UN PROJET MATERNEL
Nous reprimes nos places, et la duchesse, se décidant enfin à me confler ses projets, reprit ainsi :
— Mon premier devoir, mon premier désir, c'est d'arracher mon fils aune poursuite criminelle; mais ce serait une imprudence très-grave que de le laisser parfaitement libre après une pareille action. L'impunité que je lui aurais assurée ne ferait sans doute que le pousser plus avant dans ses désordres. Je veux donc qu'en retour de la liberté que je veux lui rendre, il contracte un engagement qui le tienne éloigné de Paris et qui le soumette à une surveillance assez sévère pour domptei la violence de son caractère et réformer ses honteuses habitudes. — J'attends le ministre de la guerre, c'est un ancien ami de monsieur de Frobental et il est resté le mien : je ne craindrai pas de lui avouer la vérité, et je suis sûre qu'il fera tout ce que je lui demanderai pour me venir en aide. Il y a, je m'en suis assurée, un l'égiment prêt à s'embarquer pour l'île Bourbon. Je le prierai d'incorporer mon fils dans ce régiment, mais il faut que mon fils consente à signer son engagement : une fois le consentement obtenu, l'avis lui sera donné de rejoindre immédiatement; je le laisserai dans la prison où j'ai obtenu qu'il fût gardé au secret, je le laisserai dépasser, dis-je, le jour qui lui sera marqué pour son départ dans la feuille de route. Ce jour passé, la prison lui sera ouverte. Mais à peine l'aura-t-il quittée, que des gendarmes apostés à cet effet s'empareront de lui comme réfractaire; conduit ainsi de brigade en brigade jusqu'à sa destination, j'aurai soin que le colonel du régiment où il sera incorporé
le retienne en prison jusqu'au jour du départ des troupes. De cette façon, il partira, il quittera la France. Le régime militaire, l'éloignement de la patrie, le voyage, briseront peut-être ce caractère indomptable et me le ramèneront plus soumis et peut-être enfin digne du nom qu'il porte.
J'écoutais attentivement la duchesse; ce plan me paraissait admirablement combiné, quoique je ne comprisse point encore en quoi je pourrais participer à l'exécution de ce plan.
J'admirais avec quelle facilité cette mère disposait du sort de monsieur son fils, et j'ajoutais en moi-même aux espérances pieuses qu'elle venait de montrer, cette espérance qui était à mon sens au fond de son âme : « Et comme monsieur mon fils continuera probablement ses orgies à l'ile Bourbon, il est probable qu'avec l'aide d'un climat assez meurtrier, il y mourra en peu de temps et me débarrassera d'un fléau qui trouble le calme de ma vie. »
Ce fut dans ce sentiment que je compris le plan delà duchesse, et elle devina sans doute que je n'en étais pas profondément touché, car elle se hâta de reprendre :
— Me trouvez-vous donc trop sévère, monsieur, contre un fils que les lois peuvent punir de la dernière peine?
Elle avait parfaitement raison, mais je ne sais par quel sentiment secret cette résolution , toute juste, toute nécessaire qu'elle fût, me paraissait bien froidement calculée.
On propose de pareils arrangements à une mère pour lui sauver un horrible malheur, et elle les accepte en désespoir de cause; mais, selon moi, il ne lui va pas de les arranger avec une précision qui montre une très-grande présence d'esprit. Je me dispensai toutefois.de faire la moindre observation à ce sujet, ci je dis à la duchesse :
— jEn présence d'un malheur comme le vôtre, madame, personne n'a le droit de discuter les moyens qui peuvent vous sauver. Mais ce que je dois vous dire, madame, c'est
princesse de... Mais la question n'est pas là, et il noxis faut revenir à la grande combinaison de la duchesse. Or voici en quoi consiste cette combinaison. La duchesse n'est pas sans pouvoir auprès du ministre de la guerre ; et, dans tous les cas, il lui suffirait de faire savoir à monseigneur qu'elle a découvert tous les papiers de son mari, que des dépèches importantes existent dans les papiers laissés par monsieur de Sainte-Mars, que ces papiers intéressent l'État, et qu'ils peuvent compromettre quelques-uns des individus qui, après avoir platement servi l'Empire, servent encore plus platement la Restauration; il suftirait, dis-je,.d'un pareil avis' poiu' que le ministre, à tort ou à raison, ordonnât une perquisition chez madame Sainte-Mars, à cette fin de s'emparer de ces papiers.
— Pensez-vous, dis-je à monsieur de Sainte-Mars, qu'un ministre puisse donner un pareil ordre?
— Je ne sais, répliqua monsieur de Sainte-Mars, s'il le peut légalement, mais il le peut de fait; et une fois tous ces papiers saisis et enlevés, qui diable voulez-vous qui s'occupe du plus ou moins de droit qu'on a à s'en emparer?
— Mais il me semble, dis-je au comte de Sainte-Mars, que si quelqu'un doit s'opposer à une pareille perquisition, ce doit être vous, le fils du comte de Sainte-Mars.
— Moi! reprit le comte; mais c'est cette nuit seulement que j'ai appris l'existence de ce dépôt enivre les mains de madame Sainte-Mars. D'ailleurs, quel moyen puis-je avoir de m'en emparer, si ce n'est en les réclamant judiciairement? Mais les réclamer judiciairement, c'est en révéler l'existence et provoquer la mesure que nous voulons éviter.
— Mais madame Sainte-Mars ne peut-elle vous les remettre volontairement?
— C'est ce que je ne la crois pas disposée à faire, puisqu'elle ne l'a pas déjà fait. Dans tous les cas, c'est une chose que je lui proposerai, et à laquelle j'espère qu'elle consen-
ira, lorsque je lui aurai expliqué, comme je vous le fais, e danger qui la menace.
— Mais quel danger peut-il y avoir pour elle, si ce n'est le se voir enlever des papiers auxquels elle doit attacher personnellement peu de prix ?
~ Mais ce danger est énorme, monsieur, reprit le comte, car vous comprenez bien que si le minisire est homme à passer par-dessus toutes les lois pour arriver à son but, il n'est pas assez maladroit pour ne pas s'armer de toutes les circonstances qui pourront donner à cet arbitraire une apparence de légalité... Quelles que soient les bonnes qualités de madame Sainte-Mars, elle n'en est pas moins dans une très-fausse position. Le nom qu'elle a pris et qui ne lui appartient pas, et sous lequel cependant elle a souscrit des engagements dont on peut s'armer pour donner lieu à une action contre elle en police correctionnelle...
Je ne puis dire combien ce mot, prononcé à propos""de la belle Fanny, à propos de la femme que le comte lui-même venait de nommer un ange, je ne puis dire combien ce mot me parut outiageant et déplacé.
Le comte s'en aperçut, et reprit avec un de ses méchants ' sourires qu'il retenait à grand'peine :
— Que voulez-vous, mon cher monsieur, le code n'entend rien à la poésie des femmes trompées, et prend les droits et les devoirs de chacun au pied de la loi, et gare à qui s'en écarte ! Ainsi donc, quelque odieuse que puisse être pour ceux qui connaissent madame Sainte-Mars une poursxiite pareille, elte n'en serait pas moins fondée en droit, et elle ne laisserait pas d'être d'une grande i^tilité pour masquer d'un certain voile de légalité, comme je vous l'ai dit, la confiscation du fameux dépôt.
— Mais, dis-je à monsieur de Sainte-Mars, si cela est si facile que vous voulez bien le dire, pourquoi cela n'a-t-il pas déjà été fait?
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cution : c'était l'affaire de la saisie des papiers de madame Sainte -Mars, organisée en même temps que la disparition de Justine.
Tant de présence d'esprit et tant d'activité dans une mère si éplorée m'étonnèrent... Je me demandai donc si, pour prix du service qu'on attendait de moi, je ne pourrais pas sauver à ma Fanny les persécutions dont elle était menacée, et je repris ma figure la plus diplomatique pour recevoir madame de Frobental lorsqu'elle revint à moi, après le départ de sa fille, pour me dire :
— Par grâce ! monsieur, ne me laissez pas dans l'affreuse inquiétude où me mettent vos réticences !
Je n'étais plus à ce sujet, et je répondis très-froidement à la duchesse :
— Madame Deslaurières vous attend, madame.
— Sans doute... vous la connaissez?
Je fis une moue dédaigneuse et je repartis :
— Je ne la connais pas personnellement, mais je sais quel parti on peut tirer de cette femme.
Madame de Fi'obental me regarda avec des yeux si étonnés que, ravi de l'effet que je venais de produire, je continuai en lui disant :
— Elle est fort belle ; cette beauté peut être une excellente protection pour son mari.
La duchesse devint verte de colère; elle en fut tellement sufibquée qu'elle ne m'interrompit point.
Je compris que je ne pouvais plus soutenir l'insolence de mes paroles qu'en poussant encore plus loin cette insolence elle-même, et j'ajoutai aussitôt :
— Cette protection peut faire confier à monsieur Deslau rières une mission politique fort importante, celle par exemple de s'emparer de papiers qui intéressent au plus haut point (j'appuyai sur ces mots) les secrets de l'État, et il peut arriver que monsieur Deslaurières rende le service
qu'il a reçu en enlevant du milieu de ces documents politiques une correspondance qui intéresse aussi au plus haut point une noble lamille...
La duchesse m' écoutait les yeux grands ouverts, la bouche béante; elle se passa ensuite les mains sur les yeux, et secoua la tète avec un mouvement convulsif. Elle doutait de ce qu'elle venait d'entendre , elle semblait se croire sous l'empire d'un rêve elTroyable... Enfin, elle se prit encore à me regarder comme si elle eût voulu pénélrer jusqu'au fond de ma pensée.
Je ne pus m'empêcher de jouir de l'effet prodigieux que j'avais produit, et je regardai la duchesse en souriant. Il me serait impossible de peindre tout ce qui s'agita de passions furieuses sur le visage de madame de Frobental pendant les quelques instants que dura ce silence.
Certes, je suis assuré qu'à ce moment elle rêva s'il n'était pas possible d'écraser, d'anéantir tout à coup l'homme qui osait lui dire de pareilles choses. Mais comme je restais devant elle parfaitement calme et assuré, il lui fallut bien se résoudre à me laisser vivre.
Tous ses efforts pour se remettre furent vains pendant quelques minutes, et ce ne fut qu'après avoir essayé à deux ou trois reprises de prononcer une parole, qu'elle parvint à me dire avec une sorte de cri rauque et déchirant :
— Mais qui êtes vous donc, vous?... et que me voulezvous donc, vous aussi ?
J'avais voulu faire l'important, et j'avoue que la question de la duchesse m'embarrassa étrangement.
Je n'aurais su en effet que lui répondre, si ce n'était que je voulais qu'on laissât madame Sainte- Mars en repos; cette réponse une fois faite, il me fallait nécessairement entrer dans le détail de tous les renseignements que j'avais sur la position de la duchesse, et Dieu sait comment j'aurais commencé cet étrange récit! Dieu sait comment ma-
laissant aller à un mouvement de colère que rien ne justifie au fond...
Ces dernières paroles du comte me ramenèreut un peu à ma vraie position, et je lui répondis :
— Mais à supposer que ce que vous dites soit vrai, la conduite de monsieur de Pavie n'en a pas moins été vis-àvis de moi d'une impertinence qui exige une réparation.
— Et qui vous a dit que cette impertinenc n'a pas été excitée par la même main qui mène toute cette intrigue ? qui vous a dit que monsieur Chabron, factotum universel de madame de Frobental, n"a pas alarmé le marquis sur vos prétentions à vous faire aimer de madame Sainte-Mars?
Jamais jeune fille ne rougit avec plus d'embarras à la première question discrète qu'on lui fait sur les sentiments qu'elle cache au fond de son cœur, que je ne fis moi-même à cette insinuation imprévue.
— Je vous prie de croire, monsieur, dis-je en balbituant, que je n'ai aucune prétention de colle dont vous me parlez, et qu'il me serait fort pénible de croire que j'ai pour madame Sainte -Mars d'autres sentiments que le respect le plus profond...
— Et l'amour le plus exalté, dit le comte en m'interrompant. Tout le monde le sait dans la maison, et monsieur de Favreuse, et madame Smith, et monsieur Chabron, et les Deslaurières, et madame Sainte -Mars mieux que personne, à qui vous l'avez écrit en termes assez clairs.
J'étais passé de rouge au pourpre, encore plus humilié qu'irrité des paroles de monsieur de Sainte-Mirs, devinant enfin que je devais être probablement la fable de toute la maison.
Le comte profita de ma confusion pour poursuivre en liberté et d'un ton qui me déplaisait souverainement sans que je pusse définir pourquoi il me déplaisait, tant il mettait de soin à cacher l'ironie qui remplissait toutes ses paroles.
— Une seule personne, et comme il arrive toujours, là plus intéressée ; une seule pe-rsonne, flis-je, ne vous a pas deviné. Le marquis seul ne s'est pas aperçu de l'obstination avec laquelle vous suiviez sa Fanny, de l'exaltation de vos regards lorsque vous rencontriez les siens. L'intention de devenir mari lui tient lieu du fait de l'être; cela veut dire qu'il est déjà aveugle et sourd à ce sujet. Mais quand on a près de soi une main pour vous ouvrir les yeux et une voix pour vous corner la vérité aux oreilles, il est difficile de rester longtemps sourd et aveugle... La main a été celle de monsieur de Chabron, la voix a été celle de monsieur de Chabron ; et comme vous connaissez le but de ce monsieur, vous devez comprendre tout ce qu'il a employé pour arriver. La vérité ne lui aura probablement pas suffi; il vous aura supposé des torts que vous n'aviez pas.
— Vous pensez que ce monsieur, dis-je avec emportement, aurait osé lu'imputer des paroles ou des actions indignes d'un honnête homme?
— Oh ! fit le comte en souriant, nous ne nous entendons nullement. Quand il sagitd'exciterla jalousie d'un amant, le plus grand tort qu'on puisse imputer à son rival, c'est de plaire; c'est d'être vu avec indulgence, sinon avec plaisir; et sous ce rapport, Chabron n'a peut-être pas autant menti qu'il le pense et que vous voudiiez bien me le faire croire.
Je fus réellement flatté malgré moi de cette supposition, et je répondis avec la plus impudente modestie :
— Vous pouvez être sûr, monsieur, et je vous en donne ma parole d'honneur, que jamais une parole, un regard, un signe de madame Sainte -Mars, n'a pu me faire croire qu'elle ait pris garde à la passion que vous me supposez pour elle.
— Oh ! je crois parfaitement cela, répondit monsieur de
2l0 LES DRAMES INCONNUS
les accusations de calomnie et de lâcheté sortaient de la bouche de la duchesse ! Monsieur de Sainte-Mars m'avait démontré que j'étais la dupe des autres, est-ce je ne serais pas aussi la dupe de monsieur de Sainte-Mars? Il y avait là de quoi perdre la tète.
La duchesse ne prit pas garde à la sombre préoccupation dans laquelle je tombai tout à coup , et me dit :
— Veuillez me suivre au salon, je vous en supplie, monsieur; je vous laisserai quelques minutes avec ma fille et madame Deslaurièrcs, et nous reprendrons cet entretien, car maintenant que je sais que vous connaissez monsieur de Sainte-Mars, il faut que je vous éclaire sur le compte de ce misérable.
Je me laissai emmener par la duchesse, fort troublé, fort incertain, et surtout fort curieux d'apprendre ce qu'était monsieur de Sahite-Mars, et de juger par moi-même si l'idée de la machination qu'il avait prêtée à la duchesse n'était pas une invention de sa part, et conséquemment une calomnie.
LA PAIX ou LA GUERRE
La duchesse me fit passer par d'assez vastes appartements, et nous arrivâmes dans un grand salon où mademoiselle de Frobental était fort occupée à un métier de tapisserie, pendant que le ministre causait sur un divan avec madame Deslaurières et d'un air qui annonçait que la rencontre d'une si jolie femme ne lui était, pas indifférente.
Avec une aisance dont les émotions précédentes semblaient devoir rendre madame de Frobental incapable, elle alla à madame Deslaurières, l'accabla des pohtesses les
plus empressées, la félicita de sa beauté, de sa grâce, de son élégance; lui demanda la perini^sinn de la quitter un moment, et, sans altendi'e la réponse de madame Deslaurièves, elle pria le ministre de vouloir bien la suivre.
Celui-ci s'inclina avec un respect qui me parut profondément ironique, et madame de Frobental sortit après avoir dit à madame Deslaurières :
— Je vous laisse avec un de vos voisins et ma fille, qui voudra bien vous tenir compagnie.
Ces derniers mots furent adressés à la jeune Clara avec im regard qui lui ordonnait de ne point quitter le salon. C'était sans doute une sentinelle posée pour m'empècher de m'cloigner et pour prévenir une explicaliua entre moi et madame Deslaurières. La précaution était inutile de ce côté, je n'avais aucune envie de causer avec cette femme, pour laquelle j'éprouvais une répulsion inconcevable. Nous étions tous trois fort occupés probablement de nos propres pensées, car nous ne fîmes nulle attention les uns aux autres.
Cependant l'impatience me gagna bientôt, et après avoir examiné les dessins des meubles en gobelins et les tentures du salon, je me laissai aller à regarder madame Deslaurières. Elle était plongée dans une profonde rêverie; quelque chose d'amer et de douloureux contractait ses noirs soxu'cils, sa bouche avait une cruelle expression de dédain, et je vis ses doigts se crisper avec ime sorte de colère : une larme vint à ses yeux et un soupir profond s'échappa de sa poitrine.
A ce moment elle releva la tête et me vit devant elle : elle rougit et-détourna les yeux.
Mais comme si cette femme eût été honteuse du remords qui l'agitait peut-être en ce moment, elle sembla repousser la bonne pensée qui lui venait et se reprit à me regarder, le sourire aux lèvi-es et le regard assuré.
les preuves d'un fait dont d'autres preuves resteront aux mains de madame Sainte-Mars.
— Je vous ai parlé d'une circonstance bizarre de cette histoire, dit le comte, la voici : La duchesse sait, comme je viens de vous le dire, l'existence de cette correspondance entre les mains de madame Sainte-Mars, mais elle ignore parfaitement l'existence de Justine, de sa propre iille...
J'examinais le comte , qui s'arrêta sous mon regard, et reprit :
— Cela ne vous semble pas vraisemblable, n'est-il pas vrai, monsieur?
— Ma foi, dis-je au comte, il y a si peu de choses vraisemblables dans cette histoire, que je ne vois pas pourquoi je douterais plutôt de celle-ci que des autres.
— Le temps nous presse, reprit le comte , sans cela je vous dirais comment moi-même j'ai découvert Justine, mais il est nécessaire d'arriver à la conclusion de cette histoire.
Je m'aperçus enfin avec quelle facilité le comte de Sainte- Mars passait sur les circonstances qu'il ne pouvait tourner à son profit, et je me mis sur mes gardes contre cette conclusion.
— Madame de Frobental, grâce à son ignorance au sujet de l'existence de Justine, est dans la conviction que si elle peut arracher sa correspondance des mains de madame Sainte-Mars, elle aura mis sa réputation à l'abri de toute atteinte. Mais supposez qu'im homme comme moi puisse lui dire que ces preuves après lesquelles elle s'acharne si résolument ne sont pas les seules existantes; dès ce moment l'intérêt qu'elle a de s'en emparer est moindre, et dans tous les cas, ce serait la meilleiue protection qu'on pût apporter à madame Sainte-Mars. 11 suffirait, en eflet, de dire à la duchesse : « Abandonnez vos desseins contre madame Sainte-Mars, ou, si vous y persévérez, il se trouvera
d'autres preuves qui seront immédiatement divulguées. » La combinaison n'était pas mauvaise, mais en fin de compte et, malgré ma stupide passion pour Fanny, je ne comprenais pas trop quel intérêt si pressant monsieur de Sainte-Mars pouvait avoir à arracher à sa propre sœur les preuves de sa naissance ; et cela pour protéger une femme qui usurpait son nom, et qui, dans tous les cas, devait lui être fort indifférente, à moins de motifs secrets bien puissants.
Je fis au comte une observation en ce sens. J'aurais dû prévoir sa réponse. En effet, il se hâta de dire :
— Mais ne comprenez-vous donc pas que je protège Justine aussi bien que madame Sainte-Mars. Supposez que la duchesse apprenne son existence, elle deviendra le premier persécuteur de sa fille... Mais, mon Dieu, n'avez-vous pas été témoin aujourd'hui même d'une action effroyable... et ce qu'a fait le duc...
— C'est un crime dont il sera cruellement puni.
— Vous vous trompez, monsieur, me répondit le comte; on ne traîne pas un homme comme le duc de Frobental devant les assises pour avoir donné peut-être quelques coups de cravache à une fille dont personne ne sait ni le nom ni l'état.
— Mais c'est sa sœur, m'écriai je avec indignation, c'est la vôtre, monsieur !
Le comte, qui avait laissé tombé sa dernière phrase avec un accent souverainement impertinent, se hâta de reprendre sa mine doucereuse.
— Oh ! monsieur, me dit-il, je suis comme vous, je trouve cet acte infâme, mais je vous parle comme on parlera au parquet.
— Mais on entendra mon témoignage, dis-jc avec hauteur.
sonnes; je comprends parfaitement les allusions qu'on m'adrosse, mais il ne me convient pas toujours de les accepter. Du reste, madame, je crois devoir vous avertir, non pas en ami, c'est im titre auquel je n'ai aucune prétention, que je sais trop de choses ou que j'en ai peut-être trop vu pour qu'il ne fût pas dangereux de me forcer à me défendre contre des attaques que je n'ai point provoquées.
Madame Deslaurières devint toute confuse, et une expression pleine de tristesse remplaça son joyeux sourire.
— Oh ! mon Dieu ! monsieur, me dit-elle, vous êtes libre de dire tout ce que vous savez et tout ce que vous avez vu. Toutefois, je ne pensais pas qu'une bien légère plaisanterie pût m'attirer une réponse si dure.
— 11 y a des choses avec lesquelles on ne doit pas plaisanter, madame, lui. répondis-je aussitôt, dans l'intention de continuer une leçon plutôt que de l'entretenir de mes propres sentiments. Il y a des affections graves et sincères qu'une moquerie flétrit et auxquelles on ne doit pas laisser toucher par re^pect pour soi-même.
Madame Deslaurières me considéra un moment avec une expression assez extraordinaire pour que je le remarquasse. Je vis qu'elle hésitait pour savoir si elle devait prendre mes paroles au s<^rieux ou du côté plaisant. Elle se demandait probablement s'il fallait me plaindre ^ou me railler.
Enfin elle me dit tout à coup, et comme si elle avait eu besoin de s'exphquer elle-même ce qu'elle éprouvait.
— Vous l'aimiez donc véritablement avec cette passion?...
La question me sui-prit, et la bonne foi avec laquelle elle avait été faite me désarma pour ainsi dire tout à coup. Je crus comprendre que cette femme n'avait osé toucher à mes sentiments que paice qu'elle les assimilait à ceux qu'elle avait dans le cœur, mais qu'en même temps elle était capa-
ble de sentir et de respecter ceux qui avaient en eux-mêmes de la foi et de la sincérité.
Cependant, lui répondre aussi directement qu'elle m'avait parlé, c'eût été lui faire un aveu que je ne voulais faire à personne, et à elle moins qu'à tout autre, et je lui répondis, mais beaucoup plus gracieusement que je ne l'avais fait jusque-là :
— En vérité, madame, je ne puis comprendre de qui vous voulez me parler et à qui vous faites allusion.
— Vous ne pouvez, me dit-elle, nier une passion que vous avez assez affichée pour que tout le monde en ait été le témoin et pour que tout le monde en parle.
— Cela veut dire, n'est-ce pas, madame, que je me suis montré ridicule aux yeux de bien des gens?
— Est-ce que vous trouvez par hasard, monsieur, qu'il y a du ridicule à être amoureux ?
— Je ne prétends point cela, madame; mais il y a du ridicule à poursuivre de sa passion une femme qui ne pevt ni ne doit y répondre ; et il y aurait plus que du ridicule à laisser croire qu'on a conçu quelque espoir lorsqu'on a pour elle le respect le plus profond et le plus mérité.
Madame Deslaurière? me regarda avec un nouvel étonnemenl, mais toute expression de raillerie s'était eifacée, et elle se contenta de répéter mes dernières pai'oles.
— Le plus profond respect? me dit-elle.
J'étais en train de professer, vice qui^ quoi qu'on en dise, appartient bien plus à la jeunesse qu'à l'âge mûr. Je répondis donc par un de ces petits axiomes amoureux qui ne répondait nullement à la question de madame Deslaurières, mais qui répondait parfaitement à ma pensée.
Nous causions toujours à voix basse.
— Croyez-vous, madame, qu'on puisse aimer véritablement une femme qu'on ne jespecte pas? Croyez-vous qu'il puisse y avoir une passion durable et sincère, si elle ne con-
214 LES DRAMES IFCONNUS
monsieur de Sainte-Mars, lorsque je fus arrêté dans ma résolution par la réflexion suivante que je m'empressai de lui faire :
— Puisque monsieur de Frobental, lui dis-je, tient à enlever à Justine les preuves qui peuvent compromettre sa mère jusqu'au point de se livrer aux violences dont j'ai été le témoin, comment se fait-il que la duchesse, dans l'intérêt de laquelle il agit sans doute , ignore l'existence de Justine, que son fils connaît ?
Le comte me regarda avec attention , comme pour s'assurer de la portée de mon observation; il paraît que cet examen le détermina à pousser plus loin ses confidences, car il reprit presque aussitôt :
— Il faut tout vous dire, monsieur Meylân, et ce qui me reste à vous dire n'est pas la partie la moins honteuse de ce secret. Ce n'est nullement dans l'intérêt de la duchesse qu'agit son fils, c'est dans le sien propre. Vous ne connaissez pas Frobental, et par conséquent vous pouvez difficilement vous faire une idée d'ime nature à la fois plus brute et plus corrompue, plus violente et plus astucieuse. Le duc de Frobental, cet héritier d'un grand nom et d'une grande fortune, est, comme manières, immédiatement au-dessous d'un palefrenier de bonne maison. La plus mauvaise compagnie s'indigne de la grossièreté de ses paroles; les plus brutaux ne pourraient lutter avec lui d'ignobles actions; il aime l'ivrognerie et la débauche dans les cabarets; il est le glorieux rival des plus hideux coquins de Paris. Et maintenant que je vous ai dit quel était l'homme, vous comprendrez aisément quel désespoir ce doit être pour sa mère, dont l'élégance cache si bien la sécheresse du cœur, et qui sacrifierait tout au maintien de sa bonne réputation. Elle a tout fait pour ramener son fils; mais cette nature basse a échappé à tous les freins, a résisté à tous les bons conseils. 11 a donc fallu que la duchesse se séparât de lui
et l'abandonnât à ses mauvais penchants. Heureusement pour madame de Frobental que son mari avait deviné les instincts farouches de son fils et donné à sa femme tous les moyens nécessaires pour les réprimer. Le duc a si bien fait par son testament, que l'administration et la jouissance de son immense fortune sont restées entre les mains de sa veuve. Elle a donc pu mettre une espèce de barrière aux débordements du jeune duc, en lui assignant une pension honorable pour tout autre, mais insuffisante pour satisfaire de pareils débordements. Or, comprenez -vous maintenant dans quel but monsieur de Frobental voudrait être armé contre sa mère de documents qu'elle voTidrait racheter à tout prix ? Comprenez-vous qu'entre les mains d'un pareil fils, ces titres deviendraient un moyen d'obtenir l'argent qu'on lui refuse prudemment?
— Et vous pensez, monsieur, m'écriai-je indigné d'une telle perversité, qu'un fils, quels que soient ses vices, puisse jusqu'à ce point outrager sa mère?
— Je ne veux pas faire de morale à ce sujet, reprit le comte ; je ne veux pas vous dire combien il y a de gens dans le monde qui profitent des fautes de leur père, de leur mère ou de leurs sœurs pour vivre à leur aise dans l'oisiveté. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le duc de Frobental ne reculera devant aucune mauvaise action pour satisfaire la soif qu'il a de la fortune qu'on lui refuse. Vous en faut-il d'autres preu^ es que le crime auquel il s'est porté hier matin? Soyez-en sûr, ce n'est pas, à proprement parler, un homme; c'est une sorte de bête fauve à qui le sang monte à la tète, et qui devient ivre de fureur devant une résistance obstinée, comme a dû être celle de Justine. Il faut donc profiter de l'arrestation du duc pour mettre la malheureuse k l'abri de sa colère. Ou bien, si vous ne m'aidez pas dans ce projet, peut-être verrons-nous se dénouer toutes ces intrigues par une catastrophe san-
248 LES DRAMES INCONBD»
dame ? J'étais fort tranquillement chez moi, lorsque j'entends pousser des cris aigus; je vois au-dessus de ma têle une femme qu'un portefaix ivre veut jeter par la fenêtre. Emporté par un sentiment de pitié et d'horreui', je monte ctiez cette femme, je l'arrache à la mort; et voilà, parce que j'ai fait l'action assurément la plus simple du monde, voilà que je deviens le but des confidences des uns, des menaces des autres, des prières et des plaintes de je ne sais qui; voilà, dis-je, que chaïun se croii le droit de me prendre à paitie pour me faire l'agent de ses intéièts... Mais, madame, ne pensez-vous pas qu'il peut arriver ime heure où je répondrai à tout le monde que je ne veux point d'autre rôle dans cet événement que celui que m'y assignera l'avenir?... Si cette affaire va devant les tribunaux, je suis un des vingt témoins qui ont vu le crime de monsieur votre fils, et mon témoignage ne le comprumettia pas plus qu'aucun de ceux qui seront probablement portés contre lui. Si votre crédit parvient à étouffer cette aflaire, soyez bien sûre d'une chose, madame, c'est que ce n'est pas moi qui en pillerai d'aucune façon. Agissez donc comme si je n'existais pas. Faites pirtir votre tils, qu'il sengage...
— Mais, monsieur, s'écria \iok'nnnent la duchesse en m'inlerrompant enfin, il refuse, il ne veut pas, il prétend qu'il n'a qu'à dire un mot, tt que je serai la première à lui rendre sa liberté sans conditim ; il a éte^ plus loin encore, il a osé dire que cette femme elie-mème se tairait devant la justice et ne porterait pas la moindre accusation contre lui.
— Vous avez donc vu monsieur votre fils, lui dis-je, madame ? en devinant parfaitement la cause de l'assurance du duc de Frobental.
— Eh non, monsieur, repartit la duchesse; mais telle est la réponse qu'il a faite au mmi^tre lui-même, qui a été le Voir dans sa prison. Maintenant, monsieiu', je n'ai
plus qu'un mot à vous dire : vous savez ou vous ne savez pas ce qui fait la confiance de mon fils?
— Je le sais, madame.
La duchesse, que sa colère avait emportée, se calma en reconnaissant que j'étais plus maitre d'elle qu'elle ne le pensait, et elle reprit d'un ton qui touchait presque à la prière :
— Et maintenant, monsieur, vous convient-il de me l'apprendre?
— Cela peut me convenir, répondis-je aussitôt, mais à certaines conditions.
— Des conditions à une mère qui veut sauver son fils ?
— Oui, madame, des conditions à la mère qui en impose à son fils pour l'arracher à la honte d'une accusation infamante.
Madame de Frobental se contint, malgré la violente colère qu'elle éprouvait, et me dit :
— Mais enfin, monsieur, quelles sont ces conditions?
— Que vous ne ferez rien contre madame Sainte-Mars.
— Qu'entendez vous parla, monsieur?
— Que la petite combinaison dont je vous ai parlé sera abandonnée par vous.
— En vérité, monsieur, reprit la duchesse avec hauteur, avec qui donc avez-vous vécu jusqu'à ce jour, que vous avez pu croire à une pareille infamie, qui vient de monsieur de Sainte-Mars, j'en suis sûre?
— Vous avouerez, dis-je à madame de Frobental, que la rencontre probablement très-peu fortuite du ministre et de madame Deslaurières dans votre salon prête une grande vraisemblance aux suppositions de monsieur de Sainte- Mars?
La duchesse haussa les épaules avec dédain et repartit d'un ton ironique :
— Mais dites-moi donc, monsieur, puisque monsieur de
— N'est-ce que cela"? dit monsieur de Sainte-Mars... Eh 1 mon Dieu, n'avez-vous pas des amis ?
— La somme est considérable.
— Ne me comptez-vous pas en première ligne parmi ceux qui pourraient vous rendre service ?
— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
— Laissez donc, dit monsieur de Sainte-Mars de l'air le plus gracieux... pas d'enfantillage. 11 y a des hommes dont le nom est la meilleure responsabilité ; vous êtes le fils de monsieur Meylan, cela suffît. A combien s'élève votre dette envers le marquis ?
— Mais, à six mille francs...
— C'est une niaiserie, reprit le comte après un moment de silence pendant lequel il dut calculer que ce n'était pas une niaiserie. Je me charge de cette affaire comme de l'autre.
Je fis des façons, monsieur de Sainte-Mars insista, je me rendis et je pris occasion de cela povu- lui dire dun air sottement dégagé :
— Votre offre obligeante me rappelle que vous avez laissé ici hier un portefeuille dans lequel se trouve une forte somme.
J'avais beau vouloir paraître considérer cet oubli comme un hasard, je ne pouvais m'empôcher de me souvenir de quelle manière je l'avais considéié la veille et quelle injure j'y avais vue.
Monsieur de Sainte-Mars fut plus adroit que moi, il me répondit d'un ton qui me fit croire à sa franchise :
— Ah! pardieu! vous me faites grand plaisir; je m'imaginais avoir perdu ce maudit portefeuille, et, je dois vous le dire, autant j'aime à faire de l'argent un usage amusant ou agiéable, autant je déteste de le perdre ainsi.
Je tirai le portefeuille de mon secrétaire, et je le présen-
tai à monsieur de Sainte-Mars, qui, au moment de le prendre, s'arrêta tout d'un coup et me dit :
— Mais j'y pense, il y aurait dans tout ceci quelque chose de beaucoup plus convenable à faire. 11 y a dans ce portefeuille sept mille francs, gardez le tout, envoyez vous-même cet' argent au marquis, en lui annonçant ma visite pour deux heures. Ce sera mieux que si je lui remettais moimême cet argent ; car je ne pourrai aller chez lui qu'à l'heure que je viens de vous dire, et, en pareilles questions, plus les choses sont faites vite, mieux elles sont faites.
Je n'avais pas d'objection à faire à cet arrangement. J'acceptai, et le comte me quitta après que nous fûmes convenus des faits suivants :
Je devais retourner chez Justine , et la de'cider à quitter immédiatement la maison. Je devais en outre lui faire faire la déclaration dont m'avait parlé le comte. Quant à lui , il devait revenir vers quatre heures pour m'apprendre le résultat de son entrevue avec le marquis, et savoir, d'un autre côté, ce que j'avais obtenu de Justine.
Je dois dire, pour ma jiistifîcation, que je faisais entrer pour beaucoup, dans la détermination que je prenais à l'égard de cette fille , le désir, tant de fois exprimé par elle durant son récit, de se mettre à l'abri de toutes les réclamations dont elle pourrait être assaillie , et de vivre tranquille dans un coin ignoré.
Il faut dire aussi, et je le répète parce que cela ne ressort peut-être pas de mon récit autant que je l'aurais voulu, et surtout autant que cela fût vrai , que les confidences de monsieur de Sainte-Mars avaient singulièrement diminué l'intérêt que j'avais pris dès l'abord à Justine , en me la faisant voir comme ayant indignement calomnié madame Sainte-Mars. D'un autre côté, le comte m'avait associé avec tant d'adresse aux soins qu'il prenait de sauver un chagiin
— Supposez que cette personne existe et que monsieur de Sainte-Mars puisse la faire apparaître.
La duchesse recula devant moi comme devant un fantôme, et s'écria :
— C'est impossible !...
— Cela est, madame, lui dis-je.
Le coup était effroyable; la duchesse parut près d'y succomber; elle tomba sur im fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et resta pendant quelques minutes incapable de prononcer une parole et de se lever ; enfin elle se prit à murmurer sourdement :
— Vivante ! elle vit!...
Puis elle se redressa et vint à moi : elle était effrayante à voir.
— Vous la connaissez peut être?
— Je la connais, madame, et puisqu'il faut tout vous dire, votre fils la connaît aussi,
La duchesse poussa un cri et retomba sur son siège en disant :
— Oh ! je suis perdue !
— Sachez donc tout, lui dis-je : la femme contre laquelle il s'est porté hier à une si terrible violence... c'est elle.
— Elle ! fit la duchesse dont les yeux égarés semblaient chercher un point d'appui où elle pût i^e soutenir, accablée qu'elle était sous cotte buite de révélations qui la frappaient coup sur coup. Elle! répéta-t-elle , et mon fils la connaît!... Oui, c'est vrai, vous m'avez dit qu'il avait voulu la tuer... Mais ils s'entendront ensemble...
Le désordre des idées de madame de Frobental était tel, qu'elle oubliait que cette tentative de meurtre était la meilleure preuve que Justine ne voulait pas sans doute seconder les mauvais desseins de monsieur de Frobental.
J'attendis qu'elle se fût un peu calmée; je lui fis cette observation, et je l'assurai qu'autant qu'il m'était permis
d'en juger, je croyais Justine fort disposée à ne tirer aucun avantage de sa position.
La duchesse ne paraissait plus m'entendre ; elle réfléchissait profondément.
— Non ! fit-elle enfin, ce n'est pas elle... ce ne peut pas être elle!... Ah! c'eût été une infâme trahison! elle est morte; c'est quelque fille perdue qu'on a ramassée dans la rue pour lui faire jouer ce rôle.
Au milieu de ce chaos d'ignobles intrigues, celle-là n'était pas plus invraisemblable que les autres, et monsieur de Sainte-Mars était homme à avoh* essayé cette comédie.
Ce qui me faisait entrer volontiers dans la pensée de la duchesse, c'étaient les terreurs de Justine toutes les fois qu'il avait semblé possible qu'elle fût obligée de paraître devant les tribunaux.
— Vous avez peut-être raison, madame, lui dis-je, et...
— Oui, oui, s'écria-telle, c'est la complice de mon fils ; et il ose dire que cette femme ne l'accuserait pas, parce qu'il y a entre eux un contrat infâme qui la perdi'ait aussi bien que lui.
— Ceci me paraît probable, madame, dis je à la duchesse, et autant j'aurais été éloigné de vous seconder dans des projets qui pourraient tourner contre cette infortunée, autant je me livre à vous pour vous arracher à mie persécution qui, pour vous perdre, veut s'armer d'une faute...
La duchesse me regarda avec une hauteur indicible.
— D'une faute, reprit-elle... ah ! vous croyez donc aux horribles suppositions de monsieur de Samte-Mars ?
Je fus atterré de cette assm-ance ; au milieu de ces accusations qui se croiraient en tous sens, au milieu de ces démentis que se donnaient tous les personnages de cette histoire, je ne savais plus que croire, que penser.
que je lui avais montré sur la remise exacte de ma lettre ; mais j'avais beau vouloir fermer mes yeux à la vérité, j'étais malgré moi tourmenté de l'idée que si j'avais interrogé cette fille, elle m'eût volontairement appris que je jouais un jeu de dupe.
Cependant j'étais rentré chez moi et je me préparais à retourner chez Justine, selon nos conventions avec monsieur de Sainte-Mars, lorsqu'on sonna de nouveau à ma porte. J'allai ouvrir. C'était un énorme gaillard en redingote, qui sentait le laquais d'une lieue, et qui me demanda du ton dont il eût parlé à son camarade :
— Monsieur Michel Meylan?
— C'est moi.
La réponse fit immédiatement tomber le chapeau et incliner le chef de ce giand drôle, qui, après quelques excuses, me remit un billet auquel, me disait-il, on demandait une prompte réponse.
J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces quelques Ugnes évidemment écrites à la hâte et d'une main agitée :
« La duchesse de Frobental prie monsiem" Michel Meylan de passer chez elle immédiatement; elle a des choses de la dernière importance à lui communiquer.
» La personne qui lui remettra cette lettre estchai'gée de recevoir sa réponse. »
En toute autre circonstance j'eusse été surpris d'une pareille missive, mais après tout ce que j'avais appris, je cherchais seulement à comprendre dans quel intérêt la duchesse pouvait me prier de passer chez elle.
Je réfléchissais donc, fort incertain de décider s'il valait mieux letourner près de Justine avant d'aller voir la duchesse, ou s'il ne fallait pas mieux voir celle-ci avant de revoir Justine. En elTet, il y avait chance d'apprendre de
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ce côté des choses qui ra' éclaireraient sur la conduite que j'avais à tenir. Cependant j'hésitais encore, lorsque le porteiu- de la lettre me dit :
— Madame la duchesse vous serait bien reconnaissante si vous pouviez venir tout de suite à l'hôtel.
Je me décidai, et je répondis à cet homme :
— Vous pouvez aller dire à madame de Frobental que je serai chez elle quelques minutes après vous.
— Si monsieur veut m.onter dans la voiture qui est à la porte, me dit cet homme, elle est à vos ordres.
Je m'étais habillé après le départ de monsieur de Sainte- Mars ; je pris mon chapeau, et je descendis en même temps que le messager de la duchesse.
Cette petite circonstance me rendit témoin d'un fait qui avait sa gravité.
Le messager, au lieu de me suivre jusqu'à la voiture, me quitta et gagna le grand escalier.
— Eh bien , lui cria ma vaillante portière en se plantant sur son passage, où allez-vous?
— Chez madame Deslaurières, répondit mon homme.
Ceci me semblait parfaitement confirmer ce que monsieur de Sainte-Mars m'avait dit des uitentions de la duchesse.
Je me promis donc d'être avec elle d'une circonspection extrême, et de la laisser s'avancer de manière à en apprendre plus qu'elle ne croirait m'en dire.