LES BONNES MÈRES
Une heure après, la marquise entrait avec le comte de Sainte-Mars dans- la maison de Jean Moline. Us trouvèrent la famille du paysan assemblée dans la cuisine, et ils apprirent tout aussitôt que l'étrangère était accouchée, et que le docteur avait défendu qu'on entrât près de la malade jusqu'à ce qu'il eût ranimé ses forces épuisées par tant de fatigues et de douleurs. Madame de Prémontré s'assit au coin de la vaste cheminée de la cuisine et aperçut alors Jean Moline debout, appuyé à l'autre angle de cette cheminée. La marquise baissa la têle et laissa échapper un profond soupir; mais elle domina tout aussitôt le trouble qu'elle avait éprouvé en voyant les regards curieux et insolents avec lesquels le père Moline l'examinait, et elle dit froidement à Jean :
— Eh bien, Jean, comment va ta femme ?
— Très-bien, répondit Moline doucement.
— Et l'enfant ?... dit madame de Prémontré d'une voix légèrement altérée.
— J'espère qu'il ira bien, repartit Jean Moline en fronçant le sourcil.
Ces paroles étaient à peine échangées entre le paysan et la marquise, qu'une voix à la fois plaintive et colère se fit entendre à l'angle d'une porte entr'ouverte :
— Jean ! disait cette voix, viens ici, viens !
Jean se retourna , et , poussant un cri , il courut à la porte.
— Qu'as-tu fait, malheureuse ! dit-il en prenant dans ses bras Bernardine; tu t'es levée... et te voilà les pieds nus par terre !
En parlant ainsi il emporta sa femme dans son lit, et celle-ci, sans s'inquiéter si les paroles qu'elle prononçait pouvaient être entendues de la cuisine, lui répondit :
— Reste ici, Jean ; je ne veux pas que tu ailles là-bas... je ne veux pas que tu revoies cette femme.
— Silence ! dit Moline qui s'éloigna pour fermer la porte de communication.
— Jean ! cria Bernardine en se rejetant en bas de son lit avant qu'il eût fermé la porte, Jean! n'y va pas, ou je ferai un malheur...
Moline revint vivement vei's sa femme et lui dit en la replaçant dans son lit :
— Mais je ne m'en vais pas... je voulais fermer la porte...
— Ah ! fit Bernardine, tu as peur qu'elle ne m'entende...
— Tais-toi... tais-toi... fit Jean en jetant un regard de côté.
Bernardine le tenait par les deux mains et ajouta ;
— Ah ! tu as peur d'avoir l'air de rester avec moi. . . tu as peur de m'aimer devant elle, n'est-ce pas?... Elle se moquerait de toi... elle te dirait que tu es im imbécile.
— Bernardine, dit Jean en baissant la voix, tu es folle... Tu sais bien que je f aime, que je n'aime que toi...
— Eh bien! dit Bernardine en attachant sur son mari un regard étincelant, dis-le tout haut... dis-le bien haut pour qu'elle l'entende.
— Bernardine, reprit Jean en baissant encore la voix, ne fais pas de scène, je t'en prie; si ce n'est pas pour elle, que ce soit pom" sa sœur qui est tout près et que tu aimes...
— La duchesse ne peut m'entendre, tu le sais bien, reprit Bernardine qui s'animait de plus en plus. Mais c'est toi qui as peur de faire de la peine à cette femme... Tiens!
s'ccria-t-elle en se mettant violemment sur son séant, je parie que tu l'aimes encore !
— Tu es folle... tais-toi... tais-toi... disait Moline qui n'osait pas s'arracher des mains de sa femme pour fermer la porte; car il aimait Bernardine de cet amour qui rend obéissant et timide l'homme le plus implacable et le plus résolu.
— Eh bien ! reprit Bernardine, dis-moi que tu ne l'aimes plus... dis-le... tout de suite.
— Assez... assez... tais-toi, fit Moline en se dégageapt de sa femme et courant vers la porte.
— Ah! c'est comme ça... s'écria Bernardine en se levant et en portant la main sur un berceau placé à côté d'elle.
— Malheureuse ! cria Moline en revenant encore une fois.
— Eh bien ! fit Bernardine au comble de la fureur, quand je tuerais mon enfant... je ferais comme elle... peutêtre que ça te plairait !
Moline arracha le berceau à sa femme, qui retomba sur son lit, épuisée par ce transport de jalousie insensée ; puis il courut fermer la porte f:ans oser regarder dans la cuisine l'eflet qu'avait pu produire ces étranges paroles.
Monsieur de Sainte-Mars les avait écoutées avec étonnement, et il est probable qu'il n'en eût pas compris le sens si Moline le père et sa femme ne les eussent appliquées à celle qu'elles concernaient.
Tandis que la marquise cachait avec terreur sa tête dans ses mains, la vieille femme poussait son mari du coude et disait tout bas :
— Ah! regarde-la!... C'est bon de s'amuser... mais ça se paye...
— Ah ! si elle pouvait étrangler la Bernardine, repartit le père Moline, quel bon débarras !
Mais au moment où retentirent les derniers mots qui accusaient ime mère d'avoir tué son enfant, la marquise se
eiiiessa tout à coup, l'œil hagard, le visage pâle, les dents :'irées. La mère Moline se leva aussi de son côte, aussi puuvantée que la marquise, et la vieille femme, atterrée dv le regard de madame de Prémontré, baissa la tête en iiuimurant sourdement :
— Ce ne peut être que Jean qui le lui ait dit.
Avant que monsieur de Sainte-Mars eût pu se rendre ûinpte des faits inouïs que révélaient ces paroles, une seule porte s'ouvrit: c'était celle de la chambre où était a duchesse.
Le docteur Bonnissens parut.
— Vous pouvez entrer, madame, dit-il.
La marquise se précipita dans la chambre, et le comte a i^uivit. La duchesse, en les voyant, tendit la main à sa œur, et dit au comte de Sainte-Mars d'une voix brève et inpcrieuse :
— Laissez-moi seule avec Jeanne, monsieur.
Le comte, sans savoir pourquoi, fut alarmé de cette de- .nande,et répondit doucement :
— Pourquoi vous laisser seule avec madame? Ne dois-je pas savoir ce que vous voulez décider?
— Je veux être seule avec ma sœur, monsieur; je le veiLx ! entendez-vous?
— Venez, monsieur, repartit le docteur... venez... il ne faut pas contrarier les malades... D'ailleurs, ajouta-t-il en regardant la marquise en face, nous sommes là tout près, et nous pouvons entrer au moindre bruit.
Le médecin et le comte se retirèrent alors, et les deux sœurs restèrent en présence.
La duchesse regarda alors Jeanne avec plus d'attention, et remarqua la pâleur de son visage et la terreur dont il était empreint.
— Qu'avez -vous donc, Jeanne ? lui dit-elle, et l'aspect de
mon malheur vous épouvante-t-il à ce point que vous ne m'ayez pas encore embrassée ?
— Que voulez-vous de moi, Hélène ? reprit la marquise d'une voix entrecoupée et mourante. Parlez... parlez vite... ce que vous voudrez, je le ferai... Mais hâtez- vous... je ne puis pas... je ne veux pas rester dans cette maison une minute de plus... Parlez... parlez donc!...
La duchesse examinait sa soeiu" sans pouvoir comprendre la cause de cette épouvante ; mais elle-même était sous l'empire d'une pensée trop affreuse pom* s'arrêter à demander une explication, et elle dit à Jeanne :
— Voulez-vous me sauver?
Jeanne ne répondit que par un signe afârmatif.
— Eh bien ! reprit sa sœur, vous êtes toute-puissante dans ce pays, vous pouvez faire taire à prix d'or tous les gens qui vous entourent.
— Ils se tairont, dit Jeanne.
— Ce n'est pas assez, il ne faut pas qu'un intérêt, quel ç. 1 soit, puisse jamais les poussera rompre ce silence.
Jeanne ne répondit pas, et la duchesse reprit :
— Un jour peut venir où, après aA^oir vendu cher leur di-jrétion, ils voudront encore en tirer parti, en menaçant de révéler mon secret.
— Ah !... fit Jeanne, en regardant sa sœur pour la prem ère fois avec attention.
— En doutez-vous ?... Mais la révélation de ce secret ne 15C. ait à redouter qu'autant qu'elle s'appuierait sur un téiT. ignage... présent...
La duchesse s'arrêta, et bravant le regard ardent de sa sœur, elle ajouta, en parlant d'une voix basse et sifflante :
— Comprenez -moi bien ! Je suis venue à Prémontré parce , que, dans ime de vos lettres, vous m'aviez dit que vous étiez fort malade, et que j'ai craint que, seule dans ce pays I
jerdUj vous n'eussiez pas près de vous tous les soins néessaires...
— Je vous comprends, répondit Jeanne.
— Un accident m'aura forcée à m'arrèter dans cette naison... Je m'étais trompée : vous n'étiez pas malade. Je .ous ai envoyé avertir et vous êtes venue me chercher...
— Soit... soit...
— Vous m'avez trouvée souffrante des fatigues de la ■oute... accompagnée simplement d'un valet de chambre ]ue je chasserai demain et qui quittera le pays...
— C'est bien... c'est bien...
— Puis je serai repartie pom' Paris quinze jours après. •ui.s si, dans quelques années, l'un de ceux qui savent le ^ecret de ce qui s'est passé ici osait menacer de le divulguer, ce serait un misérable calomniateur.
— C'est juste... c'est juste... fit la marquise avec un ricanement amer.
— Mais, dit la duchesse trop préoccupée de ce qu'elle allait dire pour remarquer l'expression du visage de sa 5œur, pour que cette accusation puisse être taxée de calomnie, pour que rien n'en vienne appuyer la vraisemblance, il faut qu'il n'en reste aucune trace... vivante...
La même insinuation se reproduisait sous les mêmes formes. Mais la marquise ne répondit pas, et la duchesse reprit en se penchant vers sa sœur et en l'attirant contre elle :
— Il faut... que cet enfant disparaisse.
Jeanne appuya la main sur le front de la duchesse, la força à la bien regarder en face, et la repoussant violen; • mont sur son lit :
— J'étais sûre que vous alliez en venir là.
— Eh quoi! s'écria la duchesse en se relevant, vous me refusez?...
— Un crime... un crime ! lui dit sa sœur en se penchant
sur elle et en la tenant éperdue sous son regard; un crime !... vous ne savez pas ce que c'est qu'un crime... Il y a des heures où il se lève devant vous et vous barre le passage... Il y a des heures où il couche à côté de vous et vous embrasse... 11 y a des heures où le crime parle de tous les coins d'une maison...
La marquise était hors d'elle, elle s'approcha encore plus de sa sœur et dit encore plus bas :
— Vous n'avez donc pas entendu Bernardine?...
— Jeanne... Jeanne, fit la duchesse, je ne vous comprends pas... que voulez-vous dire?
— Je veux dire que c'est assez de mon crime sans que je me fasse la complice du vôtre...
— Quoi !... vous! dit la duchesse épouvantée.
— Oui ! moi!... dit Jeanne.
— Horreur ! fit la ducliesse en se reculant.
Jeanne demeura immobile d'étonnement à ce cri d'indignation, et attachant un regard menaçant sur sa sœur, elle lui dit :
— Et vous venez de me le proposer pour vous sauver ? La duchesse regarda Jeanne d'un ajr froid et lui répondit :
— Mais moi j'ai une réputation intacte à conserver. Cette réponse, au lieu d'exaspérer la marquise, parut
l'accabler, et elle tomba sur une chaise en poussant un sourd gémissement. Du reste, ce mot est vrai, c'est la sincérité de l'hypocrisie poussée à sa dernière puissance. Un moment après, madame de Prémontré se releva et reprit avec plus de douleur que de colère :
— Oui ! oui ! c'est juste ! Moi qui suis perdue à quoi
bon un crime? il était inutile... Mais vous, dont tous les désordres ont été si habilement cachés que pas un de ceux qui vous connaissent n'osefait élever le moindre doute sur
voire vertu, le meurtre vous est permis... il sauvera votre honneur... car vous avez encore un honneur.
La marquise s'arrêta, et tendant ses bras au ciel avec une expression de douleur, elle s'écria :
— Eh bien, que Dieu juge entre nous ! Donnez... donnez-moi cet enfant ! vous n'en entendrez plus jamais parler.
A ces mots, et sans attendre la réponse de la duchesse ; elle s'empara de l'enfant, et l'enveloppant dans son manteau, elle s'échappa par une porte qui ouvrait sur la cour.
" La duchesse demeura seule, épouvantée des paroles et de l'action de sa sœur ; puis, lorsqu'un temps assez long se fût écoulé, elle appela doucement.
Le docteur et monsieur de Sainte- Mars entrèrent en même temps. Tous deux, en ne retrouvant pas la marquise dans la chambre, regardèrent avec terreur de tous côtés, et le comte s'écria :
— Et ma fille?...
— Ma sœur s'en est chargée, dit froidement la duchesse; elle lui choisira une nourrice loin de ce pays. Quant à moi, je m'engage à faire à monsiem* le docteur une pension de douze cents francs pour donner ses soins à l'enfant s'il vit, et dans le cas où il mourrait, je ne croirai pas avoir trop payé les soins et la discrétion du docteur en portant cette pension à deux mille livres.
Le docteur Bonnissens ne répondit point, et, s' élançant par la porte laissée entr' ouverte, il essaya de rejoindre la marquise.
Quant à monsieur de Sainte-Mars, demeuré seul avec madame de Frobental, le cœur rempli d'un soupçon si terrible qu'il n'osait le montrer tant il était outrageant pour celle qui en était l'objet, il interrogea longtemps la duchesse pour savoir quelles dispositions elle avait prises pour
sa fille, mais il ne put en obtenir qu'une réponse à toutes ses questions :
— Ma sœur s'est chargée de tout.
Quelques heures après, le docteur revint. Il annonça que l'enfant n'avait pu résister au froid excessif qui l'avait saisi pendant le trajet de la chaumière au château de madame de Prémontré, et que par conséquent toute trace de cet cet événement avait disparu.
Le lendemain, on transportait la duchesse chez sa sœm\ Ce jour-là même, le comte de Sainte-Mars repartit pour Paris, chassé, devant les habitants du château, comme un valet inintelligent qui avait exposé les jours de sa maitresse en s'adressant, pour la conduire, à un postillon ivre qui avait abandonné la voiture sur la route. Quinze jours après, la duchesse repartait pour Paris, et y retrouvait son mari, qui la grondait doucement de cette folle exaltation d'amour fraternel qui lui avait fait entreprendre un voyage si dangereux.
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SOIRÉE CHEZ MA GROSSE VOISINE. — PERSONNAGES CONNUS ou INCONNUS
Voilà OÙ j'en étais de la lecture du manuscrit qui m'avait été confié, lorsque je m'aperçus que l'heure était venue de me rendre chez madame Smith. Bien que ce récit m'eût vivement intéressé, autant par la gravité des faits qu'il révélait que par l'étrange hardiesse qu'on avait montrée en me les confiant, je remis au lendemain à en hre la suite. D'ailleurs, une chose me préoccupait dans ce récit, bien plus que les crimes de madame Prémontré et de madame Frobental : c'était d'y trouver le nom du comte de Sainte- Mars, ce nom que portait la belle Fanny. J'espérais y trou-
ver des, renseignements sur elle. Cet espoir était si vif, cpie je ne m'étais pas aperçu que jusque-là il n'avait été nullement question de cette Justine que j'avais arrachée aux mains brutales de monsieur de Frobental le fils. Comme je Tai dit, l'hem'e était arrivée de me rendre chez madame Smith, et je n'hésitai pas entre une lecture où je n'étais pas sûr de trouver les renseignements que j'espérais et la certitude de voir enfin ma divinité. Voir madame Sainte-Mars, lui parler, lui faire comprendre l'amour extravagant que j'avais pour elle, voilà la seule chose qui m'occupa.
Une heure après, j'entrai chez madame Smith, plus ému et plus tremblant que je ne l'avais été. J'allais y trouver mon bonheur où mon désespoir, j'allais y décider de ma vie. Je le croyais ainsi, et peut-être cela a-t-il été vrai, mais assurément ce ne fut pas dans le sens que j'avais prévu.
J'arrivai trop tôt. Le petit calcul que j'avais fait pour me glisser furtivement dans un coin de l'appailement et y choisir une place d'où je pourrais contempler madame Sainte- Mars et la battre en brèche du feu de mes regards, fut complètement déjoué. Je me trouvai seul avec madame Smith. Elle me rit au nez en me voyant, rit encore plus fort en me demandant comment je me portais, et fit frémir la chambre de son rire lorsque je m'assis à côté de son feu.
— Eh bien, mon petit voisin, me dit-elle en me secouant la main, ça va donc mieux ?
— Beaucoup mieux.
— Et vous n'avez plus envie d'aller vous promener aux Champs-Elysées ?
Je rougis de colère et de honte.
— 11 ne faut pas rougir pour ça, mon voisin, me dit madame Smith; de plus fins que vous y ont été attrapés. Et d'ailleurs vous êtes assez gentil pour que ça pût être vrai... Nous repai-lerons de ça... J'entends sonner: si c'est une
grande femme sèche, avec un nez à bec de corbin, passez dans la pièce voisine, j'ai deux mots à lui dire en particulier ; je vous rappellerai quand ce sera fini.
Je trouvai les façons de madame Smith si malséantes, que je la saluais silencieusement, comme pour me retirer; elle me prit vivement parla main, et me dit brusquement:
— Ne vous en allez pas, au moins, nous avons besoin de vous ce scrtr. .. surtout après ce qui s'est passé ce matin.
L'événement du matin était la tentative d'assassinat à laquelle j'avais arraché Justine. Quel rapport y avait-il entre cet événement et ma présence chez madame Smith? J'avais beau être parfaitement niais, j'avais beau être amoureux et par conséquent être encore plus niais, les paroles de madame Smith me frappèrent, et plus que ces paroles encore le changement de ton de la joyeuse commère.
Elle écouta des voix qui parlaient dans une espèce de petite salle à manger précédant le salon à alcôve où je me trouvais, et elle me dit tout bas :
— C'est elle.
Puis, par un coup d'oeil tel qu'elle aurait pu l'adresser à un écolier qu'elle eût élevé, elle m'enjo\gnit de sortir. Je comptais bien sortir tout à fait, malgré l'extrême désir que j'avais de voirmaFanny si inabordable, lorsque la grande femme attendue parut à la porte du salon au moment où j'allais la franchir. Quelle que fût ma mauvaise humeur, je m'arrêtai en la voyant, et malgré la triste opinion que madame Smith m'avait donnée, par ses manières, du monde qu'elle devait recevoir, je demeurai frappé d'une sorte de respect craintif à l'aspect de la femme qui entra. 11 est fort difficile de dire l'âge de cette femme ; car elle portait à la fois sur son visage les signes d'une vieillesse avancée et ceux d'une force qui ne lui appartient plus. Des cheveux blancs et luisants comme la soie encadraient un visage d'une pâleur d'ivoire et d'une maigreur effrayante ; mais
les sourcils étaient restés noirs et couronnaient des yeux d'un gris foncé et d'un éclat extraordinaire. Puis, lorsque madame Smith, après une humble révérence à cette dame, lui eut dit d'une voix soumise : « Monsieur Michel Meylan, madame, » cette dame me sourit avec une gravité encourageante, et me montra des dents jeunes, fraîches, intactes.
Je m'inclinai, et pendant ce temps madame Smith, obéissant à un petit signe de tête imperceptible, s'adressa à moi, et me montrant cette dame, me dit à mon tour : « Madame la duchesse de Frobental. »
Ni ma mauvaise humeur, ni mon dessein bien arrêté de quitter cette maison ne purent résister à la surprise que ce nom excita en moi et au désir que j'éprouvai de connaître plus particulièrement la femme dont je venais d'apprendre un crime si abominable. D'un autre côté, madame de Frobental était sans doute la mère de l'assassin de Justine. L'insistance de madame Smith pour me garder me fut expliquée. Ce ne fut même que lorsque la réflexion me fit souvenir que le nom de Satnte-Mars se trouvait aussi mêlé dans cette histoire, que la pensée de ma belle Fanny me reprit au cœur ; mais ce n'était plus d'une façon aussi absolue, aussi exclusive. Je ne pensais plus à elle seule, tant cette rencontre et l'aspect de madame de Frobental m'avaient frappé.
Cependant j'étais entré dans la salle à manger, tandis que les deux dames restaient dans le salon, dont elles avaient fermé la porte. La position était assez humiUante; ma curiosité excitée au plus haut point me la fit supporter. Néanmoins ma patience eût pu se lasser, si l'attente avait élu longue ; mais au bout de quelques minutes je ne fus plus seul; deux personnes entrèrent : un nnjnsieur en cravate blanche à nœuds menaçants , une dame en toilette magnifique.
Je ne les reconnus pas au premier abord ; mais pendant
que la servante de madame Smith s'introduisait dans le salon pour annoncer leur arrivée, je remarquai que le monsieur et la dame chuchotaient tout bas en me regardant. Je les examinai mieux, et dans le visage encore plus empesé que la cravate du monsieur, dans la figm'e jeune, modeste et charmante de la dame, je reconnus mon joyeux voisin, monsieur Deslaruières, et sa femme l'effrontée promeneuse des Cbamps-Élysées. Le sentiment de répulsion qu'elle m'avait inspiré s'accrut, pour ainsi dire, par le contraste qui existait entre sa physionomie et ses actions. Tant de beauté ingénue couvrant une si indigne conduite, était à mes y eux un mensonge révoltant. Je me pris à plaindre ce bon monsieur Deslaïu-ières, qui portait sur son visage cette inelTable confiance qui donne un si vif relief au ridicule d'un mari trompé.
Je me détournai après les avoir salués froidement ; mais monsiem' Deslaurières vint à moi et me dit de l'air le plus joyeux :
— Monsieur Meylan, notre voisin, je crois ?
— Moi-même, monsieur.
— Un ami de notre ami Morinlaid ?
— Oui, monsieur.
Il m'adressa im sourire aimable et ajouta :
— Les amis des amis sont nos amis. La connaissance e^t faite entre nous, permettez que je vous présente à ma femme.
— A madame ? dis-je en baissant les yeux.
— Ah! fit monsieur Deslaurières en riant, Morinlaid m'avait bien dit que vous étiez., horriblement sauvage... Est-ce que les jolies femmes vous font peur?
Je ne puis dire quelle répugnance j'éprouvais à aborder madame Deslaurières. Indépendamment de lopinion que j'avais d'elle, sa rencontre se rattachait à une mystification dont je souffrais encore. Ce fut donc le plus gauche-
ment du monde et de l'air le plus refrogné que je me laissai conduire jusqu'auprès d'elle. Monsieur Deslaurières me présenta. Je saluai d'un air glacé et sans parler. Madame Dehlaurièves me regardait avec une attention dont je ne pus pas comprendre le motif. •
— Vous avez été malade, monsieur ? me dit-elle. Avant de lui répondre, je regardai près de moi. Déjà
monsieur Deslaurières élait à l'autre extrémité de la salle à manger. Ce brave homme semblait n'avoir eu d'autre souci que de se débarrasser de sa femme pour aller causer avec la servante qui sortait du salon. Comme je l'ai dit, j'étais animé contre madame Deslaurières de très-mauvais sentiments, et j'avais trouvé fort impertinente la question qu'elle venait de m'adresser; je lui répliquai donc assez sèchement :
— Oui, madame, j'ai été fort malade d'une promenade maladroite que j'ai faite aux Champs-Elysées.
Madame Deslaurières rougit jusqu'au blanc des yeux, et j'eus la grossièreté d'ajouter en souriant :
— Mais je vois que la promenade n'est pas fatale à tout le monde.
Madame Deslaurières ne put dissimuler sa confusion, et j'allais m' éloigner lorsque monsieur Deslaurières nous Cl ia de loin :
— Allons, allons, entrons... Eh bien ! jeune homme, donnez donc la main à ma femme.
Je m'attendais à un refus hautain et méprisant, car je croyais savoir que les dames de cette espèce ont d'ordinaire à leurs ordres une indignation factice qui leur sert à couvrir, vis-à-vis des sots, la colère qu'elles éprouvent de se voir démasquées. Mais je fus très-étonné de voir madame Deslaurières me donner la main, non point avec une fausse modestie qui m'eût paru aussi ell'rontée qu'une expression d'audace, mais avec une confusion véritable.
Sa main tremblait, une rougeur pom-prée couvrait sou visage, et en la regardant plus attentivement, il me sembla voir une larme s'éparpiller en gouttelettes brillantes sur le réseau noir de ses longs cils.
Madame Smith vint au-devant de madame Deslaurières et l'embrassa avec des démonstrations d'amitié et de ravissement.
Pendant ce temps, le mari m'avait pris à part et me disait :
— N'est-ce pas que ma femmî est drôle avec sa timidité? On dirait qu'elle sort de pension, et cependant voilà plus de quatre ans que nous sommes mariés; mais elle n'en est pas beaucoup plus avancée pour ça. Un homme qui lui parle la fait rougir.
Monsieur Deslaurières avait le visage agréable, le sourire fin ; il passait pour homme d'esprit et n'était pas non plus sans quelque mérite, et cependant il disait ce que je viens de rapporter de la meilleure foi du monde. Décidément l'état de mari a des influences dont les célibataires n'ont aucune idée.
En m'inclinant devant cette foi robuste et respectable dont monsieur Deslaurières était si rempli, je remarquai que la duchesse de Frobental examinait madame Deslaurières avec un soin tout particulier, plein d'étonnement et de crainte. Elle appela madame Smith par un petit signe, et lui dit assez haut poiu* que je pusse l'entendre :
— Oh ! c'est le portrait vivan* de la comtesse.
— Vrai? lui Jit tout bas madame Smith.
Je marchais dans un pays inconnu dont chaque parole semblait avoir un sens mystérieux. Comment madame Deslaurières pouvait-elle être le portrait vivant d'une comtesse quelconque, elle, la pupille de monsieur Bonnissens, la femme d'un commis de la guerre ? Je me résolus à écouter pour essayer de deviner.
LES DRAMES INCONNUS loi
La duchesse appela madame Deslaurières près d'elle, et, avec une grâce charmante, elle se mit à l'interroger sur elle-même, sur sa famille. Je ne pouvais entendre les réponses de madame Deslaurières : elle parlait la tête basse, comme un enfant coupable devant son jt^ge. Tout en regardant une gravure, je prêtais une oreille attentive à cet entretien pour en saisir quelques paroles, lorsqu'on annonça madame Sainte-Mars. A ce nom, toute autre pensée s'elïaça de mon esprit.
La duchesse de Frobental, madame Deslaurières, madame Smith, disparurent pour moi. Je me tournai pouvoir ma divinité : elle était ce soir-là d'une beauté souveraine. Madame Deslaurières était entrée dans ce salon le rouge sur le front, tremblante, humiliée; madame Sainte-Mars s'y présenta le front haut, le regard assuré, et je ne puis dire de quel air elle écrasa la duchesse lorsqu'elle passa près d'elle pour aller prendre le siège que lui offrit madame Smith.
Un embarras extrême s'était emparé de ma grosse voisine, et un silence glacé régnait entre les cinq ou six personnes présentes , lorsque monsieur de Favreuse entra dans le salon en assurant le nœud de sa cravate blanche ; il jeta autour de lui un regard nonchalant dont l'expression avait une impertinence inouïe. 11 était suivi du beau jeune homme aux moustaches retroussées : c'était, comme je l'ai dit, le fils du duc de Pavie, et le jeune homme s'était empressé de tirer du titre de monsieur son père le titre de marquis de Pavie, sous lequel il fut annoncé.
L'entrée de monsieur de Favreuse sembla accroître l'embarras des personnes présentes. Lui seul garda cette indifférence moqueuse qu'il semblait porter dans sa démarche comme dans ses paroles. 11 s'avança vers la duchesse, et lui dit du bout des lèvres et à voix assez basse :
— Vous êtes d'une exactitude à faire envie à un huissier.
lo2 LKS DRAMES INCONNUS
La duchesse fit un haut-le-corps d'indignation, et lui répondit d'un ton sec :
— Vous auriez pu, ce me semble, être ici à l'heure convenue.
— Qui est-ce qui fait ce qui est convenu? dit monsieur de Favreuse en se tournant du côté de madame Sainte- Mars qu'il salua avec le respect le plus impertinent.
Puis il dit à celle-ci d'une voix que les oreilles seules d'un intéressé pouvaient entendre, et en désignant le marquis de Pavie d'un legard si rapide qu'il fallut toute mon attention pour le saisir, il lui dit :
— Vous voyez qu'en faisant entrer la brebis dans le bois, j'ai amené le berger. Et d'ailleurs, à défaut de celui-là, en voici un, ajouta-t-il en me désignant à mon tour du bout de son petit doigt, qm nous massacrerait tous pour vous sauver.
On parlait par hiéroglyphes. Je me contentai d'enregistrer ces pai'oles sans paraître les comprendre. Cependant à la dernière phrase de monsieur de Favreuse, madame Sainte-Mars leva les yeux sur moi. Je ne puis dire quelle fut l'expression de son regard. Ma vue se troubla; je me sentis rougir et trembler, et, fort embarrassé de ma contenance, je portai mes yeux d'un autre côté, et j'aperçus monsieur de Pavie qui me lorgnait d'un air fort peu satisfait.
Monsieur de Favreuse avait quitté madame de Sainte- Mars, et, ayant aperçu madame Deslaurières, était allé s'asseoir à côté d'elle. Mais l'expression habituelle de raillerie du vieux comte avait fait place à une bienveillance empressée et affectueuse. Tout en lui parlant de choses fort indifférentes, son ton, ses manières, son regard, semblaient dire à madame Deslaurières : « Vous avez ici un protecteur qui ne vous manquera pas. »
Presque aussitôt on annonça monsieur Ernest Molinos,
et je pus voir à l'aise le beau partenaire de madame Deslaurières. La tom^nm-e de cet homme était la plus sanglante satire de la femme qui l'avait choisi. Puis arriva monsieur de Chabron, qui me parut être de la connaissance de madame de Frobental par le regard mystérieux et intime dont elle l'accueillit; puis une douzaine d'autres locataires de la maison, des gens qui n'avaient ensemble aucune relation ni de monde ni d'habitude.
N'était-ce qu'une réunion à laquelle madame Smith avait convoqué tous se-s voisins, sans s'inquiéter de l'étrange pêle-mêle qui devait en résulter, ou plutôt celte soirée avait-elle un but secret qu'on avait déguisé sous ime apparence de plaisir ? La manière dont les principaux personnages de cette réunion s'observaient me faisait supposer volontiers qu'on devait y traiter de quelque affaire importante, et je me promis d'observer.