‹ Les drames inconnusChapitre 22 sur 49 · SUITE DES CONFIDENCES — FRÈRES ET SOEUR · texte numérisé non relu

SUITE DES CONFIDENCES — FRÈRES ET SOEUR

Justine reprit, sans s'occuper de l'endroit où elle avait abandonné son récit :

— Mes affaires n'allaient pas mal ; je donnais des leçons de musique par-ci par-là... lorsque, comme je vous l'ai dit, j'entendis un matin sonner à ma porte, et je vis entrer un jeune homme qui me demanda si je ne m'appelais pas Justine et si je ne donnais pas des leçons de piano. Je ne lui

avais pas encore répondu, et je l'avais à peine fait entrer dans ma seconde chambre, que l'on frappa une seconde fois, et je vis entrer un autre jeune homme qui me fit les mêmes questions. Je ne puis vous dire pourquoi cette double visite me fit peur.

Justine s'adressa à la vieille et continua:

— Je te dis, marquise, qu'il y a un Dieu... Sans cela, d'où me serait venue cette frayeur que j'éprouvai à l'arrivée de ces deux hommes. Qu'est-ce qu'il y avait là d'étonnant? c'était mon état de donner des leçons de piano... ils venaient me parler de ça... Pourquoi donc est-ce que quelque chose sembla m'avertir secrètement que ce n'était qu'un prétexte ?

La vieille haussa les épaules, et Justine, revenant encore à moi, reprit :

— Et puis voiis allez voir, vous, ce qui arriva, et vous jugerez s'il n'y a pas de quoi faire réfléchir. Le second monsieur n'avait pas dépassé la porte que le premier sortit de la pièce où je l'avais fait entrer et lui dit d'un air brutal :

— Ah ! c'est vous, Maximilien?

— C'est vous, Annibal, lui répond le second aiTivé en refermant la porte du carré et en entrant chez moi sans que je l'en eusse prié.

— Nous sommes probablement ici pour le même but? fit le premier en fronçant ses gros sourcils, et comme s'il eût voulu manger l'autre.

— Probablement, repartit celui qui s'appelait Maximilien, en le saluant du bout de la tête et avec un air de mépris singulier.

— Eh bien, reprit Annibal, je ne suis pas fâché que l'explication ait lieu devant nous deiLX. Au moins nous saurons à quoi nous en tenir l'un et l'autre.

— Bien, fit Maximilien ; mais en regardant mademoi-

selle, dit-il en me considérant, je crois qu'on s'est moqué de nous deux.

L'autre m'examina et répondit, en me dévisageant avec insolence :

— Qui sait?... il y a des ligures honnêtes qui cachent de fameuses coquines !

J'étais chez moi et j'aurais dû mettre à la porte ces deux individus ; mais, je vous l'ai dit, leur arrivée m'avait fait peur, et puis... oh oui! quand on n'a pas la conscience tranquille, on esta la merci du premier qui a l'air devons accuser. Ils virent que j'avais peur.

Le second, celui qui, malgré son air doucereux, m'épouvantait le plus, me dit alors :

— Ne craignez rien, mademoiselle, et si vous voulez nous donner un moment d'audience, tout s'éclaircira, je l'espèrCj et à votre avantage.

S'ils n'avaient pas été si bien mis tous les deux, j'aurais cru avoir affaire à des espions de police ; et même je n'étais pas tout à fait éloignée d'avoir cette idée, lorsque l'Annibal dit à l'autre d'un air ironique :

— Entrez donc, monsieur le comte.

— Je suis à vos ordres, monsiem* le duc, répliqua l'autre.

Je vous raconte ça juste comme cela m'est arrivé, parce qu'il faut que vous compreniez bien comment il s'est fait que mon secret m'est échappé. Et puis d'ailleurs, ne fautil pas que vous sachiez tout, vous ?...

— Alors, reprit Justine, je les lis entrer chez moi, et comme tous deux gardaient le silence, je leur demandai ce qu'ils me voulaient.

— Vous convient-il d'interroger mademoiselle? fit Maximilien en s'adressant au duc.

— Interrogez-la vous-même si ça vous va , dit le duc d'un ton bourru.

Puis, se reprenant, il ajouta :

— Non, vous êtes trop adroit et lui feriez dire ce qui vous plaît.

Il se tourna vers moi et reprit brusqpiement:

— Connaissez-vous madame Sainte-Mars ?

Ce nom m'épouvanta autant qu'il me surprit.

— Madame Sainte-Mars! m'e'criai-je. Mais il n'y a pas de madame Sainte-Mars... elle est morte depuis vingt ans.

Maximilien me regarda alors avec des yeux qui me firent fre'mir jusqu'au fond du cœur.

— D'où savez-vous cela? me dit-il.

Je n'eus pas le temps de répondre, et je ne sais pas comment je l'aurais fait, lorsque le duc reprit avec une nouvelle brusquerie :

— Eh! mon Dieu, laissez là votre mère, elle est bien où elle est... et où elles devraient être toutes... Voyons, la belle, connaissez-vous Fanny la blonde?

— Oui, monsieur, lui dis-je, quoique je fusse touj(»urs préoccupée du nom que je venais d'entendre.

— Vous lui avez donné des leçons de piano ?

— Oui, monsieur.

— A quelle époque ?

— Lorsqu'elle dcmem-ait dans cette maison.

— Et depuis ? dit le duc.

— Depuis, lui dis-je, ma foi, je ne sais ce qu'elle est devenue; sans cela j'aurais été lui réclamer les trente francs qu'elle me doit.

— Qu'est-ce que c'est ? dit le duc d'un air insolent, que voulez-vous dire? Fanny doit de l'argent à une tille comme vous?...

Cette grossièreté finit par me mettre en colère, quoiqu'il y ait bien peu de chose qui me touche maintenant.

— Je vous dit qu'elle me doit de l'argent, parce qu'elle m'en doit.

iS2 LES DUAMES INCONNUS

— Vous Toyez, dit le comte en s'adressant au duc , Fanny a cependant osé nous dire, à vous et à moi, que cette ûlle l'avait volée.

— Moi ! m'écriai-je en fureur, moi, la voler ! Elle a osé dire que je l'avais volée!... Mais c'est elle qui est une voleuse... et bien pis qu'une voleuse!... Ah! elle en faisait de belles quand elle était ici !

— Ah! fit Maximilien, vous savez de ses histoires?

Je n'avais pas eu plutôt dit ce que vous venez d'entendre que j'en étais fâchée... Je ne veux qu'une chose, moi, c'est qu'on me laisse en repos...

Celui qui était le duc tenait la tête basse et semblait furieux de ce qu'il venait d'apprendre.

L'autre continuait toujours à m'observer avec ses yeux de chat, et il tinit par dire :

— Allons, Annibal, ètes-vous homme à vous faire de la peine parce que la Sainte-Mars vous a trompé? Eh bien, ne sommes-nous pas à deux de jeu? Je vous le^ déclare pour ma part, cela me parait drôle, voilà tout.

— Ça me parait ignoble, fit le duc. Eh ! mon Dieu, que cela fût arrivé il y a six mois, c'est assez simple: elle faisait argent de tout; mais maintenant que cet imbécile de Pavie lui en donne plus qu'elle ne vaut...

— Cet imbécile de Pavie, dit le comte, est avare comme un marchand de sabots.

— Non, reprit le duc... D'ailleurs, pourquoi croyezvous à cette fille ?... Il me semble qu'il n'y a rien de plus facile que de dire qu'on n'a pas volé et que d'accuser les autres pom' se disculper.

Toutes ces discussions entre ces deux messieurs m'avaient donné le temps de me remettre.

— Ah çà, leur dis-je, aurez-vous bientôt fini de m'insulter chez moi?... Vous feriez bien mieux, s'il y en a un de vous

deux qui soit le préféré, de me payer les dettes de votre belle et de me laisser la paix.

— Elle a raison, Annibal, dit le comte.

Tout à coup le duc se leva, et me regardant bien en face, il me dit :

— Voyons, vous n'avez pas pris chez Faniiy, il y a huit jours, une bague avec un brillant entouré de rubis?

, — Moi! m'écriai-je; mais je ne sais pas ce qu'elle est devenue, votre Fanny... Je ne sais pas seulement où elle loge... Est-ce que c'est elle qui a eu l'infamie de vous envoyer ici?

— Non, mademoiselle, non, dit le comte du ton le plus patelin... Elle s'en est bien gardée; c'est à force de recherches que nous avons appris que vous lui aviez donné des leçons de musique; et comme elle a dit au duc que c'était une maîtresse de piano qu'elle avait chez elle qui lui avait extorqué cette bague et un collier de brillants que j'avais eu de mon côté la sottise de lui offrir, nous sommes venus chez vous.

— Eh bien, messieurs, leur répondis-je alors, outrée que j'étais de l'inconcevable scène qu'on venait me faire, si vous êtes à la recherche de vos bijoux, vous les trouverez probablement où sont passés tous ceux qu'on lui donne, et monsieur Morinlaid peut vous en donner des nouvelles.

— Morinlaid ! m'écriai-je tout à coup, en entendant ce nom venir se mêler à tous ces autres noms si bizarrement réunis.

— Est-ce que vous le connaissez ? me dit Justine.

— Sans doute.

— Eh bien , la connaissance ne vous fait pas honneur ; vous allez en juger... Vous comprenez que lorsque j'eus dit ça, ces deux messieurs se mirent à m'interroger sur ce qu'était ce Morinlaid. Ma foi, j'en avais assez de prendre des précautions, et je leur dis la vérité. 11 dit, et c'est vrai.

qu'il est le cousin de la Sainte-Mars; mais il y autre chose entre eux.

Page 1