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ENCORE DU MYSTÈRE

Comme je l'ai déjà dit, j'ai essayé de raconter les choses de la façon la plus exacte dont elles m'étaient présentées. Si je les montrais telles que l'événement me les fit voir plus tard, on me trouverait probablement absiu'de dans ma crédulité ; mais il y avait à ce moment, du moins cela me semble encore raisonnable, il y avait présomption pour moi que le comte de Sainte-Mars disait vrai, et je lui promis mon concours.

Il n'eut pas plutôt reçu ma promesse qu'il reprit :

— Quant à votre affaire avec le qjarquis de Pavie, je me charge de l'explication. Je vais immédiatement chez lui, et comme je ne veux pas que vous puissiez croire que j'ai pu rien faire ou dire en votre nom qui puisse porter la plus légère atteinte à votre honneur, je vous prie de vouloir bien accepter mon invitation pour diner avec lui, aujourd'hui même, avec quelques amis.

Je ne répondis point, et je dois dire que je passai alors par une des douleurs les plus cruelles que j'eusse encore souffertes.

— Vous ne voulez point accepter, me dit monsieur de Sainte-Mars, et cette manière vous déplaît-elle ?

Oh ! certes, si à ce moment j'avais pu me battre contre monsieur de Pavie, au risque d'être tué, j'aurais préféré ce parti à la honte de dire que je devais près de six mille francs au marquis de Pavie et que je n'avais pas de quoi les payer. Mais la rencontre, qu'elle dût être amicale ou bien qu'elle dût avoir li^u à main armée, devait nécessairement être précédée du remboursement.

J'étais dans cet horrible embarras, et, ce qui l'augmentait encore, c'était de sentir sur moi le regard curieux du comte de Sainte-Mars, aux astuces duquel je m'étais laissé prendre, mais pour lequel je me sentais cependant un sentiment instinctif de répulsion.

— Veuillez vous expliquer franchement avec moi, reprit monsieur de Sainte-Mars; je ne voudrais fairp — ^"*^ démarche qui pût vous déplaire et que v--' dussiez ensuite désavouer.

Les paroles s'arrêtaient à ma gorge, j'avais la bouche sèche.

De tous ces hommes et de toutes ces femmes chargés d'infamie dont j'avais appris l'histoire depuis vingt-quatre heures, aucun, j'en suis assuré, n'avait éprouvé une si cruelle appréhension en face de ses crimes, que la mienne en face d'un malheur si misérable.

J'étais devenu pâle au point que le comte s'approcha de moi d'un air véritablement alarmé, et s'empressa de me dire :

— Mais qu'avez-vous donc? mais il vous est arrivé quelque chose que vous ne voulez pas me dire.

— Il est arrivé, lui répondis-je dans un trouble que je comprends encore, que j'ai imprudemment joué contre monsieur de Pavie une somme que je ne possède pas en ce moment, et que jusqu'à ce que cette somme lui ait été remise par moi, toute démarche relative à notre querelle serait si mal interprétée que je dois m'abstenir.

Sainte-Mars vous a si bien informé, à ce que vous croyez, vous a-t-il dit dans quel intérêt il protégeait madame Sainte-Mars ?

— Je lui crois une vive amitié pour cette dame, et... La duchesse me rit au nez.

— Ah ! monsieur, fit-elle, monsieru de Sainte-Mars a de l'amitié pour cette femme qui a déshonoré la fin de la vie de son père...

— Mais, madame!... m'écriai-je.

— Mais au fait, reprit madame de Frobental avec un léger sourire, vous avez peut-être raison. Ils sont faits pour s'entendi-e... Tenez, ajouta- t-elle avec une brusquerie familière, voulez-vous savoir pourquoi monsiem' de Sainte- Mars ..„^ g^ raconté cette infamie? Voulez-vous savoir pourquoi cet i.^^„ie s'est fait mon ennemi mortel? C'est parce que je lui ai reiu.-i la main de ma fille.

— Comment ! madame...

— Oui, monsieur. Monsieur de Sainte-Mars a cru pouvoir prétendre à la main de Clara, et comme il ne me convenait pas de donner ma fille à un homme qui a pu tromper beaucoup de gens par son hypocrisie, mais que les cliagrins qu'il a causés à son père m'ont trop appris à connaître; comme il ne me convenait pas de lui donner ma fille, il a juré qu'il arriverait à son vbut, et c'est pour cela, monsieur, qu'il a une si tendre amitié pour madame Sainte-Mars.

Cette explication devenait fort plausible, et j'admis assez volontiers l'accusation de madame de Frobental; mais je n'en profitai pas moins pour lui montrer que si je ne voulais pas êlre la dupe de monsieur de Sainte-Mars, je ne voulais pas non plus être la sienne, et je lui dis :

— Mais, madame, s'il est vrai que c'est ce motif qui fait agir monsieur de Sainte-Mars, il prouverait que madame

Sainte-iVIars possède des papiers qu'il vous est important de ressaisir...

— Et dont il veut s'etnparer pour s'en armer contre moi; est-ce là toute votre pensée, monsieur? dit la duchesse.

— Peut-être, madame.

— Eh bien, monsieur, reprit madame de Frobental, ne trouvez-vous pas juste que je fasse, dans un intérêt de légitime défense, ce que veut faire monsieur de Sainte-Mars dans un intérêt honteux de vengeance, non point par les indignes moyens qu'il lui a plu de me supposer, mais en me servant du crédit de mes amis? Si vos conditions sont de m'empêcher de poursuivre entre les mains de madame S*nte-Mars des papiers qui peuvent intéresser le repos et l'honneur de ma famille, je n'accepte pas votre marché, monsieur, et je vous laisse vos secrets.

^ Comme il vous plaira, madame, lui dis-je; seulement, je crois devoir vous prévenir qu'alors même que vous obtiendriez par des moyens violents celte correspondance qui importe à votre repos et à votre honnem*, vous n'auriez pas désarmé monsieur de Sainte-Mars.

— Oh ! je sais, de prétendues confidences, des inventions atroces... Oh ! pour cela, je le laisse le maître de faire tous les romans qu'il voudra.

— Qui sait, madame, si à défaut de preuves écrites monsieur de Sainte-Mars n'appuierait pas la vraisemblance de son roman sur une preuve vivante?

Évidemment la duchesse ne me comprit pas, car elle me regarda fort tranquillement, qiioique avec surpiise.

— Qu'appelez-vous une preuve vivante? reprit-elle.

— Supposez, lui dis-je, supposez que la personne dont cette correspondance révèle la naissance...

La duchesse se prit à trembler.

— Que voulez-vous dire?

à cette charmante femme , que je me sentais fier de pouvoir l'y aider.

Cependant il se glissait à ce sujet dans mon cœur une espérance dont je ne voulais pas prévoir l'avenir. En effet, cet amour inconcevable, inouï, que j'éprouvais pour madame Sainte-Mars avait déjà perdu de son caractère primitif. A l'heure où j'étais arrivé, je n'eusse plus écrit la belle lettre que je lui avais fait remettre. Mais si j'avais déjà pour elle, et sans m'en douter, une adoration moins chaste, cette adoration devenait plus ardente. Madame Sainte-Mars était pour moi une nécessité de ma vie, à quelque titre qu'elle y entrât.

Quoi qu'il en soit, nos plans ayant été parfaitement arrêtés avec monsieur de sainte-Mars, il me quitta, et je restai seul pour les mettre de mon côté à exécution.

Je fis la lettre que je devais écrire à monsieur de Pavie, j'y enfermai les billets de banque ; mais une toute petite circonstance m'arrêta : j'avais oublié de m'informer de l'adresse de monsieur le marquis. Je ne trouvai d'autre moyen que de la faire demander, ou plutôt que d'aller la demander moi-même à madame Sainte-Mars, qui devait la connaître. En conséquence, je descendis chez elle.

Je remarquai encore im bruit de portes fermées avant qu'on vint m'ouvrir. Ce fut Victoire qui parut. Madame Sainte-Mars avait plusieurs domestiques, et je m'étonnai de trouver encore cette fille. On eût dit qu'elle était là en sentinelle pour les visiteurs qui venaient de ce côté. En m'apercevant elle eut un vif mouvement d'impatience. Cela me déplut, et je lui demandai assez sèchement l'adresse de monsieur de Pavie.

— Pourquoi faire ? me dit-elle d'un air fort étonné et alarmé à la fois.

' — 11 me semble que cela ne vous regarde pas ! lui dis-je.

— En ce cas, me répliqua-t-elle fort librement, il me semble que je ne suis pas un almanach d'adresses.

Comme la première fois, je tenais ma lettre à la main; Victoire continua , sans me laisser répondre à son impertinence :

— Il demeure. .. Mais si c'est pour lui envoyer cette lettre, il est inutile d'aller plus loin, car il est ici.

Elle prit alors la lettre, qui était fort épaisse, et me regarda ensuite d'un air interrogateur.

— Faites attention, lui dis-je, que cette lettre renferme six mille francs de billets de banque, et donnez-la-lui surle-champ.

— Bien, monsiem"; je vous prie de vouloir bien attendre un moment.

— Pourquoi donc?

— Mais pour que vous soyez bien sûr que la lettre est arrivée à son adresse, à moins que vous ne vouliez un reçu.

— C'est inutile, lui dis-je en me retirant.

Au même instant, une voix impérieuse sortit de la pièce qui suivait le cabinet où j'étais... On demanda qui était là. Je reconnus la voix du marquis de Pavie.

Victoire me quitta, entr'ouvrit la porte qui menait à cette pièce, et répondit :

— C'est une lettre de monsieur Michel Meylan, qui venait demander votre adresse.

— Apporte ! répondit le marquis, de l'accent dont on parle à un chien de chasse.

Victoire disparut un moment et revint aussitôt.

— Maintenant que vous êtes sîir que votre lettre est arrivée, me dit-elle avec humeur, bien le bonjour, et que Dieu vous bénisse.

Elle me ferma la porte au nez, et je restai seul sur le palier. J'attribuai tant que je pus sa grossièreté au doute

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Je me laissai dominer par l'intrépide audace de la ducliesse, et je m'inclinai devant elle en lui disant:

— En vérité, madame, vous me voyez confus, et...

— 11 faut que je voie cette femme, reprit la duchesse en m'interrompant, il faut que je la voie aujourd'hui même.. . à l'instant...

Elle s'arrêta et reprit :

— Non... en plein jour... entrer dans cette maison... non, ce n"est pas possible! Ce soir... je la verrai ce soir...

— Qui sait, madame, si avant ce soir elle n'aura pas quitté Paris?

— Pourquoi ?

— Monsieur de Sainte-Mars en a le désir, et il en a peutêtre le pouvoir.

— Mais quel est son but?

— Il doit vous paraître étrange, madame, mais il est absolument le vôtre. ^

— Je ne vous comprends pas.

— Déterminer Justine à s'éloigner après avoir laissé dans mes mains une déclaration qui justifierait votre fils...

— Ah ! c'est ainsi, fit alors la duchesse. Probablement monsieur de Sainte-Mars ne veut partager avec personne le parti qu'il veut tirer de cette femme, et il veut la soustraire aux influences du duc. La division se sera mise dans le camp de nos ennemis, et cela m'explique les fureurs de mou fils ; il aura trouvé sa complice tout à fait pasi;ée du côté de monsieur de Sainte-Mars... c'est cela!... Mais ne devez -vous pas le voir ? ne devez-vous pas recevoir de lui une réponse relative à votre affaire avec monsieur de Pavie?

— C'est vrai, madame.

— Eh bien, dites-lui, monsieur, qu'il lui serait parfai-

tement inutile d'espérer de faire disparaître cette femme. Dans cinq minutes, des hommes seront apostés à la porte de votre maison, et en quelque lieu qu'on prétendit la cacher je la retrouverais immédiatement.

— Je ne verrai monsieur de Sainte-Mars que vers cinq heures.

— 11 en est trois, monsieur, et ce soir, à huit heures, je serai chez cette Justine. Veuillez le lui annoncer. Quant à présent, monsieur, je n'ai point d'autre service à vous demander. Mais veuillez m'écouter et ne vous irritez pas, je vous supplie, de mes paroles. Vous avez du mérite, vous aurez de l'ambition, et dès à présent même vous devez avoir des désirs au-dessus de votre position. J'ai du pouvoir, monsieur; j'en ai pour faire du bien, j'en aurais, si je voulais, pour faire du mal, et au besoin je m'en servirai, si...

— Je vous ferai observer, madame, que la vie d'un étudiant qui ne se mêle que de ses études est à l'abri de toute persécution.

— C'est ce qui n'est pas certain; mais ce que vous devez comprendre, c'est que votre père occupe dans la diplomatie un poste élevé, un poste lucratif, et que la 4égèreté avec laquelle il a disposé de sa fortune lui rend cet emploi nécessaire. Ce poste peut devenir plus brillant, comme il peut lui être enlevé.

— Madame!... m'écriai-je.

— Plus bas, monsieur, me dit la duchesse; au point où le hasard m'a placée vis-à-vis de vous, il est nécessaire qu'il n'y ait point d'équivoque sur vos intentions et sur les miennes. Vous m'avez comprise, j'espère... Ce soir, sans doute, je pourrai vous en dire davantage.

J'avais le coem- gros et la bouche pleine de reproches sanglants; mais après ce qu'elle m'avait dit, la duchesse jugeant que toute discussion ne ferait qu'affaiblir l'effet

d'une course assez rapide pour me montrer qu'on avait hâte de me -voir arriver, je descendis dans la cour d'un immense hôtel ; mais au lieu de me mener au grand perron où étaient les antichambres, la voiture s'arrêta à l'une des ailes et en face d'une porte particulière qui s'ouvrit à mon arrivée, et à laquelle je trouvai un vieux valet de chambre en grande tenue, qui me demanda si j'étais monsieur Michel Meylan. Après ma réponse affirmative, il m'engagea à le suivre, et j'entendis la voiture quitter la cour de l'hôtel.

J'étais en veine de tout observer et d'attacher un sens particulier à tout ce qui m' arrivait, et quoique mon entrée n'eût eu rien de mystérieux, je trouvai cependant qu'il devait y avoir eu des raisons particulières pour m'introduire par un autre chemin que celui qui me semblait être la voie ordinaire.

Je suivis le valet de chambre jusqu'au premier; il m'ouvrit une porte et me fit entrer dans une vaste bibliothèque en me priant d'attendre un moment. J'examinai l'endroit où je me trouvais, et je vis un magnifique portrait de David, représentant un homme, d'une figure assez insignifiante, en costume de sénateur. C'était le portrait de monsieur de Frobental. Celui de la duchesse lui faisait pendant. C'étaient bien là tous les traits de madame de Frobental, c'étaient ses yeux ardents et lumineux, sa bouche aux lèvres minces et seirées, le nez parfaitement dessiné; le contour sévère et pur de son visage. Mais tout cela était d'une jeunesse qui semblait devoir remonter à plus de vingt-cinq ans, si l'on comparait le portrait à ce qu'était devenue la duchesse. Les cheveux étaient d'un châtain plein de douceur, le sourire aimable, le teint animé, la lèvre rose, pas une ride, pas un pli, pas une marque de vieillesse, quoique ce ne fût plus la figure d'une très-jeune femm^ . Cependant ce portrait était daté de 1812, et en 1821 madame de Frobental avait les cheveux d'un blanc de neige. Une maigre

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excessive, une pâleur mate accusaient tous les angles de ce visage si gracieux et si plein huit ou dix ans avant, et lui donnaient l'expression forouche qui m'avait saisi la première fois que je l'avais vue.

Tout occupé de ces réflexions, j'étais resté en contemplation devant ce portrait, de façon que je n'entendis pas ouvrir l'une des portes de la bibliothèque, et que je fus trèssurpris en entendant une voix grave dire près de moi :

— Ah ! la douleur vieillit plus vite que les années, vous le voyez, monsieur.

Je me retournai, c'était la duchesse.

J'étais venu dans cette maison avec les plus fâcheuses dispositions contre cette femme ; mais malgré moi, à l'aspect de ce portiait, à la per.sée de ce changement si extraordinaire survenu en si peu d'années, les paroles qu'avait prononcées madame de Frobental me touchèrent vivement.

— Qui sait, me dis-je en moi-même, si cette femme qu'on m'a représentée comme si dure, si insensible, si coupable, n'a pas eu horriblement à souffrir de sa faute, et peut-être encore plus de la calomnie?

Je m'inclinai respectueusement devant la duchesse, qui me montra un siège et qui s'assit près de moi.

Elle était encore plus pâle qu'à l'ordinaire, et sa respiration haletante et pénible me fit voir qu'elle était à peine maîtresse de son émotion. J avais presque pitié d'elle, mais j'étais moi-même fort embarrassé, et d'ailleurs je ne voulais pas être le premier à engager l'entretien. 11 y eut donc entre madame de Frobental et moi un assez long silence.

Enfin la duchesse se décida à parler :

— Ma démarche, me dit-elle d'une voix entrecoupée, doit vous paraître très-extraordinaire; elle se rattache cependant à un événement que je n'ai appris que ce matin, ^t auquel vous avez pris part. C'est celui qui est arrivé hier dans votre maison.

pour moi, l'obligation où je me Iromais de m'acquitter envers lui avant de lui demander raison de ses insolences.

Lan ivée de monsieur de Sainte-Mars me ramena à ma vraie situation, et, si l'on se rappelle sur quelles ressources j'avais compté pour payer monsieur de Pavie, on doit comprendre combien la présence de monsieur de Sainte-Mars dut me causer d'embarras. U me sembla que cet hom.me devinait l'emploi que je voulais faire de'l'argent qu'il avait laissé chez moi, et je rougis comme s'il m'avait suipris violant un dépôt sacré.

Probablement le comte se trompa à mon émotion, car il me dit, pendant que je l'introduisais dans mon appaitement:

— Ne craignez rien, monsieur; il est impossible que ce duel ait lieu... Dans tous les cas, je m'en charge; car J'ai fait dix lieues en deux heures pour venir être votre témoin.

Cette façon de disposer de moi, de pénétrer dans mes affaires était plus qu'extraordinaire; mais ma position était si étrange, et, comme me l'avait dit Justine, les allures du comte de Sainte-Mars avaient quelque chose de si impérieux et de si décisif, à travers les formes obséquieuses qu'il affectait, que je ne lui répondis pas.

11 ne faut pas oublier que j'avais vingt ans tout au plus à lépoque dont je parle, et que la différence qu'il y avait enlre mon âge et celui de monsieur de Sainte-Mars était relativement très- considérable. En effet, monsieur de Sainte- Mars avait alors plus de vingt-cinq ans, quoiqu'il parût beaucoup plus jeune. D'un autre côté, il eût eu sur m( i, dans tous les cas, un avantage énorme, c'était d'avoir cié de bonne heure le raaitre de sa vie, d'avoir eu à la dirigci-, à la défendre, à la pousser. D'ailleurs, il savait probablement ce qu'il voulait, où il allait; tandis que moi, j'étais perdu au milieu d'une foule d'événements bizaires auxquels je paraissais paifaitenient étr.mger et auxquels on s'ubstinait à me mêler sans que je pusse en deviner la rai-

son. Cela me déplaisait au fond ; mais, soit curiosité, soit défaut de volonté, je ne savais comment échapper à cette obsession.

Quoi qu'il en pût être de mes dispositions envers le comte de Sainte-Mars, je le laissai s'installer chez moi avec le sans»^façon d'une vieille connaissance, et il fut le maître d'engager la conversation comme il l'entendit, tant j'étais troublé et comme ivre de cette succession rapide d'événements et de rencontres.

— Avez-vous Iule mémoire cpie je vous ai fait remettre, monsieur? me dit-il.

— J'en ai lu une assez grande partie, lui dis-je," assez pour savoir ce qu'est madame de Frobental...

— Assez pour savoir ce qu'est cette Justine que vous avez sauvée ?

— Non, monsieur, non; c'est elle-même qui m'a appris qu'elle était l'enfant remise à madame de Prémontré pour être sacrifiée à ce que la duchesse appelle son honneur.

— Ah ! me dit monsieur de Sainte-Mars d'un ton surpris, c'est Justine... Comment se fait-il que vous, qui lui êtes parfaitement inconnu, elle ait pu vous choisir pour une pareille confidence ?

Je me remis un peu, et d'ailleurs monsieur de Sainte- Mars me la donnait trop belle pour que je ne trouvasse pas la réponse; aussi lui dis-je :

— Je ne sais, monsieur, quel titre de plus je pouvais avoir à la confidence encore plus extraordinaire que vous m'avez faite vous même.

Je croyais avoir pris monsieur de Sainte-Mars au défaut de la cuirasse ; mais il se contenta de sourire légèrement et me répondit aussitôt :

— Oh ! monsieur, j'ai mille millions de raisons, meilleures les unes que les autres, pour vous faire cette confi-

— Mais qu'est-elle donc ? et d'où pouvaient venir les violences de mon fils envers cette femme, s'il n'avait aucun doute sur elle, si elles ne partaient de quelque sentiment violent de jalout^ie qui l'a égaré jusqu'au crime?

Je me trouvai pris dans cet'e question et je ne sus pas m'en tirer plus adroitement qu'en répondant :

— Quant à cela, je l'ignore parfaitement.

— Mais enfin, puisque vous l'avez revue, que vous at-elle dit? quelle cause a-t-elle donnée à la présence démon fils, à cette altercation, à ces violences?

Je me sentis rougir et la duchesse vit mon embarras : je ne sus que répondre.

— Il y a quelque chose que vous ne voulez pas me dire, monsieur, reprit-elle en me dévorant des yeux, quelque chose de plus affreux peut-être que tout ce que je puis supposer.

J'hésitais lui moment pour savoir si je dirais toute la vérité à madame de Frobental, mais l'embarras que j'eusse éprouvé à la lui dire eiit été encore plus grand que celui que ^'éprouvais à me taire.

— Quoi que j'aie pu apprendre de cette malheureuse fille, dis-je à la duchesse, cela ne peut en rien changer mes dispositions à vous rendre tel service que vous me demandere?.. Veuillez donc vous hâter de m'hpprenJre ce que vous désirez que je fasse, car je lui ai promis de retourner près d'elle, et j'y serais déjà si votre lettre ne m'avait appelé ici.

Jamais changement de décoration ne s'opéra plus vite que celui qui se fit alors dans l'air, la voix et les façons de la duchesse à mon égard.

Au lieu de cette douleur pleine d'entraînement qui semblait la jeter à mes pieds, au lieu de cette parole que les sanglots paraissaient suffoquer à chaque instant, au lieu

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de cette confiance qui m'avait séduit, je vis une froideur hautaine serépandre sur ses traits.

— Pardon, me dit-elle, monsieur, mais je croyais que vous m'aviez comprise ; je croyais que vous ne mettriez pas de restriction au service que je vous demande.

— Des restrictions!... lui dis-je d'un ton véritablement foi't surpris. A mon toiu, madame, je ne vous comprends pas; je n'ai mis aucun retard à me rendre chez vous dès que vous m'y avez demandé ; je vous ai dit que j'étais tout à vous à l'instant où vous m'avez prié de vous aider à sauver votre fils; que pouvais-je de plus, madame?

— Je n'ai le droit de rien vous demander, monsieur, fit la duchesse, et vous ne me devez rien ; mais vous commencez la vie, et par conséquent il y a des choses que vous ignorez sans doute et que je dois vous dire. Ce qui fait les hommes d'honneur, monsieur, c'est, avant toute chose, la franchise. Vous êtes mêlé à une affaire déplorable et où l'honneur et la liberté de mon fils sont compromis; je me livre à vous, je vous dis tout ; c'est une mère qui vous parle, qui vous implore, une mère qui a besoin de tout savoir pour agir d'une manière efficace et prudente; et voilà que, je ne sais sous quel prétexte et dans quel but, vous refusez de m'apprendre des choses qui peuvent m'éclairer, me guider... Pensez-vous, monsieur, qu'en présence de cette conduite je puisse croire à la franchise de vos offres ? Pensez-vous que je ne puisse pas en être à me repentir de vous avoir confié un secret qui peut perdre mon fils ?

— Je vous avoue, madame, que je ne vois pas le secret que vous m'avez confié.

— Monsieur, je ne suis pas tellement privée d'amis, reprit la duchesse, que je n'eusse pu obtenir dès ce matin l'élargissement du duc ; je l'eusse éloigné, je l'eusse fait par-

contre le comte, et ses paroles renfermaient plutôt des injures que des accusatiiins.

Je me rapprochai donc dii comte de Sainte-Mars, et, répondant à ce qu'il venait de me dire, je repris :

— Comment, monsiem", vous penseriez que votre père... Le comte baissa les]yeux, et repartit d'un air embarrassé

et triste :

— Ce mot m'avertit que ce n'est pas à moi de vous raconter une histoire déplorable. Madame Sainte-Mars voxis la dira peut-être un jour, car elle désire vous connaître et se justifier d'une mystification où on l'a mêlée, et qu'elle n'a apprise qu'hier soir...

Ceci me fut cruel, mais le comte avait enduit son épigramme de miel, je la laissai passer, et il reprit :

— Oui, monsieur, elle désire vous connaître; vous l'apprécierez, et alors vous serez heureux de n'avoir pas prêté les mains à une infamie contre cet ange.

— Expliquez-vous donc, monsieur? lui dis-je avec un véritable intérêt.

— Eh bien! dit le comte en se posant comme un homme qui va entieprendre un long récit, voici ce dont il s'agit. Ce que vous avez lu du mémoire que je vous ai remis, ce que Justine vous a dit d'elle-même, et ce qiie vous avez appris sans doute par cette fille du malheur de Fanny doit vous faire comprendre comment madame Sainte-Mars peut avoir entre les mains des preuves de la faute de madame de Frobental.

— Je comprends que les confidences de monsieur votre père ont pu lui révéler ce secret; mais j'ignorais tout à fait que madame Sainte-Mai's possédât les preuves de l'événement qui s'est passé il y a plus de vingt ans.

— Voici comment ces preuves sont tombées entre les mains de Fanny. Mon père est mort il y a deux ans, dans une maison de campagne qu'il habitait avec elle. J'étais

absent à cette époque, et il confia à celle qui le me'ritait à tous égards un dépôt qu'elle considère comme sacré.

Monsieur de Sainte-Mars s'arrêta, et reprit en approchant tout à fait son fauteuil du mien, comme si la contîdence qu'il allait me faire devenait plus intime :

— Indépendamment de sa carrière militaire, mon père a été mêlé à presque toutes les grandes questions diplomatiques de l'Empire. Monsieur Meylan, votre père, pourrait vous donner à ce sujet des renseignements précieux. Il ei>t résulté de cette double position : 1^' que le comte de Sainte-Mars était initié à une foule de secrets assez dangereux pour le gouvernement qui nous régit actuellement ; 2" qu'il possédait des papiers qu'on lui eiU arrachés à tout prix, si on eût connu un instant leur existence. Une seule personne avec votre père savait ce secret, c'était le duc de Frobental, qui, ayant suivi la carrière diplomatique, s'était trouvé souvent en rapport avec le comte de Sainte- Mars. Quelle qu'eût été l'intimité de la duchesse avec mon père, celle-ci ignorait complètement cette circonstance, et elle ne lui fut révélée qu'à la mort du duc. En effet, lorsqu'elle-même voulut mettre les papiers de son mari à l'abri d'une perquiàtion judiciaire, elle trouva parmi ces papiers une longue suite de documents diplomatiques auxquels était jointe une liste de ces documents, annotée par monsieur de Frobental, et portant à la marge : Remis à monsieur de Sainte-Mars, soit en original, soit en copie, — La duchesse ne fit pas une très-grande attention à cette circonstance, qui depuis ce moment est devenue d'une grande importance pour elle, et qui fait la base de l'intrigue et delà violence qu'elle prépare contre Fanny.

Le comte s'interrompit, puis il ajouta :

— Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur? Veuillez suivre mon récit avec attention. C'est là le point important de l'affaire, quoiqu'il doive vous paraître bien

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