TENTATIONS — CONFIDENCES FAISANT SUITE AU MANUSCRIT
Si jamais ces souvenirs devaient être lus par d'autres que par les amis intimes auxquels ils sont destinés, j'avoue que je n'oserais raconter la résolution que je pris durant cette nuit. Or donc, me voyez-vous, seul dans ma chambre, avec une dette qui dépassait de l)eaucoup mes ressources, avec une injure pour laquelle je ne pouvais , pour ainsi dire, demander du sang qu'à prix d'argent; avec une nouvelle passion au cœm-, car j'étais tout à coup devenu jaloux de monsieur de Pavie ? Me voyez-vous calculant, supputant les valeurs de tout ce que je possédais : meubles, cadres, bijoux, et mes couleurs, et mon piano, et n'arrivant jamais à parfaire la somme que je venais de perdre? Me voyez-vous encore, allant et venant dans ma chatjnbre, cherchant à qui je pourrais emprunter cette somme, et trouvant à peine cinquante louis en additionnant tous les amis de mon âge, car je ne comptais pas ceux qui, une fois leurs folies de jeunesse passées , arguënt de leur expérience ou de leiu's cheveux gris pour laisser dans l'embanas, quelquefois dans la misère et dans la honte, le jeune homme qui n'a été ni plus imprudent ni plus coupable qu'ils n'ont été eux-mêmes ? Me voyez-vous devant toutes ces impossibilités, perdu, désespéré, demandant au hasard, à Dieu, à une soudaine inspiration une ressource impré\aie? Comprenez comment put m'arriverune détestable pensée ?
Je devais de l'argent à monsieur de Pavie, j'en devais à madame de Frobental. Imaginez- vous ce nom, résonnant tout à coup au milieu du tumulte do mes idées : madame de Frobental, dont je savais de si terribles secrets, une mère qui avait voulu la mort de son enfant!... Ne pouvaisje donc pas aller à elle, et, pour prix de mon silence, lui emprunter pour quelques jours cette somme qui m'était nécessaire? Cette idée me vint, je m'en détournai comme de ces fantômes qui se dressent devant vos yeux pendant les nuits de délire. J'avais beau la fuir, elle me poursuivait sans cesse; elle m'appelait, elle me sollicitait, elle me criait : « Je suis ta dernière ressource ! » Je luttais de toutes mes forces, en .appelant à mon aide et l'indignité d'un pareil marché et la difficulté de le proposer à une fennne ; mais la nécessité étouffait la voix de mon cœur sous le mot inflexible : « C'est ton dernier espoir! »
Alors je composai avec moi-même. Je me dis que, puisqu'il fallait arriver à cette honte, il fallait au moins le faire avec toutes les chances possibles de succès. Pour cela, il fallait encore m'éclairer sur le compte de madame do Frobental. Je coujus donc aussitôt an tiroir où j'avais enfermé le manuscrit qui m'avait été remis 'dans la journée et près duquel j'avais placé le portefeuille qui avait été oublié chez moi par le comte de Sainte-Mars.
Hélas ! de ce portefeuille entr'ouvert sortaient de petits bouts de billets de banque, comme des plis d'une robe légèrement relevée un pied charmant, une jambe fine et fuselée. Oh ! quelle infernale tentation ! C'était là mon affaire, c'était là l'argent que je cherchais, la réponse que je demandais à Dieu et au hasard. Je n'hésitai pas un moment, j'ouvris le portefeuille, j'enlevais les billets, je les comptai : ils étaient dix. Je tombai assis sur une chaise, le cœur plein d'une joie furieuse. Je pouvais me battre le lendemain... Je regardai cet argent comme mien, sans
penser un moment que je m'emparais d'une somme qui ne m'appartenait pas. Qu'elle eût été laissée chez moi à dessein ou qu'elle eût été oubliée par mégarde, je faisais un crime égal; car, d'une part, j'acceptai le marché honteux que j'avais repoussé le matin de toute mon indignation, ou, dun autre côté, je commettais, pour ainsi dire, un vol, quelle que fût d'ailleurs mon intention de rendre celte somme. Rien ne me vint de ces idées, je fus tout au bonheur inespéré qui m'arrivait. J'en poussai un cri qui ébranla la maison. J'allai décrocher mes épées, et je me mis aussitôt à espadonner contre les matelas de mon lit, que je lardai à tour de bras.
J'en étais là de cet exercice, lorsqu'un coup frappé discrètement à ma porte arrêta l'impétuosité de ma valeur. Je crus avoir mal entendu, et je n'ouvris point d'abord; mais un coup plus vif vint m'avertir que quelqu'un me voulait parler. Quoique les réflexions auxquelles je venais de me li\rer eussent un peu apaisé l'ivresse que j'avais rapportée de chez madame Smith, j'étais en train d'espérances folles, et je m'imaginais que madame Sainte-Mars, pressée de quelque crainte ou de quelque remords à mon égard, désirait me voir, me consoler, me donner peut-êlre du cotn-age. Je com'us donc ouvrir ma porte avec empressement.
Au lieu de la figure avenante de la chambrière de madame Sainte-Mars, j'aperçus le vieux visage d'une vieille femme. Je lui demandai assez brutalement ce qu'elle voulait de moi. Une voix humble me répondit :
— Mademoiselle Justine vous a entendu rentrer, et elle désirerait vous parler.
— Qu'est-ce que ça, lui dis-je , mademoiselle Justine? -y C'est la jeune fdle que vous avez arrachée à la colère
de monsieur de Frobental,
Le retour de ce nom me frappa en ce moment plus cpi'il n'avait encore fait. Je me rappelai que, dans son billet, monsieur de Sainte-Mars me disait que la femme que j'avais sauvée le matin était désignée sous le nom de Justine dans le manuscrit qu'il m'avait remis.
Quoique mon esprit ne pût en ce moment comprendre quels liens rattachaient les unes aux autres toutes les personnes avec lesquelles je me trouvais en contact , quoique ma querelle avec monsieur de Pavie dilt me sembler trèsindépendante de ce que je savais ou de ce que je pouvais apprendre sur madame de Frobental, je fus cependant comme instinctivement averti qu'il y avait dans tout cela quelque chose de prémédité, de résolu, et que j'étais le jouet de quelque sale intrigue. Cet aigent el ce manuscrit que je possédais ne me venaient-ils pas d'un monsieiu' de Sainte-Mars? Fanny ne portait-elle pas ce nom? madame de Frobental n'avait-elie pas été autrefois la maîtresse d'un homme qui l'avait porté? Une femme qui me paraissait dans la dépendance de monsieur de Favreuse, l'oncle de madame de Frobental, madame Smith enfin, n'avait-elle pas réuni ces deux femmes dans une mênje soirée, et cela le jour où j'avais moi-même rencontré un homme qui me confiait, sans raison apparente, des secrets auxquels je semblais devoir être parfaitement étranger? La duchesse, en me prêtant cet argent, l'argent avec lequel j'avais joué, n'avait-elle pas voulu prendre sur moi quelques avantages dont j'Ignorais la portée? La façon plus que grossière avec laquelle monsieur de Pavie m'avait cherché querelle, tout cela ne cachait-il pas un mystère qu'il était bon d'éclaircir avant d'aller plus loin? Et Justine, pi'esque assassinée par monsieur de Frobental le fils, ne se trouvait-elle pas mêlée à tout cela?
Je ne gardai pas la moindre hésitation, et, après quelques instants de réfiexion, je dis à la garde-malade que
j'étais prêt à la suivre et à monter chez la jeune fille qui me demandait.
En entrant chez elle, je la trouvais levée; elle était assise dans un vaste fauteuil. Elle me parut moins abattue qu'elle eût dû l'être après la scène épouvantable dont elle avait été la victime le matin même. Lorsque je l'examinai à la lueur de la chandelle qui brûlait piès d'elle sur un guéridon, je remarquai dans ses yeux une ardeur étrange et une sorte d'égarement qui me firent craindre que la fièvre ne l'eût envahie jusqu'au délire. Mais j'eus bientôt l'explication de cette animation extraordinaire, en apercevant près de la malade un verre dans lequel il restait quelques gouttes d'eau-de-vie.
— Comment, dis-je à la vieille femme, lui avez-vous permis de boire cela dans l'état où elle se trouve?
La vieille attacha sur moi un regard irrité.
— Venez-vous nous faire de la morale ici? me dit-elle d'une voix acre, mais avec cette netteté de prononciation qui n'appartient guère qu'aux gens qui savent bien parler; Justine ne sort pas d'une maladie de quinze jours, comme vous, qui venez de vous griser si bêtement, au risque de vous tuer ; elle a été un peu secouée, voilà tout. Il fallait bien lui donner le courage de vous raconter ce qu'elle a à vous dire.
Si ce n'eût été la vive curiosité que m'inspiraient toutes ces rencontres fortuites de personnages probablement liés les uns aux autres par un intérêt que je voulais connaître, si ce n'eût été cette curiosité, j'aurais cédé au dégoût que me causèrent ce spectacle et ces paroles de la vieille femme, et je me serais retiré. Je restai cependant; en m'adressant à Justine, je la priai de hâter ses confidences, et de me dire' surtout en quoi je pouvais lui être utile.
Je pus alors la mieux voir que je n'avais fait, et je remarquai la beauté de ses traits, qui avaient gardé leurs ad-
mirables lignes sous la flétrissure dont la misère ou le vice les avaient enripreints.
Elle me regarda à son tour, et me dit d'une voix irritée :
— Ah ! êtes-vous donc comme votre père, un marchand de sentences morales et un faiseur de mauvais tours?
On doit comprendre à quel point dut m'étonner l'apostrophe où se trouvait mêlé le nom de mon père et en des termes si peu convenants.
— Qu'est-ce que mon père peut avoir à faire en tout ceci, mademoiselle, et que signifie le ton dont vous me parlez?
— Ce qu'il signifie, reprit Justine en me prenant la main, je vais vous le dire, et puis après vous verrez s'il vous convient de me sauver des persécutions dont je suis l'objet, ou de me laisser me défendre moi-même. Si vous me réduisez à cette extrémité, le scandale qui résultera de ma défense sera votre ouvrage ; je veux vous l'épargner, car c'est à vous que je dois la vie, et, quoi qu'on puisse dire de moi , je n'oublie rien , ni le mal , ni le bien qu'on me fait.
J'écoutais cette femme avec un profond étonnement, ne sachant si je rêvais, m'égarant dans ce dédale de personnages qui m'étaient inconnus la veille et auxquels je me trouvais tout à coup lié par mon père.
Comme si cette pensée eût frappé Justine en même temps que moi, elle s'écria tout à coup en riant follement et amèrement :
— Hein, n'est-ce pas, mon cher, que c'est une drôle de chose que ce soit vous qui m'ayez sauvée, lorsque c'est votre père qui m'a perdue?...
Le ton de cette femme m'étonna peut-être encore plus que ses paroles. Justine remarqua ma surprise, et, changeant encore de manières, elle reprit avec une douceur pleine de grâce :
— Oh! je n'ai pas toujours été ce que vous me voyez; la misère et le vagabondage sont une école où on apprend vile à parler mal comme à vivre mal... Mais qu'est-ce que tout ça fait au secret que j'ai à vous dire? Je ne veux le bien de personne, le nom de personne...
— Folle... folle nue tu es... dit la vieille femme d'un ton farouche; et la vengeance... la vengeance... tu me la dois ! . . .
— Je n'en veux pas, dit Justine. On m'a plantée sur la terre pour y devenir ce que je pourrais... Eh bien! qu'on m'y laisse comme on m'y a jetée, je n'en demande pas plus, je n'en veux pas plus. Quelques sous seulement pour que je m'en aille en Allemagne ou en Italie : j'y vivrai de moimême... Il faut que vous arrangiez ça, vous, ajouta cette tille en se tournant vers moi, vous y êtes aussi intéressé que personne.
— Mais pourquoi? lui répondis-je alors.
— Pourquoi? je vais vous l'expliquer. Mais d'abord il faut que vous sachiez ce qui a amené la scène d'aujourd'hui; puis, quand vous connaîtrez les gens à qui vous allez avoir affaire, je vous ferai comprendre pourquoi vous devez me sauver, pourquoi il ne faut pas que tout ça arrive en justice.
Elle s'arrêta et reprit :
— Et pourtant, s'il y a un Dieu au ciel, il devrait me donner le courage de les mener tous devant une cour d'assises; je pourrais bien y laisser ma tète, mais ils y laisseraient leur honneur.
Elle se secoua violemment sur son fauteuil; ptiis elle s'écria avec une profonde terreur :
— Non, non, pas de prison, et puis au bout de tout c-ela, la guillotine... Qu'ils me laissent m'en aller! im passeport et trois sous par lieue, c'est tout ce que je leur demande. 11 n'y a pas de mendiant à qui on le refuse; et si vous n'avez pas assez de pouvoir pour me l'obtenir, vous
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dont le père est un gros employé du gouvernement, la duchesse deFrobental, elle....
Justine s'arrêta encore, et, me regardant fixement, elle me dit brusquement :
— Est-ce que vous l'avez vue ce soir ?
— Oui, répondis-je, je l'ai vue.
— Comment est-elle faite? rèprit-elle.
Et sans attendre ma réponse, elle ajouta :
— Oh ! ce doit être une méchante femme, car elle sait que j'existe, elle doit le savoir... D'ailleurs, si elle ne le sait pas, vous le lui direz, vous, et puis nous verrons un peu ce qu'elle fera.
— Oui, oui, nous verrons ce qu'elle fera ! dit sourdement la vieille en levant au ciel ses deux poings fermés.
— Mais tenez, s'écria vivement Justine, vous ne devez rien comprendre à ce que j.e vous dis; voici la chose comme elle s'est passée.
Justine parut se recueillir; je m'assis près d'elle, et elle reprit d'un ton brusque qui lui semblait habituel :
— Vous connaissez la Sainte-Mars, n'est-ce pas?
— La Sainte-Mars ! l'épétai-je avec bn mouvement d'indignation.
— Eh oui, la Sainte-Mars, reprit Justine en ricanant. Mais au fait on m'a dit que vous en étiez amoureux à en faire des maladies. Écoutez-moi donc bien, mon cher, et ce que je vais vous apprendre doit vous profiter, non-seulement pour le compte de votre père, mais encore pour le vôtre.
Quoique profondément indigné d'entendre profaner le nom de ma belle Fanny, je me décidai à être patient pour apprendre comment mon père pouvait être immiscé dans toutes ces affaires; je ne fis point d'observation à ce que Justine venait de me dire, et elle reprit d'elle-même :
— 11 y a de cela trois mois, madame Sainte-Mars n'avait pas encore jugé à propos de s'établir en veuve de Waterloo, elle s'appelait tout bonnement Fanny, et elle demeurait à un quatrième mansardé du faubourg Saint-Denis, dans deux chambres, dont elle appelait la plus grande son salon, parce qu'il y avait un piano et six chaises en velours d'Utrecht. Un beau jour, elle eut envie de se faire un état et de prendre des leçons de musique pour apprendre à chanter le vaudeville. Vouj savez , ou vous ne savez pas, que je suis maîtresse de piano; madame Sainte-Mars dememait sur mon carré; je m'arrangeai avec elle pour lui donner des leçons à trente sous le cachet. Si à cette époque-là j'avais voulu écouter ses bavardages, et l'entendre raconter ses prétendues histoires avec le comte de Sainte- Mars, je n'en serais pas où j'en suis aujoiu'd'hui ; mais je la haïssais d'instinct, cette femme. Et dès que je lui avais seriné ses romances et ses couplets, je prenais mon cachet et je m'en allais. Un matin, tout déménagea à la fois : femme, meubles, et mes cachets qu'elle ne rh'avait pas payés. Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait et je ne m'en serais pas autrement occupée, quoique j'eusse appris qu'elle avait fait fortune, lorsqu'un matin, à une heure où l'on ne vient chez personne, un monsiem- que je ne connaissais pas vint sonner à ma porte, puis un autre, et tous les deux...
Justme s'arrêta, et, après un moment d'hésitation, elle reprit :
— Mais il n'y a pas besoin que vous soyez, comme moi^, une heure à comprendre les scènes qu'ils me firent tous deux, je vais vous dire comment ça était arrivé. L'avantveille de ce jour-là, il y avait eu souper chez madame Sainte-Mars...
Chaque fois que Justine prononçait ce nom, j'étais saisi d'un tressaillement d'mdignation et de colère; mais je vou-
lais absolument savoir où devait aboutir ce récit, et je me contenais de mon mieux.
Justine continua ainsi :
— Le marquis de Pavie avait voulumontrer le bel appartement qu'il lui avait fait arranger dans cette maison-ci.. Il avait donc invité quelques-uns de ses amis, et parmi ceuxlà se trouvaient le petit comte de Sainte- Mars et le duc de Frobental qui a été arrêté ici ce matin, deux scélérats, entendez-vous : l'un avec sa mine de chat et ses manières veloutées, l'autre avec sa tète de cheval et sa brutalité de portefaix. Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Jui-tine en élevant la Yoix, quels misérables sous de grands noms !
Ce que j'avais aperçu de ces deux messieurs me donnait le droit de croire que ce jugement n'avait rien d'exagéré au fond ; et comme Justine paraissait tombée dans une profonde distraction , je l'engageai à continuer en lui disant :
— Eh bien^ que se passa-t-il à ce souper ?
— Oh ! mon Dieu, fit-elle avec dégoût, tout ce qui se passe dans ces orgies-là... A la fin du souper, il s'éleva une discussion sur la vertu des femmes. Le duc de Pavie se mit à se lamenter sur les infortunes des pauvres filles trompées par les promesses des hommes ! Il faisait là l'histoire de sa belle... ou plutôt il répétait celle qu'elle lui avait racontée; car vous comprenez bien qu'en face du fils du vieux comte, la belle Sainte-Mars n'avait pas pu faire croire au duc qu'elle avait été réellement mariée ; elle avait donc fait ses variations sur un autre thème. Elle lui avait dit comment elle avait été séduite par le général de Sainte-Mars qui lui avait promis de l'épouser, puis comment il avait manqué à sa parole, puis...
Justine s'arrêta encore une fois, et s'écria soudainement :
— Et c'est pourtant possible qu'elle ait dit vrai!... Et
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pourquoi n'aurait-elle pas été une pauvre enfant, misérable abandonnée comme tant d'autres qui vont devant elles sans forlune, sans guide, tendant la main au premier hasard qui leur donnera de quoi manger? Et si elle a rencontré un de ces hommes qui jouent toute l'existence d'une femme pour un caprice qui ne les occupera plus le lendemain, qui peut dire que c'est sa faute d'être devenue I ce quelle est ? Elle a tourné au libertinage... eh! mon iDieu, j'ai bien tourné au crime, moi...
— Vous ? m'écriai-je.
Justine ne m'entendit pas, et elle reprit en s'exaltant :
— C'est elle qui a raison... elle prendra sa revanche sur les sots... et sur...
Justine se retourna vivement vers moi, et me regardant d'mi air dédaigneux, elle reprit :
— Oh ! je suis sotte de vous raconter tout ça. Vous êtes amom'eux de cette femme, et Dieu sait où elle vous am-ait mené... Dis donc, s"écria-t-elle en s'adressant à la vieille femme, dis donc, la marquise, tu me parlais tout à l'heure de vengeance, en voilà une... faire ruiner et peut-être déshonorer le fils pom- punir le père !... hein?
La vieille femme répondit :
— N'aie pas peur, ça lui arrivera sans ça.
On doit concevoir quels étaient mon incertitude et mon embarras au milieu de ces paroles sans suite et qui appelaient mon attention tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, me laissant deviner çà et là des événements auxquels je croyais comprendre quelque chose sans avoir jamais le temps de m'en assurer. Je ne saurais pas mieux comparer ma position quà celle d'un homme ballotté au milieu d'une vaste étendue d'eau, perdu dans une nuit obscure et sous un ciel chargé de nuages. A chaque moment des éclairs glissent à l'horizon, il regarde, il croit voir de ce côté la rive qu'il cherche ; mais à l'instant la nuit revient, un contre-éclau'
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brille d'un autre côté et lui montre la rive à l'endroit opposé ; il se tourne de ce côté; une autre lumière arrive et le trompe encore. 11 erre ainsi sans savoir où se diriger, moins sûr de lui, plus aveuglé par ces fausses lueurs que s'il était resté dans une nuit profonde. ""
Toutefois il y avait en moi je ne sais quelle conscience de l'intérêt puissant et personnel que j'avais d'apprendre ce que cette femme avait à me dire. C'est sans doute ce sentiment qui me donna la patience de l'écouter, malgré l'incohérence de ses paroles et la colère qu'elles me faisaient éprouver toutes les fois qu'il était question de madame Sainte-Mars.
Justine en était revenue à son récit, et voici ce quelle ajouta :
— Je vous disais donc qu'il y avait eu une discussion sur la vertu des femmes. Le marquis de Pavie posait sa belle en victime, et le duc de Frobental, qui plaisante à la manière des chevaux de baquet, lui disait un tas de grossièretés, lorsque voilà la Sainte-Mars qui s'écrie (on avait un peu bu, et les paroles venaient vite et sans réflexion) ; voilà donc la Sainte-Mars qui s'écrie : ^
— Pardienne ! ça vous va bien, monsiem- de Frobental, de me traiter comme vous faites, vous dont la mère a de par le monde des enfants qui grouillent peut-être sur le pavé avec les mendiants...
— Des enfants ! s'écria le duc de Frobental en fureur.
— Tout au moins il y en a un, reprit la Sainte-Mars. Le petit comte de Sainte-Mars, le plus mauvais coquin
de la terre, voulut se mettre entre eux deux.
Encore une fois Justine s'interrompit pour dire comme par réflexion.
— Il y a entre le petit comte et la Fanny quelque chose que je ne sais pas, car il n'est pas homme à lui laisser ainsi porter le nom de son père, si elle ne le tenait pas païune
infamie. Quoi qu'il en soit, voilà le petit comte qui, pour éviter un esclandre, se met à dire :
— Voyons, Frobental, allez-vous vous fâcher de ce que dit cette folle de Fanny ? elle est un peu grise.
A ce mot, la Sainlc-Mars partit d'un éclat de rire à n'en plus finir ; puis lorsqu'elle fut calmée, .elle se mit à dire :
— Et c'est bien à vous de me démentir, monsieur de Sainte-Mars, car si la maman de monsieur a fait des siennes, votre père en savait quelque chose, puisque la fille en question est la fille du comte de Sainte-Mars.
— Mon père vous l'a-t-il dit? reprit le jeune comte de Sainte- Mars, qui oublia un moment ses allures de prudence pour se jeter sur cette nouvelle comme sur un bon morceau.
— 11 a mieux fait que de me le dire... il a...
Justine suspendit son récit, et, se grattant le front, elle reprit en paraissant chercher la solution d'un problème qui l'embarrassait :
— Ils m'ont assez souvent raconté cette scène, chacun de son côté, pour que je sois bien sûre que cela s'est passé ainsi... Oui, elle s'est arrêtée tout court à ce moment-là... Elle a compris qu'elle allait en dire plus qu'elle ne voulait; et quoiqu'elle leur ait juré vingt fois depuis qu'elle n'eu savait pas davantage, elle en sait plus qu'elle n'en dit, ou peut-être a-t-elle entre les mains des preuves!... Enfin, quoi qu'il en soit, monsieur, c'a été un horrible malheur pour moi, ça été la cause de tout ce qui m'arrive.
Justine leva les yeux au ciel, et secouant vivement la tête comme pour donner un démenti aux paroles qu'elle venait de dii'C, elle s'écria :
— Oh non ! ce n'est pas cela : il y a une Providence au ciel qui arrange tout pour arriver à la punition de ceux qui ont mal fait. Non, des hasards comme ceux-là u'nr; ivent pas si bien à temps; il y a un Dieu...
La vieille femme qu'elle appelait le raarquisse se mit à rire. Justine lui cria d'une voix acre et mordante :
— Tais-toi, la marquise, ne blasphème pas... il y a un Dieu... et tu devrais le savoir, toi!
La vieille, qui était jusque-là restée enfoncée dans son fauteuil, se leva d'un bond.
— Un Dieu !... s'écria-t-elle, allons donc ! Mais est-ce que la duchesse ne trône pas comme une vertu, tandis quermoi. . . et toi... Ah! un Dieu!
Puis elle reprit en grinçant des dents :
— Va, lorsque je la verrai traînée dans la boue et son fils à la guillotine, je croirai qu'il y a un Dieu!
— Et moi aussi, lorsque j'y serai, reprit Justine... Allons, tais-toi, vieille folle... ta tête déménage...
Justine se tourna vers moi et ajouta :
— Vous voyez qu'il faut que nous nous dépêchions d'arranger tout cela, si nous ne voulons pas que cette malheureuse nous perde tous.
La vieille femme était retombée sur son fauteuil ; mais la contraction violente de ses traits montrait qu'elle continuait en elle-même les imprécations qij'avaient suspendues les paroles de Justine.