FRÈRES ET SCEUR. — CONFIDENCES FAISANT SUITE AU MANUSCRIT
A cette parole de Justine, je me rappelai les visites faites à madame Saiiite-Mars par Muviiilaid, visites secrètes et qui passaient par un escalier qui n'était pas celui où on entrait d'ordinaire chez cette dame, et je m'écriai :
— Comment, lui, Morinlaid, il serait l'amant,..
— Bah! fit Justine ; vous êtes fou... Oh i;on! si ce n'était que ça elle l'aurait mis à la porte... Non, non, il y a autre chose, il y a un secret entre eux... Est-ce que je ne l'ai pas vu ici la faire obéir comme une petite fille, lui prenant tout ce qu'elle avait, la rrfenaçant de tout, sans que jamais elle ait osé rien répliquer? Monnlaid en sait plus que nous tous sm- la Sainte- Jlars... Quoiqu'il en suit, j'avais raconté tout ça à ces messieurs, et ie comte avait dit au duc :
— Maintenant il ne nous reste plus qu'à faire nos excuses à mademoiselle... et quant à madame Sainte-Mars, nous sommes assez édifiés sur son compte pour savoir avec quelle facilité elle ment, et pour en conclure que la scène du déjeuner de l'autre jour est une de ses ignobles inventions pour nous faire taire l'un et l'autre.
— Je vous avoue, reprit Justine, que je ne me souciais guère de ce que cette femme avait pu dire, mais il y avait dans tout ça quelque chose qui me chift'unnait l'esprit, c'était le nom qu'on lui donnait.
— Ah çà! mais dites-moi donc pourquoi elle s'appelle maintenant madame Sainte-Mars ?
Le comte se mit à rue et repartit :
— C'est un nom de guerre qui fait très-bien pour piper les imbéciles.
— Mais, lui répondis-je, le comte de Sainte-Mars a laissé" un fils, comment se fait-il qu'il permette à cette drôlesse de porter son nom?
Celui à qui je m'adressais, Maximilien, le chat, me regarda avec son mauvais œil, et le duc lui dit aussitôt :
— Eh bien, Maximilien, vous voyez, ce n'est pas seulement dans le monde, c'est dans la plus basse classe que l'on s'étonne de l'indifi'érence avec laquelle vous laissez prostituer votre nom.
— Comment! m'écriai-je, monsieur...
— Monsieur que voilà, repartit le duc, est le fils dont vous parlez.
Je ne m'attendais pas à cette révélation, elle me suffoqua, elle m'abasourdit, elle me renversa.
— Vous,dis-je à Maximilien, le fils de monsieur le comte de Sainte-Mars?
— Oui... me dit-il, tout surpris de mon étonnement.
— Le fils de celui qui était général et colonel des grenadiers de la garde?
— Oui.
— Celui qui a fait la guerre en Amérique?
— Mais oui.
— Celui, ajoutai-je en baissant la voix, qui a été l'amant delà duchesse de Frobental?
Le comte recula et l'autre sauta au plancher en s'écriant :
— De ma mère !
Puis les deux jeunes gens se regardèrent entre eux, tandis que moi-même je les regardais l'un après l'autre, effarée, stupéfaite de cette rencontre.
Le comte m'examinait toujours et il me semblait voir qu'il cherchait à reconnaître déjà sur mon visage les traces d'une ressemblance dont il m'a souvent parlé depuis. Quant
au duc, il revint bientôt de la surprise que lui avaient causée mes paroles, et il reprit :
— C'est l'ignoble histoire que la Sainte-Mars a apprise à cette fille... Et en voilà assez, ajouta-t-il en s'avançant vers moi d'un air de menace... N'oubliez pas que si vous répétiez jamais une pareille calomnie, on saurait vous faire taire...
— Une calomnie ! répondis-je dans le trouble où j'étais, oh non ! ce n'est point une calomnie.
— Mais d'où le savez-vous donc? me dit le comte de Sainte-Mars d'un ton si alTectueux qu'il me trompa.
— D'où je le sais ?
— Oui, reprit-il en me prenant les mains, d'où connaissez-vous cette histoire... vous qui semblez être si étrangère à nous ?
— D'où je connais votre père qui §st le mien ? m'écriai-je; d'où je connais votre mère qui est la mienne? ajoutai-je en me tournant du côté du duc de Frobenfal.
Tous deux reculèrent à mes paroles, et je restai entre eux, éperdue, attendant une marque d'amitié de leur part.
Comme vous le voyez, les coups de^ théâtre se succédaient avec rapidité. Puis il se passa quelque chose de bien extraordinaire. Ceci est vrai comme je vous le dis. Ces deux hommes se mirent à me regarder en tournant autour de moi," comme eussent fait deux chiens affamés autour d'une bête dont ils ont peur. Je les suivais des yeux dans le plus profond étonnement, lorsque tout à coup monsieur de Sainte-Mars s'étant approché de moi, le duc se jeta audevant de lui en lui disant brutalement :
— Vous n'avez rien à dire à cette femme , rien , entendez-vous !
Monsieur de Sainte-Mars ne bougea pas; mais à la façon dont il regarda monsieur de Frobental , je vis que le duc
n'était pas de force à lutter avec lui. Jamais je n'a\ais vu un regard si affreux que celui-là.
Cependant Maximilien se contint , et d'une voix fort tranquille il repartit :
— Si je n'ai rien à dire à cette jeune fille, vous ne devez pas avoir non plus de confidences à lui faire.
— Si elle dit vrai , s'écria le duc , c'est la fille de ma mère, et j'ai le droit...
— Si elle dit vrai , répliqua le comte en ricanant , c'est la fille de mon père, et j'ai le droit...
Il s'arrêta en examinant le duc, qui baissa la tête.
— Eh bien , reprit-il d'un ton d'humeur, sortons tous deux ensemble, et nous ne la reverrons l'un et l'autre qu'après avoir fait nos conventions.
— Soit, fit le comte.
Et tous deux, sans m'avoir adiessé une parole, sans s"être enquis de ce que je faisais, sans me demander comment j'avais existé jusque-là, tous deux me laissèrent en même temps, et quittèrent mon appartement.
J'écoutais avec une curiosité réelle l'étrange récit de Justine, et elle remarqua la surprise que me causait la singulière conduite de ces messieurs, car elle s'empressa d'ajouter :
— Oui, monsieur, oui, cela s'est passé absolument comme je viens de vous le dire. Ni l'un ni l'autre n'ont eu un mot pour moi,
— Mais quel était donc leur projet ? dis-je à Justine.
— Ah ! reprit-elle, voici où est l'infamie... Ah ! c'est que tous deux avaient voulu acheter le silence de Fanny par de riches présents, et que ces présents ayant disparu, elle avait trouvé bon de dire qu'on les lui avait volés , plutôt que d'avouer qu'elle avait été forcée de les donner à un misérable qui savait aussi ce secret.
— Mais, repris-je, lorsqu'ils vous eiu'ent reconnue, comment se fait -il qu'ils vous quittèrent ainsi?
— Je savais depuis bien des années que j'étais la fille de la duchesse de Frobental et de monsieur de Sainte-Mars, je savais l'existence du duc et du comte ; mais il ne m'a-
. vait pas convenu d'en parler, ni de m'en servir pour me tirer de ma pauvreté... et il n'y a qu'à vous que je puis en dire la raison. Je ne m'étais donc pas trop alarmée de celte rencontre, quoique je ne fusse pas trop contente d'être connue de ces messieurs; et je me préparais à sortir pour aller donner mes leçons, lorsque je vis tout à coup rentrer le comte de Sainte-Mars... Il avait l'air fort affairé ; il me prit dans ses bras , me combla de caresses , m'appela sa sœur, s'informa, au milieu de toutes ses protestations, si je possédais des preuves de ce que j'avais avancé ; et comme je lui avouai que je les avais , le voilà qui me dit aussitôt qu'il faut les lui remettre, car le duc de Frobental veut s'en emparer.
Je me méfiai, et je répondis que ces preuves n'étaient pas chez moi (et je disais vrai), et que je ne craignais personne au monde.
Alors le comte prit une autre tournure, il me lit peur de la violence du duc, il me dit (et c'était assez plausible) qu'il lui importait peu à lui qu'on sût que son père avait été l'amant de madame de Frobental, de pareilles accusations ne touchant pas l'honneur d'un homme, et d'ailleurs monsieur de Sainte-Mars étant mort; mais qu'il n'en était pas de même de là duchesse ; que la révélation d'un pareil secret pouvait la perdre, compromettre l'avenir de sa fille, et porter la honte dans sa maison.
Avec ces raisons-là, il fut facile au comte de Sainte-Mars de me persuader que monsieur de Frobental tenterait tout pour me faire disparaître, soit par des moyens particuliers, soit en s'adressant à la police , qui était à la merci des
nobles et des riches. Je crus tout ce qu'il me disait, et je coiiî^cntis à le suivre lorsqu'il me proposa de quitter mon appartement. Je voulais remettre ma disparition au lendemain ; mais il m.'avoua alors que , sous préteste de s'entendre avec monsieur de Frobental sur ce qu'ils devaient décider de moi, il avait entraîné le duc à déjeuner, qu'il ne lui avait pas été difficile de le griser, puisque c'était la noble habitude du duc, et qu'il l'avait laissé dans cet état entre ics mains d'un certain Molinos qui était chargé de l'achever.
— Mais, ajouta-t-il , sitôt que le duc sera revenu de son ivresse, il pensera à revenir vous chercher, et si vous voulez lui échapper, il faut partir à l'instant même.
J'essayai de résister, impossible. Vous connaissez le comte de Sainte-Mars ? Il parle de veloms, il vous caresse, il vous prend, il vous enveloppe, il vous entraîne, on se fie à lui ; puis , si quelque chose lui résiste , c'est comme un tigre qui tend ses griffes et montre ses dents , il est à faire peur! Enfin, quoi qu'il en soit, et sans que je puisse dire comment cela se fit, il m'emmena de chez moi. Je ne déménageai pas, il ne voulut pas qu'on emportât mes meubles pour que le duc ne pût suivre ma trace en interrogeant ceux qui m'auraient déménagée. Je fis un paquet de mes hardes, je montai avec lui dans un fiacre, et il me conduisit ici.
— Comment ! lui dis-je, dans ia maison où était madame Sainte-Mars?
— Précisément, et il le fit à dessein. « Le duc , me disait-il, vous cherchera bien loin, mais il ne s'imaginera jamais que vous soyez demeurée si près. Et puis, ajoutat-il, s'il me soupçonne de savoir où vous êtes, il me fera suivre; j'aurai beau prendre des précautions, on saura toutes les maisons où je vais. 11 apprendi'a, c'est \Tai, que je viens ici, mais il croira q\ie je monte chez madame Sainte-
Mars ou bien chez un di; mes amis qui loge précisément au-dessus de chez vous. Il ne soupçonnera rien. C'est à TOUS à m'aider dans toutes mes précautions jusqu'au joiu" où je pourrai assui'er votre sort. »
11 est inutile de vous répéter toutes les raisons qu'il me donna pour me déterminer. Je le suivis, et il y a deux mois qu'il m'a installée ici.
Cependant, au milieu de toutes ces révélations, une circonstance particulière m'avait frappé dans le récit de Justine : c'était le nom de monsieur Molinos, l'amant de madame Deslaurières.
— Ainsi, dis-je à Justine, monsieur Molinos est un ami du comte de Sainte-Mars?
— Son ami ! me dit-elle en haussant les épaules ; c'est son espion, son âme damnée : c'est bien pis que tout cela, c'est un gueux qui, pour quelques pièces de centsou^, empoisonnerait père et mère... Du reste, ajouta Justine en s'adressant à la vieille qui était restée immobile dans son fauteuil, il a de quoi tenir, n'est-ce pas, marquise? il est le petit-fils de celui qui vous a aidée...
— Te tairas-tu, vipère ? sécria la vieille en se levant avec violence. Raconte tes secrets si tii le veux, mais ne raconte pas ceux des autres.
— Allons, allons, reprit Justine sans me laisser le temps de réfléchir aux dernières paroles que je venais d'entendre, allons, on se taira... Du reste, reprit-elle eu s'adressant à moi, ce qui touche à celle-là ne vous regarde pas. Et maintenant que vous savez qui je suis, il faut que vous appreniez ce que j'ai été et pourquoi j'ai le droit de vous demander, à vous, voti-e protection contre les deux misérables qui veulent me perdre.
Je touchais enfin à la partie du récit qui semblait devoir
LES DRAMES INCOÎWSUS 191
m'être personnelle, lorsque j'entendis le bruit de ma sonnette agitée avec une telle violence qu'il arriva jusqu'à moi. La nuit était entièrement passée, cependant je m'étonnai de cette visite matinale, et je n'avais aucune envie d'aller recevoir l'importun qui se présentait chez moi d'aussi bonne heure, lorsqu'on sonna de nouveau avec une telle force et une telle obstination, que je compris qu'il s'agissait de quelque chose d'important. Au milieu des étranges événements où je vivais depuis vingt-quatre heures, cette supposition n'avait rien d'extraordinaire, et je me décidai à quitter Justine en lui promettant de revenir aussitôt que je me serais débarrassé de l'importun qui venait troubler notre entretien.
On doit remarquer que j'ai raconté jusqu'à présent cette étrange histoire, non pas comme elle eût dû être écrite, en suivant l'ordre des dates , mais comme je l'appris moimême. Si j'avais fait autrement, ce récit eût été sans doute plus rapide, mais il m'aurait été difficile d'expliquer ma conduite, qui fut souvent dictée par les révélations qu'on me faisait.
Note de {%iO, à ma marraine. — A mesure que je relis cette histoire presque oubliée pour moi, j'y trouve de plus en plus la justification de ce que je suis devenu et de ce que j'ai fait. Quel triste début dans la vie, en effet, que ce hasard qui jeta autour de moi tous ces vices, tous ces crimes, s'agitant, se remuant dansma sphère comme si c'était ma vie ordinaire de tous les jours ! Quelle foi peut rester au cœur, lorsqu'on découvre que la beauté au front pur, au sourire candide, à la grâce pudique, n'est qu'une indigne courtisane prête à vendre à qui voudra l'acheter l'amour que moi, pauvre niais, j'avais offert de payer de mon nom et de ma main! quel profond dégoût on doit éprouver des
aulres, quel dédain de soi-même et de sa propre niaiserie ! Comme on doit avancer ensuite timidement dans ce monde qu'on trouve si ini'àme dès les premiers pas, et à quelles méchantes actions ne doit pas vous pousser, à l'âge même où le cœur ne demande qu'à être bon et confiant, cette horrible crainte qui vous saisit d'être dupe de vos propres sentiments et ridicule à tous les yeux.
Ce n'est pas que je veuille dire que c'est partout et pouitous la même histoire et les mêmes dangers. Il y en a pour qui la vie commence au milieu des sites riants de l'amour, où elle va accompagnée de véritables affections, de chants joyeux, de purs dévouements, de sincères caresses, de croyances poétiques. Heureux ceux-là ! ils ont la plus l)elle part du peu debonhem' que Dieu donne à l'humanité. Qu'ils soient donc indulgents pour ceux qui ont touflert, qu'ils ne les accusent pas sans cess9 d'avoir trouvé en eux-mêmes les vices d'un esprit sceptique, le dédain insolent d'une immoralité native, les doutes désespérés d'un cœur sans loyauté; non, non, l'homme ne naît point ainsi; c'est le monde qui pervertit son esprit, qui fausse le caractère, qui vicie son cœur. Et lorsque le spectacle du mal arrive au jeune homme avant que l'expérience du bien ait pu lui apprendre que tout n'est pas fait ainsi dans la vie, il faut l'excuser, et surtout il faut le plaindre, car il est bien peu coupable et il est bien cruellement malheureux!
Oh! maintenant que toute ma jeunesse est passée, maintenant que je suis seul, maintenant que j'ai vécu en vertu du caractère et des opinions que m'ont faits les événements de ma vie, mahitenant que je voudrais demander aux jours qui me restent à vivre quelques-unes de ces illusions que je n'ai jamais eues, maintenant je sens tout le malheur où j'ai vécu, bien plus qu'à l'époque où je vivais. Vingt ans passés dans la lutte, dans le combat, m'ont laissé tout meurtri dans ma solitude, le cœur brisé, l'àme endolc-
rie, l'esprit incertain, blessé partout et indifférent à tout. Et l'on accuse la seule affection qpui m'ait donné un peu de foi en la vie, un peu de courage contre la déception, un peu d'aspiration vers les choses de ce monde; la seule affection qui ait fait que j'ai cru un peu à la gloire! on l'accuse, on la blâme... Oh! le monde est stupide et infâme !