UN JEU D ENFER — PROVOCATIONS
Je renonce à décrire tous les mouvements, toutes les manœuvres de cette soirée, dont le commencement se passa le sourire aux lèvres et avec la plus parfaite convenance ; mais, plus tard, voici quelques-uns des petits incidents que je pus remarquer sans que je pusse à ce moment en comprendre toute la portée.
A peine la société, selon l'expression de madame Smith, était-elle au grand complet, que monsieur Deslaurières fit un signe expressif à sa femme. Celle-ci se prépara à quitter le siège qu'elle occupait près de la duchesse, qui la retint un moment, et qui lui dit avec cette grâce protectrice qui fait la puissance des grands seigneurs sur les petits bourgeois :
— Croyez, madame, que je serai charmée de vous voir souvent ; dites-le de ma part à monsieur votre mari, que je prie de vouloir bien vous accompagner chez moi lorsque VOUS voudrez bien me faire le plaisir d'y venir.
La reconnaissance excessive de madame Deslaurières pour cette invitation m'eût paru d'assez mauvais goût, si je n'avais cru y remarquer le calcul d'une femme qui assure une sorte de protection éclatante à sa mauvaise conduite. Monsieur Deslaurières s'était retiré dans la première pièce en attendant sa femme , de façon que lorsque celle-ci passa du salon dans la salle à manger, monsieur Molinos put lui adresser à voix basse quelques observations, auxquelles madame Deslaurières ne répondit que par un regard triste et soumis.
Madame Sainte-Mars avait suivi de l'œil la sortie de madame Deslaurières, et, sans s'inquiéter si l'on pouvait l'entendre, elle dit au marquis de Chabron, qui causait avec elle, les bras appuyés sur le dos de son fauteuil :
— Et l'on reçoit de pareilles créatures !
Monsieur Molinos dut entendre cette observation; mais il n'y fit pas la moindre attention, et presque aussitôt l'on organisa quelques tables de jeu. C'était alors la fureur de l'écarté : madame Smith pria madame la duchesse de Frobental de vouloir bien commencer la partie. La duchesse s'y prêta de la meilleure grâce du monde et prit place à la table. Comme si madame Smith avait voulu rompre en visière à toutes les convenances et aux sentiments apparents que ses hôtes paraissaient avoir les uns pour les autres, elle alla immédiatement prier madame Sainte-Mars de faire le vis-à-vis de madame la duchesse. L'étonnement et le dédain avec lesquels madame Sainte-Mars accueillit cette proposition furent assez manifestes pour que madame de Frobental dût les apercev(jir ; mais de même que monsieur Molinos n'avait point pris garde aux paroles de la belle
Faiiiiy, de même madame de Frobenlal évita de voir ce .refus obstiné; et, se tournant du côté de monsieur de Pavie, elle lui adressa les reproches les plus gracieux sur son absence : « On ne le voyait plus, disait-elle, et pourtant il savait combien ses visites étaient agréables, et avec quel plaisir elles étaient accueillies par toute la maison. » j Ces mots toute lamaison avaient été soulignés d'une manière très-marquée, mais ils n'ôtèrent rien à la froideur avec llaquelle le beau jeune homme accueillait les agaceries de jla vieille duchesse.
Ce petit entretien avait suffi à madame Smith pour vaincre la résistance de madame Sainte-Mai's, qui finit par se lever de l'air le plus ennuyé, en disant d'une voix dont l'accent ne me parut nullement d'accord avec l'élégance de sa personne :
— Oh! mon Dieu, si c'est comme ça, je le veux bien; mais ça sera bientôt brossé.
Cette fois encore madame de Frobental dut entendre cette singulière parole, et cette fois encore elle resta impassible. Cela commença à m' étonner. Mais ma surprise s'accrut encore lorsque je vis la duchesse se soulever à demi, montrer gracieusement de la main à madame Sainte- Mars le siège placé de l'autre côté de la table, et lui dire de sa voix la plus avenante :
— A nous deux, si vous le voulez bien, madame.
— Quel jeu voulez-vous jouer avec moi, madame la duchesse ? reprit madame Sainte-Mars avec une impertinence qui, malgré ma passion pour elle, me déplut véritablement.
— Nous jouerons le jeu qu'il vous plaira, reprit la duchesse avec cette imperturbable politesse qui semblait ne vouloir se blesser de rien.
— Commençons par un louis, dit madame Sainte-Mars en plaçant une petite bourse sur la table.
156 LES DRAMES IKCONNUS
— Un louis, soit, dit la duchesse en tirant un petit portefeuille où elle prit une pièce d'or en laissant voir une certaine quantité de billets do banque.
Comme si cet aspect eût allumé l'avidité de ceux qui étaient autour de la table, monsieur de Pavie se mit à dire :
— Je parie dix louis pour madame Sainte-Mars.
— Je les tiens, dit la duchesse.
— Et moi dix louis, fît monsieur de Chabron.
— Je les tiens, repiit encore madame de Frobental.
— Et moi cinq louis, fit monsieur Molinos.
— Je les..
La duchesse s'arrêta et regardant doucement autour d'elle, elle dit en souriant :
— Me laissera-t-on seule contre tant d'ennemis? Voyons, ajouta-t-elle en s'adressant à moi qui demeurais immobile entre les deux camps, voyons, monsieur, ne voulez-vous pas vous mettre de mon parti, et parier quelque chose pour moi ?
A la vivacité avec laquelle avaient été proposés et acceptés les enjeux et leur quotité, je m'imaginai être tombé dans une bande de ces joueurs acharnés à qui la frénésie de leur passion rend indifféi'ent le lieu où ils sont et les personnes avec qiai ils peuvent la satisfaire. Je n'avais nidle envie d'engager sur une carte la meilleure partie de la pension que me faisait mon père, et j'aurais été fort malheureux de jeter une misérable pièce de cent sous à côté des poignées d'or déjà répandues sur la table. Je devins rouge, embarrassé, surtout en voyant madame Sainte- Mars me regarder d'un air railleur. Passer pour pauvre aux yeux de la femme dont on est amom-eux est la dernière des humiliations ; et, malgré l'envie que j'éprouvais d'être forcé à risquer une somme beaucoup trop forte pour moi, je thai quelques louis de ma poche, et je les jetai sur la table.
La partie s'engagea ; elle fut perdue pour nous en deux coups, et nos adversaires se pai-tagèrent notre argent, tandis que madame Saint-Mars disait à madame Smith :
— Je vous l'avais bien dit que ça serait vite brossé.
La duchesse se leva, et, me montrant la place avec une tranquillité parfaite, me dit :
— A votre tour, monsieur.
Cela m'obligeait à risquer encore une somme qui dépassait de beaucoup mes moyens, et quoique j'eusse de l'argent dans ma poche, j'hésitai et je balbutiai quelques mots d'excuse.
Madame de Frobcntal profita de l'action avec laquelle les gagnants se disputaient nos louis pour me dire tout bas :
— Jouez, je tiendrai tout.
Et au même instant elle glissa dans ma main une bourse pleine d'or. Mon premier mouvement l'ut de la refuser, mais presque aussitôt j'entendis monsieur de Pavie dire de son ton le plus impertinent :
— Est-ce que nous nous en tenons là?
Tandis que madame Sainte-Mars ajoutait en me regardant :
— Est-ce que l'École de droit est déjà à sec?
Au moment où j'écris ces lignes, je cherche à comprendre comment de telles paroles, l'accent dont elles furent prononcées, les allures incroyables dont elles étaient accompagnées, ne tuèrent pas sur le coup la passion que j'éprouvais pour cette belle Fanny. 11 y avait là de quoi désenchanter le plus intrépide amoureux, si l'amour n'était pas une passion à qui tout vient en aide lorsqu'elle est poussée à un certain degré, comme tout sert d'aliment à un violent incendie, même l'eau qui éteindrait un feu moins ardent. D'ailleurs, ce ne fut peut-être pas l'amour seul qui me rendit aveugle, la vanité s'en mêla ; et, comme il arrive toujours à ce mauvais sentiment, elle lit taire la
dignité qui m'ordonnait de refuser l'offre inconcevable de madame de Fi'obental, et je répondis résolument après avoir pris la bourse :
— L'École de droit est prête à tenir tête à tout le monde.
11 y eut un singulier regard jeté par madame Sainte- Mars sur l'or que j'étalais devant moi ; puis, de cet or, son regard passa à mon visage, et elle m'examina un moment avec une attention qui me troubla profondément.
— Je ne joue qu'un louis, me dit-elle en me voyant avancer une assez forte somme; il est inutile que vous fassiez plus que mon jeu, les parieurs s'arrangeront entre eux.
Ceci, à le prendre dans le sens que cela dut avoir pommoi, réparait parfaitement les paroles hasardeuses que j'avais entendues un moment auparavant. J'obéis à madame Sainte-Mars, et Ja partie s'engagea. La duchesse avait tenu tous les paris de cette partie. Je la gagnai, puis une seconde, puis une troisième, tantôt contre madame Sainte- Mars, tantôt contre l'un de ses trois partenaires, et ainsi de suite jusqu'à vingt parties. Par un singulier calcul auquel je ne fis nullement attention, la duchesse diminuait ses enjeux à mesure qu'elle gagnait, si bien que pour ne pas avoir l'air de garder l'argent de mes adversaires j'augmentai sans cesse les miens, et qu'à la vingtième partie, j'avais devant moi un bénéfice de plus de quatre cents louis.
Selon les règles du jeu, il fallut quitter la table lorsque je perdis, et j'offris ma place à madame de Frobental ; mais elle s'excusa, et à mon grand étonnement, je la vis s'emparer du bras de madame Sainte-Mars et l'entraîner dans une pièce voisine.
C'est que pendant que je jouais avec cet aveugle acharnement qui absorbe toutes les ïacultés d'vm homme, il s'était passé une petite comédie qne je n'avais pas aperçue, c'est qu'au bout de quelques parties de ce jeu effréné, la
bourse de monsieur de Pavie et celle de madame Sainte Mars s'étaient trouvées épuisées, et que la duchesse leur avait offert la sienne avec un empressement parfait. Quelles que fussent les dispositions hostiles de monsieur de Pavie et de Fanny vis-à-vis de la duchesse, ils les avaient complètement oubliées lorsqu'ils avaient été pris de cette soif fiévreuse que le joueur veut satisfaire à tout prix.
Au moment où madame de Frobental se retira, je voulus lui rendre la somme qu'elle m'avait prêtée, mais elle m'arrêta en me disant :
— Vous ne voulez donc pas me la rapporter chez moi, monsieur; vous ne voulez donc pas que j'aie le plaisir de Vous voir encore une fois?
Elle s'éloigna aussitôt en entraînant madame Sainte-Mars qui, autant que je pus le remarquer, se laissa emmener parce qu'elle n'osa pas résister à une femme envers laquelle elle venait de contracter une dette assez considérable. Nous continuâmes la partie sans ces dames j et pendant que je tenais les cartes contre monsiem- de Pavie, je vis madame Sainte-Mars rentrer seule, et un moment après elle se pencha à l'oreille du marquis de Pavie, et lui dit tout bas :
— Ne vous tourmentez pas de cet argent; eUe m'a offert tout le temps que je voudrais.
Le marquis de Pavie prit un air de mauvaise humeur, et repartit assez brutalement à madame Sainte-Mars :
— La duchesse aura son argent demain, je le veux. Madame Sainte-Mars quitta la table, et l'on vint nous annoncer que le souper était servi.
Monsieur Molinos s'était retiré.
Je ne m'étais pas aperçu que depuis une demi-heure on apportait coup sur coup des plateaux de punch; je ne sais combien de verres j'en avais bu, mais j'avais déjà la tête troublée lorsque je pris place au souper, après avoir promis de continuer la partie après le festin. Ma défaite
était probablement arrangée d'avance, et il ne fallut pas grand effort pour me pousser hors des bornes, dans l'état d'agitation où je me trouvais. Au bout de quelques instants, j'étais complètement gris.
On verra bientôt les événements qui résultèrent pour moi de cet excès : mais je ne dois pas oublier de rapporter tout de suite quelques paroles que plus tard j'aurais voulu racheter de mon sang.
Au milieu du souper, la conversation prit une liberté excessive; elle s'occupa, comme de coutume, des personnes qui avaient quitté le salon, et le nom de madame Deslaurières ainsi que celui de monsiem' Molinos ayant été prononcés, il s'éleva une vive discussion à ce sujet. Ce fut alors que madame Smith raconta le secret de cette correspondance de fenêtre à fenêtre dont j'avais été la victime bafouée. De son côté, madame Sainte-Mars raconta comment madame Deslaurières avait fatigué des exigences de ses tendresses jusqu'à monsieur Morinlaid, qui certes était une assez piètre conquête. Monsieur de Cliahron déclara qu'il évitait de rencontrer cette femme, dont les impudentes agaceries eussent fait rougir la femme la plus dissolue, et ce fut enfin un haro universel où aucune accusation, aucun mépris ne manquaient. Cependant un seul iiomme avait pris la défense de madame Deslaurières, et cet homme était monsieui' de Favreuse. A toutes les histoires qu'on racontait, il ne répondait que par ces mots :
— L'avez-vous va^ — L'avez-vous entendu? — Étiezvous présent lorsque cela s'est passé?
On avait beau appeler en témoignage les récits de tous ceux qui connaissaient madame Deslaurières, monsieur de Favreuse ne démordait pas de sa phrase interrogative. Une colère mal déguisée agitait la voix du vieux comte, qui cependant gardait ses grands airs indifférents, et il répétait pour la dixième fois :
tt L'avez-vous VU ? » lorsque, irrité par celte obstniation incrédule, je m'écriai :
— Eh bien, moi, j'ai vu !
— Jeune homme, jeune homme, reprit monsieur de Favreuse en me regardant d'un air courroucé, vous n'êtes pas assez siir de ce que vous voyez dans ce moment-ci pour parler exactement de ce que vous avez pu voir dans d'autres circonstances. Gardez ce récit pour une autre fois.
— Laissez-le parler ! s'écria-t-on de tous côtés, cai" il faut bien vous convaincre.
— Taisez- vous, jeune homme... taisez-vous! reprit monsieur de Favreuse avec colère.
— Taisez -vous vous-même, vieille... s'écria madame Smith.
Mais avant qu'elle eût le temps de prononcer le substantif qu'appelait cette épithète, monsieur de Favreuse se leva en disant du ton le plus impertinent :
— Les injures n'entrent point dans notre marché, madame, et je refuse de les recevoir, malgié les ofires réelles que vous êtes capable de m'en faire.
Il quitta la salle à manger, et alors, pressé de toutes parts, je racontai l'histoire de ma rencontre aux Champs-Elysées. Je dois le dire, je me sacrifiai le plus gaiement du monde, je me fis aussi ridicule qu'on le voulut, mais j'en pris le droit de traiter madame Deslaurià'es de la façon la plus ignominieuse; je prétendis avoir vu prendre de certaines privautés, avoir entendu certaines paroles qui ne laissaient aucun doute sur l'intimité complète qu'il y avait entre monsieur Molinos et madame Deslaurières. J'étais si ravi d'occuper l'attention de madame Sainte-Mars, d'entendre rire toute la table aux récits que je faisais, que je ne m'aperçus pas de l'infamie que je venais de commettre ; je ne la compris luême pas lorsque ma belle Fanny s'écria d'un air de triomphe :
i62 LES DRAMES INCONNUS
— J'en étais sûre !
Ce qui voulait dire certainement qu'un instant auparavant, elle doutait elle-même de toutes les histoires qu'elle avait débitées. Presque aussitôt, on se leva de table et l'on passa dans le salon.
Monsieur de Favieuse, qui s'y était installé au coin du feu, me fit un signe, je m'approchai de lui et il me dit tout bas :
— Vous venez de faire une mauvaise action, jeune homme; tâchez maintenant de ne pas faire de sottises.
L'admonition me déplut, et, malgré l'âge du comte, j'allais y répondre le plus vertement du monde, lorsque je fus appelé à la table de jeu par des cris bruyants. J'y pris place avec la confiance que m'inspiraient les quatre cents louis que j'avais gagnés, et je m'offris loyalement à tenir tous les enjeux que l'on m'offrait. iMadame Smith s'était m.ise de la partie, et je commençai à jouer avec elle. La fortune continua à me favoriser; les enjeux augmentèrent dans une proportion effrayante; l'argent avait disparu de la table et avait été remplacé par de petits carrés de papier où chacun écrivait, avec sa signatui'e, la somme pour laquelle il s'engageait.
J'en possédais déjà pour près de douze mille francs, lorsque au moment où la partie se trouvait assez poussée pour que chaque coup décidât pour moi d'un gain ou d'une perte de mille écus, la chance tourna complètement. La veine (terme de l'époque) que j'avais eue pa^sa à mes adversaires, et si l'on se rappelle avec quelle rapidité les coups se succèdent au jeu de l'écarté, on concevra facilemeiit qu au bout d'une demi-heure j'eusse rendu non-seulement les douze mille francs de signatures que j'avais devant moi, mais encore perdu les quatre cents louis que j'avais précédemment gagnés et la boui'se entière que m'avait laissée la duchesse.
La passion à laquelle j'étais en proie a été trop souvent mise en scène pour que j'aie besoin d'expliquer comment, après avoir perdu toutes ces sommes, lespoir de les rattraper me poussa à faire ce que d'autres avaient fait avant moi, c'est-à-dire à mettre ma signature sur de petits carrés de papier blanc, et j'en avais déjà perdu pour près de six mille francs, lorsque monsieur de Favreuse, dont, j'avais déjà lepoussé assez sèchement les observations, s'empara tout à coup des cartes, et les jetant au feu, déclara d'un toii résolu qu'il ne souffrirait pas qu'on jouât plus longtemps un pareil jeu en sa pi'ésence. -Je me récriai avec la violence d'un homme à qui l'ivresse et la perte ont fait perdre la raison ; mais monsieur de Favreuse se contenta de me répondre le plus froidement du monde :
— Vous pouvez aller vous faire ruiner ailleurs qu'ici, mais ici je ne le souffrirai pas.
Le marquis de Pavie et monsieur de Chabron se récrièrent à leur tour ; mais monsieur de Favreuse arrêta leurs réclamations en leur répondant :
— Ce que j'ai dit, je le maintiens ; et, si pour cela, il faut me couper la goige avec l'un de vous deux, je tâcherai de me souvenir de mon ancien métier.
Ces deux messieurs eurent honte probablement de s'adresser à un vieillard, mais il fallait quelqu'un sm- lequel ils pussent se venger de l'injure qui venait de leiur être faite ; ils se tournèrent de mon côlé et me proposèrent d'aller chez moi pour y continuer notre partie. Sur un regard que lui jeta monsieur de Favreuse, madame Sainte- Mars me fit signe de refuser, cl je lépondis que je ne voulais plus jouer.
— Et pour quelle raison ? dit monsieur de Pavie, l'œil élincelant de colère. Serait-ce par hasard à cause de l'observation de monsieur de Favreuse, et vous imaginez-vous avoir eu alTaire à des fripons ?
Ce soupçon était à mille lieues de mon esprit, mais le ton dont cette question m'avait été faite ne m,e laissait pas le droit d'y répondre avec politesse, et je repartis aussitôt :
— Je n'ai point à expliquer les motifs de mon refus, je neveux plus jouer, c'est là tout ce que j'ai à vous dire.
— Mais j'espère que vous voudrez bien payer ? dit monsieur de Chabron en me regardant du haut en bas.
— En avez-vous douté? lui dis-je en m'approchant de lui.
— J'en serai sûr, dit monsieur de Pavie, quand j'aurai reçu les six mille francs dont votre seule signature me répond.
— Ces six mille francs seront chez vous demain malin, m'écriai-je avec emportement, et ce seront mes témoins qui iront vous les porter.
Madame Sainto-Mais se jeta à rencontre de monsieur de Pavie qui semblait vouloir s'avancer sur moi, et je pus entendre le marquis lui dire d'un ton irrité :
— Oh ! vous faites des petits signes à ce monsieur ; c'est beaucoup plus que six mille francs qu'ils lui coûteront.
Malgré l'exaspération et l'espèce d'ivre«se sous l'empire desquelles je me trouvais en ce moment, je saisis cette parole avec anxiété; je crus comprendre que c'était à la jalousie que je devais l'injure honteuse que je venais d'essuyer. Cette injure me parut moins humiliante me venant d'un pareil sentiment, et une sorte de joie me traversa le cœur, car il me semblait que la jalousie d'un rival est presque un aveu de l'amour de celle qu'il soupçonne.
Je me retirai alors, et je rentrai chez moi dans un état d'agitation extrême. Je n'y étais pas depuis dix minutes queje m'étais remis en face de ma vraie position. J'avaisété insulté, j'en avais demandé raison; mais pour obtenir la réparation nécessaire à non honneur, il me fallait commencer par acquitter une dette de plus de six mille francs, et
LES DRAMES INCONNUS 16o
toute ma fortune se bornait à une pension de mille écus par an, qui m'était paye'c mois par mois par monsieur Bonsenne. Tout mon avoir actuel ne se montait pas à deux cents francs.