EXPLICATIONS TRÈS-LONGUES ET TRÈS-NÉCESSAIRES
On se rappelle que j'avais quitté Justine, rappelé chez moi par le bruit incessant de ma sonnette.
Lorsque je descendis, je fus très-ctonné de trouver à ma porte monsieur de Sainte-Mars qui, dans le biUet joint au mémoire qu'il m'avait adressé, m'avait dit qu'il était absent de Paris pour quelques jours. Il me parut probable qu'il n'avait pas voulu me tromper, car il était en pantalon de cheval, tout couvert de boue, et le désordre de son costume disait suffisamment qu'il venait de faire une longue course.
— Ah! me dit-il en me voyant, et comme si nous nous étions parfaitement connus, vous étiez chez Justine : aussi étais-je fort étonné que vous ne me répondissiez pas; car, sans prétendre vous offenser, je ne connais guère d'hommes qui puissent dormir d'un si profond sommeil lorsqu'ils doivent se couper la gorge quelques heures après, avec un homme comme le marquis de Pavie, la meilleure lame et le plus fort tireur de pistolet de toute la France...
J'avoue que depuis les quelques heures que j'écoutais le récit de Justine, j'avais complètement oublié ma querelle avec monsieur de Pavie, le duel qui devait nécessairement s'ensuivre , et ce qu'il y avait surtout de très-important
Je m'inclinai, et la duchesse reprit avec une contiance qui me prouva qu'elle n'avait aucun soupçon de ce que je pouvais savoir :
— Vous vous demandez sans doute à quel tilre cet événement peut m'intéresser ?
Je me rappelai à temps que le coupable ayant refusé de répondi'e, je pouvais à toute force ignorer son nom; je ne sais quelle idée me vint de laisser la duchesse s'engager dans son récit, et je répondis :
— J'avoue, madame, que je ne puis deviner pourquoi cet événement vous trouble à ce point.
Elle se tourna vivement vers moi, et avec une effusion de cœur que je crus être sincère, elle reprit :
— Comprenez-vous que je sois allée hier tranquille et heureuse... heureuse, non! mais enfin sans crainte de nouveaux malheurs ; comprenez-vous que je sois allée hier dans votre maison, le jour même où mon tils y avait été arrêlé comme le dernier des assassins ?
— Votre fils , madame ! m'écriai-je en continuant de jouer la comédie.
— Oui, monsieur, me dit-elle, mon fils... le duc de Frobental, l'héritier d'un des plus grands .noms de France, arrêté !
La duchesse se frappa le front à ces paroles avec un si violent désespoir qu'il me toucha vivement.
— 11 faut sauver mon fils de l'horrible position où il s'est mis, monsieur, et je compte sur vous pour cela... Je ne vous fais point d'excuse de ce que je vous dis, je n'ai pas besoin de pallier mes paroles, la douleur d'une mère doit tout vous expliquer... Si je me trompe, pardonnez-moi, mais je suis incapable de jouer avec vous une fausse comédie... Monsieui-, si pour vous déterminer il faut de l'argent, beaucoup d'argent... demandez, je vous donnerai tout ce que vous voudrez.
Je me levai et je saluai la duchesse en faisant mine de me retirer.
Elle me saisit la main et me retint en me disant :
— Pardonnez-moi... je ne sais ce que je dis... Eh bien, puisque vous êtes un homme d'honneur, vous comprendrez mon désespoir et vous me viendrez en aide... je vous remercierai à genoux de votre bonté, et ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie.
11 y avait un accent si profondément vrai dans les paroles de cette femme, que je lui dis avec un entraînement réel :
— Je suis à vos ordres, madame, et tout ce qu'il faudra faire pour vous sauver un malheur pareil à celui qui vous menace, je le ferai.
— Oh! merci, monsieur, merci... reprit la duchesse. Répondez-moi donc franchement : connaissez-vous celte femme chez qui mon Ois a commis ce crime ?
.Je m'étais engagé dans une voie d'où je ne pouvais sortir sans me donner un démenti à moi-même; je continuai donc mon rôle d'ignorant; mais cette fois je le fis assez jésuitiquement et je lépondis à la duchesse :
— Je ne la connaissais pas, du moins, avant l'événement d'hier matin.
— Vous l'avez revue depuis?
— Oui, madame.
— Qu'est-ce que c'est que cette femme ?
— Mais c'est, je crois, une pauvre fille qui donne des leçons de piano pour vivre.
— C'est sans doute une de ces femmes de vie honteuse que mou fils aura été ramasser je ne sais où... c'est la maîtresse du duc, n'est-ce pas ?
— Sa maîtresse ! dis-je, entraîné par l'affreuse idée que faisait naître en moi celte supposition ; je ne le crois pas, madame.
dence, et si vous voulez m'écouter un moment, vous allez en juger.
Je fus très-piqué d'avoir manqué mon effet, et je répondis assez sèchement à monsieur de Sainte-Mars :
— N'oubliez pas, monsieur, que j'ai fort peu de temps à . vous donner, que j'ai à prendre dès ce matin un rendezvous avec monsieur le marquis de Pavie et qu'il faut que je fasse choix des personnes qui doivent m'accompagner; car, malgré l'honneur que vous voulez bien me faire d'être mon témoin, je vous ferai observer que nous ne nous connaissons pas assez pour que j'accepte.
— Je vous ai déjà dit que ce duel ne pouvait pas avoir lieu.
— Monsieur! m'écriai-je avec colère.
— Ne nous fâchons pas, reprit le comte, ne nous fâchons pas, surtout avant de savoir à qui nous avons affaire.
— Mais, monsieur, lui dis-je, je n'ai aucune envie de le savoir.
;. Le comte me regarda de ce regard de tigre dont m'avait tant parlé Justine; mais j'étais fort décidé à ne plus me laisser imposer par cette pantomime apprêtée; et il parait que le regard par lequel je répondis au sien lui montra qu'il ne gagnerait rien à ces grimaces' menaçantes, car il reprit sa figme féline, et me dit de sa plus douce voix :
— Et que diriez- vous, monsieur,sije vous apprenais que le marquis de Pavie gène singulièrement certaines personnes, et que par une adresse admirable on vous a poussés l'un contre l'autre, dans l'espoir de cette rencontre, et qu'on compte singulièrement sm- votre courage pour se défaire du marquis?
— C'est impossible, monsieur!
— Voulez-vous me permettre de m'expliquer, me dit monsieur de Sainte-Mars, et lorsque je vous aurai dit par quels moyens on est arrivé à faire naître cette querelle, vous ne voudrez pas, j'en suis sûr, servir d'instrument à la
plus odieuse intrigue contre une femme qu'il suffit d'avoir vue pour compromettre tout ce qu'elle mérite d'intérêt et d'atïection.
— De qui voulez-vous donc parler, monsieur?
— De votre voisine, madame Sainte-Mars.
J'allais de surprise en surprise; et j'avoue qu'après avoir entendu parler de ma belle Fanny comme m'en avait parlé Justine, ce langage me sembla tout à fait extraordinaire dans la bouche du fils de l'homme dont cette femme avait usurpé le nom.
— De madame Sainte-Mars!... dis-je d'un ton, fort dédaigneux; de mademoiselle Fanny!...
— Oh ! me dit le comte en m' interrompant d'un ton grave, je sais qu'elle n'a pas le droit de porter ce nom. Mais croyez que si je ne réclame pas, croyez que si je ne fais pas cesser une chose que beaucoup de gens regardant comme un scandale, c'est que je sais que ce nom dev]Mit être le sien, qu'il lui a été promis et presque donné... Ah ! monsieur, ajouta-t-il, jamais femme n'a été plus cruellement et plus odieusement trompée !
En entendant parler ainsi monsieur de Sainte-Mars, toutes mes idées se renversèrent ; je n'étais que trop disposé à croire tout ce qu'on pourrait me dire pour la justification de madame Sainte-Mars.
J'accueillis donc ces paroles avec empressement ; tout ce que Justine m'avait dit d'odieux contre Fanny me parut résulter d'une basse jalousie, et devint à mes yeux une ignoble calomnie; et comme Justine ne pouvait pas avoir été infâme contre madame Sainte-Mars sans l'avoir été également contre tous ceux dont elle avait parlé, le comte se trouva pour ainsi dire justifié du même coup à mes yeux. D'ailleurs Justine, jusqu'au moment où son récit avait été interrompu, n'avait rien allégué de formel
tir, et vous auriez sans doute toujours ignoré quel était le coupable ; c'est moi qui vous l'ai dit.
Je trouvai la leçon si malavisée, que je ne l'acceptai point, et sans trop réfléchir à la valeur et surtout aux suites que pouvait avoir l'aveu que j'allais faire, je repartis immédiatement à la duchesse :
— Vous ne m'avez rien appris, madame, et je savais parfaitement que le coupabie était le duc de Frobental.
A cette déclaratior^la duchesse se recula sur son siège, en me regardant d'un œil de vipère.
Nous étions bien loin des sanglots de la mère, des regards éplorés et des supplications qui m'avaient accueilli.
— Quel homme ètes-vous donc? fit la duchesse d'un ton dont elle ne se donnait plus la peine de déguiser la sécheresse. Vous le saviez, dites-vous? Pourquoi me l'avoir caché? quel intérêt avez-vous à cela?... quel est votre but... votre projet?
Je pris mon parti d'être aussi sec que madanfie de Frobental ; d'ailleurs je me sentais très-fort contre elle, et lui répondis aussitôt :
— Permettez-moi, madame, de vous faire observer que le hasard le plus inattendii m'a jeté dansYme affaire déplorable; j'y suis et j'y voudrais rester parfaitement étranger. Cependant, par considération pour votre nom, j'ai bien voulu vous entendre, c'est ce que j'ai fait, c'est ce que je suis prêt à faire encore. Vous me demandez ce que je puis savoir de cette affaire, permettez-moi de vous dire que je pomiais vous demander d'abord quelles sont vos intentions, afin de régler ma conduite d'après vos propres desseins.
La duchesse se tut un moment.
Soit qu'elle eût compté sur la supériorité de sa position pour m'imposer à moi, pauvre étudiant, soit qu'elle eût mis sa confiance dans l'inexpérience d'un très-jeune homme.
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elle parut cruellement piquée de me voir entrer dans une discussion calme, et, emportée par l'humeur que lui causa ma réponse, elle repartit avec une aigreur par trop maladroite :
— En vérité, monsieur, il me semble que j'ai mis plus de boime grâce dans le service que j'ai pu vous rendre hier.
Il s'agissait des cinquante louis qu'elle m'avait prêtés... Je me sentis rougir de dépit et de lage.
— J'avais oublié de vous dire, madame, m'écriai-je en me levant, qu'au moment où j'ai reçu votre lettre, j'allais vous envoyer cette somme. J'ai si maladroitement été empressé de me rendre chez vous, que j'ai oublié de la prendre sur moi..-. Dans cinq minutes, elle vous sera remise. J'ai l'honneur de vous saluer.
Madame de Frobental m'examinait pendant que je lui parlais ainsi, et comme je prenais résolument le chemin de la porte, elle se leva, vint à moi, me prit la main et me dit avec un accent qui m'arrêta :
— Ah ! monsieur, que je voudrais que mon fils eût dans le cœur de ces nobles indignations, de ces fières colères... J'ai eu tort, monsieur, très-grand tort... mais si vous saviez toute l'horreur de ma position, vous comprendriez que le trouble où elle me plonge ne me laisse pas le pouvoir de mesurer mes paroles comme je le devrais... Ayez pitié de moi, monsieur, je vous fais mes excuses bien sincères.
Je m'arrêtai, déjà repentant de la colère que j'avais montrée, et je dis à madame de Frobental :
— Veuillez donc vous expliquer, madame, et me dire enfin quelles sont vos intentions.
— Écoutez-moi donc, reprit la duchesse : voici le plan que j'ai formé et dans lequel votre bonne volonté peut m'ètre d'un puissant secours.
éloigné des intérêts dont vous avez entendu parler jusqu'à présent.
Monsieur de Sainte-Mars avait raison. Dans ces récits qui se succédaient les uns aux autres, j'avais passé de scènes de meurtre et d'infanticide à des scènes de scandale, et voilà que je me trouvais en pleine politique, à propos d'un enfant trouvé et d'une femme de mauvaise vie. Cependant je répondis à monsieur de Sainte-Mars :
— Je vous suis parfaitement, monsieui, et je vous écoute avec une attention entière.
Il continua ainsi :
— C'est Fanny, monsieur, qui avait ces papiers, et c'est parmi ces papiers que se trouvait mêlée, je ne sais comment, une correspondance de mon père avec madame de Frobental, correspondance qui élablit de la manière la plus formelle la naissance de cette Justine.
Je me crus tout à fait sur la voie de l'intrigue que l'on voulait me démasquer, et je m'écriai triomphalement :
— Je commence maintenant à comprendre pourquoi a eu lieu chez madame Smith cette réunion bizarre, où se trouvaient madame de Frobental et madame Sainte-Mars en présence l'une de l'autre. On a tenté un rapprochement ; on aura sans doute voulu essayer de quelque maiché ignoble pour arracher ces papiers à madame Sainte-Mars.
Le comte secoua lentement la tête et s'empressa de me désabuser de ma confiance en ma propre perspicacité en me répondant :
— Point du tout , monsieur ; nous sommes plus fins que cela. Et d'ailleurs, on sait parfaitement que cette démarche eût été inutile vis-à-vis d'une femme de l'honneur et de la probité de Fanny.
Je donnais en plein dans les éloges que le comte faisait de ma belle blonde, et je l'écoutais la bouche béante, tout prêt à croue tout ce qu'il lui plairait de me dire.
Il continua en reprenant ainsi :
— Vous avez dû remarquer hier, dans le salon de madame Smith, un certain monsieur Deslaurières et sa femme ?
— Parfaitement, lui dis-je fort surpris d'entendre ce nom . Est-ce que ce monsieur et cette dame sont aussi mêlés à cette histoire?
— Pas encore; mais on les y mêle, ou l'on prétend les y mêler... Vous savez, ou vous ne savez pas que monsieur Deslaurières est chef de bureau au ministère de la guerre. Or voici ce qu'on prétend obtenir de ce monsieur, par tous les moyens possibles...
— En effet, dis-jc à monsieur de Sainte-Mars, vous me rappelez quelles amitiés extraordinaires la duchesse de Frobental a faites à celte femme, qui, entre nous soit dit...
— Oh ! quant à cela, reprit le comte, flez-vous à madame de Frobental, elle donnerait la main à un portefaix, ou recevrait chez elle la dernière des femmes, pour arriver au but qu'elle se propose... Du reste, les caresses qu'elle a faites à madame Deslaurières ne sont que l'exécution du plan qu'elle a formé avec le marquis de Chabron.
Encore un nom nouveau qui m'arrivait, encore un personnage que je croyais à mille lieues de toutes ces affaires et qui s'y trouvait intéressé.
— Le marquis de Chabron aussi ! m'écriai-je.
— D'où diable venez-vous donc, mon cher ami, me dit le comte en souriant, pour ne pas savoir l'histoire de monsieur de Chabron et de madame de Frobental? Mais il est le mari secret de la duchesse !
— Vous voulez dire son amant.
— Point du tout, son très-légitime époux. Mais comme le nom de marquise de Chabron est assez piètre, et que, d'un autre côté, il eût été peut-être très-difficile de le justifier, on a continué à l'appeler duchesse de Frobental. Du reste, elle n'est pas la seule dans cette position, et nous avons la
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que je ne comprends pas encore à quoi je puis vous servir dans l'exécution de ce pi'ojet.
— Le voici, monsieur, dit la duchesse d'im ton fort doux: ce n'est pas assez que mon fils parte, ce n'est pas assez qu'on ne retrouve plus le coupable, il faut aussi que la plainte disparaisse.
Je me rappelai immédiatement le plan que m'avait tracé monsieur de Sainte-Mars, et je voulus voir si par hasard il s'accorderait avec les vues de madame de Frobental ; je l'interrompis donc pour lui dire :
— Four cela, il faudrait que cette fillequittàt Paris aujourd'hui même, en laissant une déclaration qui porterait que c'est elle qui, poussée par un désespoir dont elle n'a pas à rendre compte, a voulu se précipiter par la fenêtre... D'un autre côté, je pourrais dire qu'elle m'a répété verbalement cette déclaration écrite, et il est probable que toute poin-suite, toute recherche contre votre fils s'arrêterait immédiatement.
— Mais c'est à merveille ! s'écria la duchesse avec un vrai sourire. Je n'aurais pas mieux imaginé, et vous avez été au-devant de toutes les difficultés. Cette fille vous at-elle donc fait part de ses intentions ?
— Peut-être...
— Et à quel prix a-t-elle mis son silence et sa disparition ?
Je m'étais engagé plus avant que je n'am-ais voulu, mais je me rappelais les paroles de Justine, son désir incessant de s'arracher à toutes ces intrigues ; il me sembla que je servais tout le monde en aidant la duchesse dans son projet, et je lui répondis :
— Je ne pense pas que le prix que Justine voudra mettre à son départ et à son silence doive vous occuper ; elle ne désire, elle ne veut que le repos. « Un passe-port et de
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quoi quitter la France, ra'a-t-elle dit, voilà tout ce que je désire. »
— Mais, reprit madame de Frobental avec une sorte d'inquiétude, comment se fait-il qu'elle ne vous ait rien dit sur la cause des violences dont elle a été l'objet ?
— Madame, voulez-vous compter sur moi ? voulez-vous croire que je vous servirai avec loyauté et franchise ?
— Sans doute.
— Eh bien, madame, veuillez ne pas m'interroger sur des choses que je ne puis pas vous dire, que je ne voudrais pas savoii"...
— Mais qu'est-ce donc ? fit la duchesse.
Comme j'allais lui répondre, un petit coup discret fut frappé à une des portes de la bibliothèque, et avant que la duchesse eiit répondu, une tête charmante se glissa entre la porte entre-bâillée.
— Que voulez-vous, Clara ? dit vivement la duchesse.
— Maman, répondit la délicieuse enfant, cette dame que vous m'avez dit de recevoir en vous attendant est là depuis ime demi-heure ; elle parait étonnée de ne pas vous voir, car elle m'a demandé plusieurs fois si je savais pourquoi vous l'avez fait prier de passer chez vous.
— Je suis à elle à l'instant, Ht la duchesse. Puis elle reprit :
— Le mini.-tre n'est point encore arrivé?
— Non, maman.
— Eh bien, tenez encore compagnie à madame Deslaurières pendant cinq minutes, je vais aller la trouver. Excusez-moi bien près d'elle, et dites-lui qu'il s'agit d'une chose qui l'intéresse au dernier point.
Cet incident, que la duchesse laissa passer comme fort indifférent, me sembla un avertissement du ciel.
Tout le plan qui m'avait été dénoncé par monsieur de Sainte-Mars commençait de cette façon à être mis à exé-
— Ah ! voici l'embarrassant, reprit monsieur de Sainte- Mars, et voici où les Deslaurières trouvent leur place. Vous comprenez fort bien que madame de Frobental n'a aucun souci des papiers politiques qui peuvent intéresser le ministre ou ses amis. Ce qu'elle veut, c'est la correspondance particulière qui la concerne. Or, une fois cette saisie ordonnée, il y aura nécessairement un agent du gouvernement chargé de l'exécuter. Si cet agent est le premier venu, il remplira probablement son mandat avec conscience; et, par conséquent, les papiers concernant madame de Frobental seront à la merci de qui voudra les lire. Si, au contraire, l'agent du ministre est un homme tout dévoué à madame de Frobental, il fera la part de chacun : celle du gouvernement et celle de la duchesse... Vous comprenez maintenant à quoi peut être bon le Deslaurières.
— Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ?
— Pourquoi?... Ah ! vous me demandez plus que je ne sais. Mais madame Deslaurières est ou doit être, sans s'en douter, dans la dépendance de la duchesse. Comment? c'est peut-être un secret que pourrait vous apprendre monsieui' de Favreuse. Quoi qu'il en soit, ce sont ces gens-là qu'elle a choisis pour l'exécution de son dessein.
L'explication du coin te de Sainte-Mars était trop catégorique pour que je ne comprisse pas enfiij parfaitement tous les fils de cette intrigue.
— Je suis absolument de votre avis, monsieur, répliquai-je à monsieur de Sainte-Mars, relativement à tout ce que vous venez de m'apprendre ; mais j'avoue que je ne vois pas en quoi cela peut concerner ma rencontre avec monsieur de Pavie.
— Ceci, reprit monsieur de Sainte-Mars, est une combinaison im peu plus infâme que les autres, et dont il me semble cependant que je vous ai déjà touché deux mots.
Le marquis Alexandre dePavieestrami de madame Sainte- Mars, et si son âge lui donnait cette liberté', je crois que déjà il serait son mari. En attendant, monsieur de Pavie veille de trop près aux intérêts de madame Sainte-Mars pour qu'on ose l'attaquer de la manière dont je viens de vous parler, tant qu'il sera près d'elle. Le marquis a, de son côté, près du ministre de la guerre des recommandations puissantes : il est le fils d'un de nos plus célèbres maréchaux, et presque tous les généraux employés au ministère sont les obligés de son père. Comme il ne soupçonne rien des intrigues dirigées contre madame Sainte- Mars, il n'a pu prémunir ses amis en sa faveur. Que faudrait-il donc pour que l'intrigue de la duchesse arrivât à bon port? que le marquis de Pavie fût éloigné de madame Sainte-Mars pendant douze ou quinze jours seulement, A vous comprenez qu'un duel peut amener ce résultat. Vous êtes jeune, vous êtes brave, vous pouvez tuer ou blesser le marquis, c'est une chance d'un contre un, c'est un jeu à pair ou non, une partie à pile ou face. Si on la perd, c'est-à-dire si c'est vous qui êtes tué ou blessé, on engagera la lutte d'une autre façon, voilà tout. Seulement on tente le résultat à tout hasard, on vous joue contre ime balle, sans que même vous ayez une part dans les bénéfices si vous leur gagnez la partie.
Je n'interrompais plus monsieur de Sainte-Mars; tout cela me semblait si exorbitant, si inouï, si abominable, que je restais anéanti dans une confusion d'idée? au milieu desquelles je m'égarais. "
— Eh bien, me dit monsieur de Sainte-Mars, qui me tenait pour ainsi dire à sa merci, pensez-vous maintenant que votre duel avec monsieur de Pavie soit une chose honorable pour vous et pour lui ? Pensez-vous que vous ne seriez pas tous les deux, vous ridicule et lui coupable d'avoir aidé à l'accomplissement de cette intrigue, si, vous
dame de Frobental l'eût écouté ! Dieu sait encore ce que m'eût valu ce récit et à quelles extrémités la duchesse eût pu se porter contre un homme qui savait... tout ce que je savais !
Heureusement que nous fûmes interrompus par l'arrivée du vieux valet de chambre qui m'avait introduit. Il annonça à madame de Frobental que Son Excellence monseigneur le ministre de la guerre était dans son salon, avec madame Deslaurières et mademoiselle de Frobental.
On ne fait pas attendre xm ministre, et surtout un ministre auquel on a une grâce à demander, et je crus que madame de Frobental allait me quitter, que je pourrais partir, et que je serais libre enfin de tenir un moment conseil avec moi-même pour savoir conunent je me conduirais au milieu de tous ces intérêts opposés qui venaient à moi sans que je pusse trop m'en expliquer la raison. Mais je fub trompé dans mon attente; la duchesse ne répondit que par un signe au valet de chambre.
Immédiatement après, elle se tourna vers moi, complètement remise et maîtresse delle-môme.
— Vous comprenez, me dit-elle, que notre explication n'en peut rester là... il faut que je sache tout...
— Je serai toujours à vos ordres, madame, dis-je à madame de Frobental, et demain...
— Aujourd'hui même, monsieur. ^ —7 Dans la soirée, si cela vous plaît.
— Non, monsieur, non, vous ne pouvez pas me quitter ainsi.
— Pardon, madame, lui dis-je; mais quelque intérêt que je prenne à votre position, quelque désir que j'aie de vous être utile, j'ai moi-même des intérêts très-graves dont il faut que je m'occupe.
— Précisément aujourd'hui même ? me dit madame de Frobental d'un air soupçonneux.
— Précisément aujourd'hui, répondis-je fort sèchement. Hier il s'est élevé entre moi et monsieur le marquis de Pavie une discussion assez vive pour que j'aie dû lui envoyer un de mes amis, et il est nécessaire que je sois chez moi quand cet ami m'apportera la réponse de monsieui- le marquis.
— C'est vrai, dit la duchesse en paraissant réfléchir. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, n'avez-vous pas contracté vis-à-vis de monsieur de Pavie une dette?
— Qui est acquittée depuis ce matin, madame, et qui ne peut plus être un obstacle à une lencontre entre nous, à moins que les explications que doit lui donner monsieur de Sainte-Mars...
On eût dit que je poussais à plaisir madame de Frobenlal de précipice en précipice. A peine relevée d'une chute, elle recevait un nouveau coup. Le nom de monsieur de Sainte- Mars lui donna encore un de ces étonnemcnts épouvantés qu'elle avait déjà subis deux fois durant notre entretien.
— Quoi ! me dit-elle, vous connaissez monsieur de Sainte- Mars ?
— Oui, madame.
— Ah ! je comprends tout maintenant... Oh ! le misé- . rable ! le misérable ! s'écria-t-elle en frappant ses mains avec violence.., il vous a dit...
Elle s'arrêta devant ce qu'elle allait me révéler et reprit :
— Il me l'avait annoncé : ni bassesses, ni calomnies, ni lâchetés, rien ne lui coûtera pour arriver à son but ; mais je jure sur mon âme que cela ne sera pas !
De tous ceux qui étaient mêlés à cette horrible histoire, monsieur de Sainte-Mars était encore celui qui, à part les injures de Justine, était resté le plus entier et le plus irréprochable; et voilà qu'à son nom les mots de misérable,
Sainte-Mars; elle sait combien sa position lui impose de retenue; elle adûjlissimuler.Mais moi qui la crois connaître mieux qu'elle-même, je sais que ce n'est pas en vain qu'une femme excite une passion aussi profonde et aussi persévérante que la vôtre.
Oh ! mon Dieu, que j'étais bête et comme j'étais à la merci de tous ceux qui voulaient se moquer de moi et me mettre en jeu à l'occasion de leurs intérêts!... Cependant, pour mon excuse, il faut avouer qu'il était difficile de se trouver avec moins d'expérience que je n'en avais dans une intrigue plus embrouillée, plus sale, plus honteuse. Je dois dire , et je le répète souvent pour qu'on puisse bien comprendre ce que je répondis, je dois dire que j'étais au milieu de toutes ces révélations contradictoires comme un homme perdu dans un pays inconnu, et qui ne voit aucune issue à la position où il se trouve, tout prêt par conséquent à se laisser conduire par le premier qui lui dira, comme à Mathan : « Voici votre chemin. » Aussi dis-je à monsieur de Sainte-Mars :
— Mais, monsieur, que voulez-vous donc que je fasse à tout cela, moi ?
— Vous pouvez, reprit monsieur de Sainte-Mars, nous rendre un énorme service à tous, et voici comment. Aujourd'hui vous avez sauvé la vie à Justine; elle vous doit par conséquent une reconnaissance (}ui doit être encore toute-puissante en elle. Voyez-la; obtenez d'elle la remise de certaines lettres qu'elle possède aussi de son côté et qui peuvent compromettre madame de Frobental.
— Mais à quoi cela peut-il vous servir, monsieur?
— Oh ! ceci, dit le comte, n'est pas une des circonstances les moins bizarres de cette histoire. La liaison de mon père et de la duchesse nous était parfaitement inconnue à moi et à Frobental, lorsqu'elle nous fut révélée dans une cir-
constance pénible, mais dont il est inutile de vous donner les détails.
Je devinais cpi'il s'agissait du fameux souper dont m'avait parlé Justine.
Le visage du comte était si profondément triste en parlant de celte circonstance, que je me sentis assez porté à croire aux accusations d'hypocrisie que Justine avait élevées contre lui. Je le laissai donc continuer.