SUITE DES EXPLICATIONS
— Le duc de Frobental , reprit le comte, n'eut rien de plus pressé , et pour des motifs que je ne veux pas qualifier, que de raconter à Chabron la scène de chez Justine. Chabron l'a redite à la duchesse, qui, épouvantée, éperdue, l'expédia auprès de madame Sainte-Mars pour obtenir d'elle des renseignements positifs. Chabron est trop bête pour ne pas être dangereux. U est difficile de se méfier de cette figure de Limousin, dont toute l'intelligence semble occupée à comprendre qu'il est bel homme. Fanny se laissa surprendre aux condoléances que lui fit Chabron sur la scène dont je viens de vous parler, et avoua qu'elle possédait la fameuse correspondance en question. C'est depuis ce temps que madame Sainte-Mars est en butte aux obsessions secrètes de la duchesse, et c'est depuis que madame de Frobental a compris qu'il n'y avait rien à gagner par les offres les plus séduisantes, qu'elle s'est déterminée à prendre le moyen que je vous ai raconté.
— En vérité, dis-je à monsieur de Sainte-Mars, je suis beaucoup plus bête que monsieur de Chabron , car je ne comprends pas quel intérêt vous avez à obtenir de Justine
Elle était véritablement belle avec sa blonde et abondante chevelure encadrant d'un ton doux et doré le sombre éclat de ses yeux noirs.
— Eli bien, monsieui- Meylan, me dit-elle, comment a tini votre soirée d'hier ?
Mademoiselle Clara, qui jusque-là avait tenu les yeux baissés sur son métier, les releva sm" moi comme pour voir ce qu'un jeune homme assez bien tourné répondrait aux agaceries d'une jolie femme.
Si madame Deslaurières avait mis de la vanité à me forcer à lui parler, j'en mis de mon côté à lui montrer que je ne me laissais point prendre à son assurance, et je lui répondis du ton le plus froid et le plus dédaigneux :
— Celte soirée a fini comme elles finissent toutes : on s'est fort ennuyé, on a beaucoup joué pour tuer l'ennui ; et il y a des gens qui ont payé fort cher la faveur de se rencontrer avec des gens qu'ils ne désiraient nullement connaître.
Il eût fallu trop de bonne volonté pour ne pas comprendre mon impertinence ; et la mine que fit madame Dèbiaurières me montra jusqu'à quel point elle en avait été blessée.
Mais elle repiit presque aussitôt sa figure riante et moqueuse, et elle me dit avec un sang-froid parfait:
— Ce que vous me dites là m' étonne, 'monsiem-, et cela m'étonne surtout de vous l'entendre dire dans ce salon, qui devrait vous rappeler que c'est chez madame Smith que vous avez eu l'honneur de rencontrer hier soir madame la duchesse de Frobental, chez qui vous êtes ce malin.
Si mademoiselle Clara n'avait été présente, ou bien si j'avais osé répondre sincèrement, j'aurais pu dire à madame Deslaurières que j'étais fort peu sensible à l'honneur d'avoir rencontré madame de Frobental ; mais à défaut de cette réponse, je voulais absolument en trouver une, et
comme j'étais en veine d'impertinence, je re'pliquai immédiatement :
— Ce n'est pas d'elle dont je veux parler, madame. Mais autant j'étais décidé à montrer à celte femme le
peu de cas que je faisais d'elle, autant elle l'était de son côté à repousser mes paroles comme si elles ne pouvaient la concerner. Aussi reprit-elle avec le souiùre le plus moqueur :
— Ah ! vous voulez parler sans doute de monsieur de Pavie, qui vous a si lestement gagné votre argent ?
Je fronçai le sourcil, et elle continua d'un air encore plus railleur :
— Mais vous avez dû trouver près de lui une compensation à l'ennui de votre soirée et au chagrin de votre perte.
Je ne puis dire jusqu'où ma réponse à cette raillerie eût pu dépasser toutes les bornes de la convenance, tant j'étais outré de voir toucher par des mains impures à un sentiment que je croyais avoir enfermé dans le sanctuaire de mon cœur.
Je ne puis, dis-je, affirmer qu'en ce moment je n'eusse pas poussé la grossièreté jusqu'à l'injure, si je n'avais remarqué que mademoiselle de Frobental m'examinait d'un air fort étonné, et qui me dit suflîsamment qu'elle ne comprenait pas qu'on pût parler à une femme du ton dont je parlais à madame Deslaurières. Cette circonstance arrêta ma réponse sui' mes lèvres, mais elle ne lit qu'accroitre ma mauvaise humeur.
Cependant, comme je ne voulais pas en avoir le démenti, et que je ne voulais pas non plus donner de moi une trop mauvaise idée à cette belle jeune fille, je m'approchai de madame Deslaurières de manière à la cacher con;plétetemont cà mademoiselle de Frobental, et je lui dis à voix basse :
— Madame, je suis plus intelligent que certaines per-
Cette menace tit une véritable impression sur le comte, et il reprit, après un moment de silence :
— Monsieur Jleylan, ce témoignage peut perdre une des plus grandes familles de France, et vous réfléchirez avant de vous laisser aller à un mouvement d'indignation fort juste sans doute, mais qui ne fera que perdre à la fois la duchesse ef madame Sainte-Mars.
— Je ne vois pas...
— Écoutez-moi donc. Supposez une action criminelle au sujet de l'événement d'hier, événement dont je suis encore à comprendre que la duchesbe nait pas été instruite sur-le-champ, car elle n'en était pas instruite hier, du moins je le pense, puisqu'elle est venue dans la maison même où il s'est passé. D'ailleurs, vous l'avez vue, avaitelle l'air d'être embarrassée à ce sujet?
— En aucune façon.
— Du reste, ajouta le comte, cela se peut expliquer par le fait que le duc n'est pas connu dans cette maison sous son véritable nom. Mais je reviens à notre question. Supposez, dis-je, qu'un procès criminel soit engagé relativement à cette affaire, voici quelles en seraient les conséquences immédiates : 1" Quelle était la raison des violences du duc de Frobental? D'arracher à Justine des papiers importants. 2° Quelles étaient ces papiers? Les preuves de la naissance de Justine. 3» Quel intérêt le duc^avait-il à s'emparer de ces papiers? C'est que ces preuves montraient Justine comme la fllle de la duchesse de Frobental et de monsieur de Sainte-Mars. — Voilà, reprit le comte, les conséquences immédiates d'un pareil procès. Et maintenant, considérez la valeur des noms qu'il va mettre en jeu, l'extrême curiosité que ces noms vont exciter dans le monde, et vous devez facilement croire que tout ce qui touche de près ou de loin à la position de Justine et aux familles quelle concerne sera mis sur le tapis. On cher-
chera, on commentera^ on expliquera, et vous devez être certain par avance que notre belle Fanny sera en Lutte aux propos les plus cruels; qu'on traduira de la façon la plus indigne sa position passée et sa position actuelle. Vousmême, à quelque titre que ce soit, vous aurez votre part de ces méchancetés plaisantes par lesquelles le monde cherche à se venger de l'ennui incessant qu'il éprouva... Ne vaudrait-il pas mieux, mille fois mieux, que tout ceci tombât dans le plus profond oubli, que Justine consentît à se retirer et à se cacher, en laissant une déclaration signée d'elle et qui attribuerait au désespoir la tentative de suicide qu'elle aurait commise hier ? Cette déclaration, corroborée par votre témoignage et aidée de quelles démarches adroitement faites auprès du premier magistrat qui aura à s'occuper de cette affaire, l'arrêterait dès son principe et donnerait à tous ceux qui s'y trouvent intéressés le temps d'assurer à chacun la tranquillité, le repos, et de faire à cette Justine elle-même un sort convenable, en la désarmant cependant des preuves qui peuvent perdre la duchesse de Frobental.
Je pris ceux qui me lisent et ceux qui m'ont jugé si sévèrement de se mettre un moment à ma place.
J'avais vingt ans, je me trouvais en présence de faits dont je n'avais eu jusqu'alors aucune idée. J'entendais parler des relations les plus exceptionnelles et les plus coupables avec une facilité telle, qu'il m'était permis de croire que c'était là le train usuel de la vie du monde. Et, quel que pût être mon dégoût pour ces intrigues qu'on venait de m'exposer avec tant de naïveté, je n'avais cependant nulle envie d'aider au scandale qu'un procès devait en faire jaillir. D'une autre part, je n oubliais pas que Justine avait mêlé le nom de mon père à toute cette histoire. Je me trouvais donc fort disposé à tout ce que demandait de moi
sidère pas comme un être sacré la femme à qui elle s'adresse ?
J'avais réussi au delà de ce que j'espérais; madame Deslaurières m'avait sans doute compris, car elle devint immédiatement assez triste et me répondit en baissant la tête :
— Vous avez probablement raison, monsieur; il doit être bon d'être aimé ainsi.
Nous en étions là de notre conversation, lorsque la duchesse reparut avec le ministre. Leur présence me rappela immédiatement dans quel but et dans quel intérêt on avait fait venir madame Deslaurières, et je lui dis tout bas :
— Prenez garde, madame, à ce qu'on veut vous faire faire
Cette parole fut encore plus puissante que tout ce que j'avais dit jusque-là; et, malgré tout le dédain que je croyais avoir pour cette femme, ma vanité fut particulièrement flattée de l'effet que j'avais produit sur elle et de l'espèce d'ascendant de mes conseils.
Elle n'eut pas le temps de me répondre, car la duchesse s'avança vivement vers nous en nous examinant tous les deux et en disant :
— Je suis charmée de voir que vous avez bien voulu réparer l'un envers l'autre l'impolitesse que j'ai faite en quittant mon salon ; j'en suis d'autant plus charmée, ajouta madame de Frubental en s'adressant plus particulièrement à madame Deslaurières, qu'il faudra que je vous demande la permission d'être encore une fois impolie envers vous, madame. Mais, si je vous enlève un aimable causeur (et ce mot fut dit avec la plus parfaite impertinence), je vous laisse du moins avec Son Excellence, qui a à vous parler d'une affaire qui ne vous intéressera pas moins que ce qu'a pu vous dire monsieur Mejlan. — Quant à vous, ajoutât-elle en se toxu-nant de mon côté, je vous demanderai en-
core un moment d'entretien, après quoi je vous laisserai parfaitement libre de mes importunités.
Comme on a pu le voir, j'avais été fort peu disposé jusqu'à ce moment en faveur de la duchesse ; l'arrogance de ces dernières paroles et de ses façons envers moi me fâcha tout à fait, et je la suivis avec l'intention bien formelle de lui montrer ce que je valais et ce que je pouvais.
Mais ce que je valais et ce que je pouvais vis-à-vis de madame de Frobental ne consistait qu'en ce que je savais, et je me résolus à le lui dire, au risque de qui pourrait en arriver.
Du reste, elle me fît la partie très-facile, car à peine fûmes-nous rentrer dans la bibliothèque, qu'elle s'écria trèsvivement et d'un ton très-impérieux :
— Monsieur, il y a dans tout ceci une intrigue infâme que vous devez connaître, puisque vous connaissez monsieur de Sainte-Mars ; il faut me la révéler, ou bien il me sera permis de penser que vous y prêtez les mains.
Je montai sur mes grands chevaux, je pris ma tenue la plus suffisante, et je répondis à la duchesse en laissant tomber mes paroles une à une :
— Et d'abord, madame, je vous prie d'observer que l'opinion que vous pouvez avoir de moi m'est fort indifférente. Je vous prie d'observer encore, madame, qu'il y a quarante-huit heures je ne connaissais ni monsieur de Sainte-Mars, ni monsieur votre fils, ni vous, madame, ni aucune des personnes qui s'agitent dans cette intrigue que vous qualifiez d'infâme et à laquelle, par conséquent, il doit m'être souverainement déplaisant d'être mêlé.
La duchesse voulut m'interrompi'e ; mais je continuai avec une fatuité si imperturbable qu'elle arrêta l'élan de sa colère.
— Voulez- vous savoir mon histoire dans tout ceci, ma-
glante. Je parle en homme d'honneur à un homme d'honneur; je n'ai d'autre intérêt dans tout ceci que d'éviter de voir le nom de mon père mclé à de pareils scandales, que de sauver à une femme charmante des chagrins qui pourraient devenir mortels pour elle... Et j'ose espérer, monsieur, que vous m'aiderez dans l'accomplissement d'un projet dont vous devez reconnaître la bonne et loyale intention.