MICHEL MEYLAN
Voilà cette sotte épître.
Note de 1840. — La remarque est plus sotte que l'épître. En quoi cette épître était-elle sotte? Celui qui a écrit naïvement ce qu'il pense, et qui parle à une femme le langage qu'il croit qu'elle mérite, peut être dupe; mais la pire
des sottises serait, ce me semble, d'accorder la supériorité de l'esprit à ceux qui mentent sur ceux qui disent la vérité.
Je fus bien longtemps à décider si j'enveiTais cette lettre par la poste, ou si je la ferais remettre par un commissionnaiie. Le premier parti me paraissait mesquin et honteux, le second compromettant. D'ailleurs, j'aurais rougi jusqu'au blanc des yeux en la confiant au père Guillotin, qui statioîinait à l'angle du faubourg Montmartre. Je ne savais pas encore que les médecins et les commissionnaires sont des confidents bien plus discrets que les amis les plus dévoués. Je n'avais pas encore retrouvé mon camarade Bélion, qui avait inventé au sujet des billets doux une manière admirable. Quand cette fantaisie lui prenait, il se campait aux environs de la maison où logeait la belle dont il tentait la conquête. Là, il attendait patiemment qu'il passât un laquais de bonne mine et de livrée élégante, puis il l'arrêtait en lui présentant son billet et une pièce de cent sous. Il était rare que le laquais refusât une course si grassement payée, et la lettre arrivait avec un éclat qui ouvrait d'ordinaire les portes auxquelles frappait mon ami Bélion. 11 est vrai de dire que pour moi cette ressource eût été impossible, car on connaissait trop bien ma modeste femme de ménage pour que je pusse risquer le moindre petit domestique galonné. Dans le doute où j'étais, je pris vm parti qui ne mettait personne dans ma confidence. Je me décidai à remettre mon épître moi-même. Ce fut un voyage bien pénible et bien plein d'émotions que celui que je fis de mon second étage au premier de madame Sainte- Mars. L'appréhension du soldat qui marche à la première bataille n'est pas comparable au serrement de cœur de l'amant qui va porter sa première lettre. Le soldat obéit à un ordre, et il est sous le regard de milliers d'hommes qui
l'encouragent ; l'amant doit avoir à la fois la force de la volonté et celle de l'exécution. Pour le soldat il y a honte à fuir, pour l'amant il y a peut-être ridicule à avancer. L'idée qu'on pourrait rire de ma lettre me glaçait le cœur.
Note de 1840. — Voilà qui est juste et vrai, voilà ce que je sens encore, comme je l'ai senti alors. C'est que dans tous les malheurs de l'amour, c'est le ridicule qui est toujours la peine la plus poignante.
Puis, le soldat va jouer sa vie et l'amant va jouer son amour, c'est-à-dire la vie de sa vie : c'est affreux.
Je descendis les vingt marches qui séparaient ces deux étages, une à ime, tout en relisant ma lettre en moi-même; puis, lorsque je fus en présence du seuil inexorable de FannVjje restai immobile. J'entendis monter, je regagnai mon second étage en trois sauts. De mon palier, je vis monter un beau jeune homme, le chapeau sur l'oreille ; je crus qu'il allait chez madame Sainte- Mars. Où pouvait aller un beau jeune homme, s'il n'allait pas chez madame Sainte-Mars? 11 monta cependant jusqu'à mon second en sifflotant; il paient étonné de me rencontrer, me toisa des pieds à la tête et continua de monter jusqu'au quatrième étage. Je l'entendis mettre une clef dans une serrure, je jugeai que c'était un de mes voisins que je ne connaissais pas encore. Cet incident, qui avait failli me faire renoncer à mon projet, en détermina pour ainsi dire l'exécution. Je fis comme ces baigneurs qui pendant un quart d'heure tàtent l'eau de l'orteil, et qui, la trouvant trop froide pour, s'y plonger doucement , y sautent tout à coup à corps perdu; je redescendis mon escalier au galop et je tirai la sonnette à tour de bras. J'entendis aussitôt ouviir et fermer tumultueusement des portes, puis on parut. Le sourire apprêté sans doute pour la personne à qui l'on recon-
naissait le droit de sonner avec cette violence se changea à mon égard en un regard mécontent, et le visage de la femme de chambre qui se présenta passa subitement du gracieux au courroucé. Je demeurai interdit. La soubrette m'examina attentivement et attendit une minute. Je ne trouvai rien à dire. Alors un léger hochement de tête, un petit rire étouffé m'avertirent de ma gaucherie. Je n'en fus que plus troublé : la chambrière prit un air de pitié et me dit en me tendant la main :
— Allons, donnez-moi donc votre lettre !
Que ce mot était profond, et combien de choses il eût dû me faire découvrir, si j'en eusse compris la portée ! Que d'expérience il annonçait ! Que cette fille devait avoir vu souvent des visages pareils au mien, pour deviner si bien pourquoi j'étais venu! Ce mot me rendit si confus que je cherchais ma lettre dans ma poche, je la tenais à la main. Je la donnai à Victoire, qui me legarda assez longtemps et finit par me dire d'une voix dont l'inflexion avait quelque chose de triste :
— Je remettrai votre lettre à madame, monsieur.
Je m'éloignai, et j'entendis cependant que la femme de chambre mimnurait entre ses dents :
— Mais j'espère qu'elle ne répondra pfis.
Voilà encore un de ces mots qui eussent dû m'éclairer; mais je le pris pour un sentiment de malveillance contre moi. J'étais bien aveugle! Ma lettre fut-elle remise? je ne puis le savoir. Non-seulement je ne reçus point de réponse, mais encore le premier jour que je rencontrai madame Sainte-Mars, elle me regarda comme elle m'avait regardé un mois auparavant, sans que rien me montrât que je ne fusse pas pour elle un inconnu. Ce fut la première fois que j'éprouvai combien il vaut mieux être repoussé et détesté qu'indifférent.