoi sa main tremblait lorsqu'elle a écrit et poui'quoi son écriture est si altéiée.
Jeanne lut lentement le billet de sa sœur et sembla d'abord ne pas en comprendre le sens; elle le relut une seconde fois ; et regardant alors le comte, comme si tout était devenu clair pour elle, elle lui dit à voix basse :
— Est-ce possible, mon Dieu ?
Monsieur de Sainte- Mars répondit par un signe aflirmatif, et ajouta plus bas encore :
Elle vous attend.
La marquise plia le billet qu'elle venait de recevoir, le mit dans sa poche, prit place au coin de son feu , montra im siège à monsieur de Sainte-Mars, et dit à Marine :
— Prépare-moi tout ce qu'il faut pour m'habiller, je vais sortir.
Probablement Jacquinet avait de son côté expliqué à sa sœur ce qui s'était passé dans la maison de Jean Moline, car la chambrière ne parut nullement étonnée de cette résolution et dit à sa maîtresse :
— Madame veut-elle que je l'accompagne ?
— C'est inutile, repartit la marquise.
Marine sortit en emmenant l'enfant, et la marquise demeura avec monsieur de Sainte-Mai s.
Ceci s'était passé avec une grande rapidité. 11 est probable que madame de Prémontré, dès qu'elle eut lu la lettre de sa sœur, devina quel était l'homme qui la lui remettait; mais lorsqu'elle se trouva seule avec lui , l'idée lui vint qu'elle pouvait se trom.per, et avant d'entrer dans des détails qui eussent pu compromettre la duchesse de Frobental, elle dit à son messager :
— Avant d'aller plus loin, il est nécessaire que je sache qui vous êtes, monsieui-.
— Je m'appelle monsieur de Sainte-Mars, lui répondit celui-ci.
A ce nom, la marquise regarda le nouveau venu avec une singulière curiosité et lui dit :
— Vous êtes le comte de Sainte-Mars, le général de l'armée d'Italie?
— Oui madame.
— Le conventionnel qui a si hautement osé défendre Louis XVI ?
— Oui, madame.
— L'ancien comte de Sainte-Mars qui a acquis si jeune une si grande renommée dans les guerres d'Amérique ?
— C'est moi-même, madame, dit le comte en baissant les yeux avec une parfaite modestie.
La marquise le regarda encore comme pour bien l'examiner, et puis tout à coup, et sans lui répondre, elle se laissa aller au fond de son fauteuil, et prenant sa tête dans ses mains, elle se mit à fondre en larmes. Rien au monde ne pouvait faire comprendre au comte le motif de cette doulem" si soudaine et si vive. Dans l'ignoVance où il était et de la vie passée de la marquise et des pensées auxquelles elle venait d'être en proie, il attribua ce mouvement désespéré au chagrin qu'elle éprouvait de la faute de sa sœur.
— Plaignez-la, lui dit-il avec prière , elle est bien malheureuse, et c'est moi qui suis le coupable.
Ces paroles ne firent que rendre plus vifs les transports doulom'cux auxquels s'abandonnait la marquise; car ce n'était pas sur sa sœur, c'était sur elle-même qu'elle pleurait en ce moment. Dans la disposition d'esprit où se trouvait Jeanne au moment de l'arrivée de monsieur de Sainte- Mars, elle n'avait pensé qu'à elle-même, et si elle eût osé dire ce qui la faisait ainsi pleurer, assurément le comte eût
été fort surpris d'apprendi'e qu'il était le premier sujet de ce désespoir,
— Ainsi, pensait dans son cœur madame de Prémontré, Hélène, qui est déjà vieille près de moi, Hélène, devant qui l'on disait jadis que j'avais gardé tout l'esprit et toute la beauté de la famille, Hélène, parce qu'elle a apporté quelque retenue dans sa vie, parce qu'elle a trouvé un mari qui ne l'a pas d'abord abandonnée à l'ennui et ensuite à la déconsidération, Hélène a pu inspirer une passion sincère et profonde à un homme comme celui qui est devant moi!... Pour la protéger, pour lui sauver une honte, que n'a-t-il pas risqué et que n'est-il pas prêt à risquer peut-être encore? Pour elle il a tout quitté, sa maison, ses devoirs, sa carrière peut-être : voilà ce qu'elle a obtenu ; et moi, moi, misérable, moi, si vaine de ma beauté, si confiante en ma jeunesse, il m'est arrivé qu'on m'a compté comme un grand sacrifice d'abandonner une heure le café ou le billard oii l'on passe sa vie !...
Cette comparaison entre elle et madame de Frobental fut si cruellement doulom'euse au cœur de Jeanne, que ses dents se choquèrent avec violence, et qu'elle fut sur le point d'être prise d'une attaque de nerfs. Elle parvint à surmonter cette douleur, et dit au comte de Saint-Mars d'une voix presque éteinte :
— Vous l'aimez donc bien, monsieur?
Le comte, surpris par cette interrogation, rougit légèrement et répondit avec un léger embarras :
— Je l'aime, madame, comme un homme d'honneur doit aimer la femme dont il a compromis la vie.
Bien que les plus vulgaires sentiments de délicatesse parussent détruits dans le cœur de madame de Prémontré, elle comprit cependant le véritable sens de l'embarras du comte de Sainte-Mars, et smtout le vrai sens de la réponse glacée qu'il avait faite. C'était, à n'en pas douter, pour une
femme qu'il n'aimait plus et qu'il n'avait peut-être jamais aimée que monsieur de Saint-Mars se montrait si dévoué. La puissance des femmes n'est donc pas toute dans k jeunesse, dans la beauté, dans l'esprit; elle est surtout dans le respect qu'elles gardent d'elles-mêmes jusque dans une faute. La marquise, en proie à ses propres réflexions, semblait oublier pourquoi monsieur fie Sainte-Mars était venu, car elle lui dit encore :
— Depuis combien de temps dure cette liaison?
Cette question surprit Adrien, qui cependant ne crut pas pouvoir se dispenser d'y répondre, dans la position précaire où il se trouvait ainsi que la duchesse.
— U y a un an tout au plus que j'eus l'honneur de rencontrer madame de Frobental pour la première fois, à Mons, où j'étais en garnison.
— A Mons! reprit la marquise; la première lettre que j'ai reçue de ma sœur, lorsqu'elle était en cette ville, est du mois de juin dernier, et au jour où nous sommes elle est obligée de venir ici cacher la naissance d'un enfant adultérin !
— Madame, s'écria le comte de S ainte-Mars, par grâce, ne pensez qu'à sa douleur !
La niarquise se leva, et avec une expression cruelle sur le visage, elle ajouta d'un ton de mépris :
— En vérité, la résistance n'a pas dû être longue, et c'est elle qui m'écrivait toutes ces lettres de semonces hypocrites ! Oh ! monsieur le comte, monsieur le comte, n'est-il pas juste que chacun porte la peine de ses fautes, et doisje, moi, me mettre encore en avant pour couvrir l'honneur de ma sœm'?
Monsieur de Sainte-Mars ne connaissait ni madame de Prémontré ni sa vie, et il lui fut facile de se tromper sur le sentiment qui lui dictait ces cruelles paroles ; il crut calmer cette colère par une banalité qu'un homme comme
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lui devait croire applicable à une femme qui se montrait si sévère, et il reprit d'un ton sérieux et suppliant :
— C'est à la vertu surtout, madame, qu'il appartient d'être indulgente.
Madame de Prémontré regarda monsieur de Sainte-Mars pour deviner si ce n'était pas une sanglante épigramme qu'il venait de lui lancer; mais le visage du comte était si calme, son expression si sincère, qu'elle vit bien qu'il avait parlé de bonne foi. Elle eut honte du mauvais sentiment auquel elle s'était laissée emporter, et elle reprit aussitôt :
— Veuillez m'attendre quelques minutes, monsieur; je serai bientôt prête à vous suivre.
Madame de Prémontré passa dans le cabinet de toilette où l'attendait Marine ; mais, au lieu de répondre aux questions empressées de sa confidente sur la dame malade qui était arrivée dans la maison de Jean Moline, elle lui imposa silence et s'habilla rapidement. Mille pensées contraires agitaient le cœur de la marquise. L'amour de monsiem" de Lory avait éveillé en elle un retour vers de raelHeurs sentiments, et l'arrivée de monsieur de Sainte-Mars, la nouvelle qu'il lui apportait, devaient nécessairement amener une révolution. Sans se rendre un compte exact de ce qu'elle éprouvait, elle comprenait qu'elle allait prendre un grand parti, et que ce parti dépendait de l'entretien qu'elle allait avoir avec madame de Frobental.
Poussée par un sentiment qui lui était tout personnel, mais que monsieur de Sainte-Mars devait comprendre comme le mouvement passionné d'une véritable affection fraternelle, la marquise de Prémontré rentra impétueusement dans la chambre en lui disant :
— Partons ! monsieur, partons !
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