‹ Les drames inconnusChapitre 8 sur 49 · LES LOISIRS D UNE VOISINE QUI S ENNUIE · texte numérisé non relu

LES LOISIRS D UNE VOISINE QUI S ENNUIE

J'en étais à souffrir horriblement lorsque arriva une chose qui devait avoir de bien tristes conséquences. Depuis quinze jours je vivais à ma fenêtre ; lorsque madame Sainte-Mars sortait, je la suivais. En traversant ma cour, je m'arrêtais sous ses fenêtres pour l'apercevoir. Si j'avais été moins fou, j'aurais remarqué que ma portière, madame Diunesnil, me regardait d'un air attristé; j'aurais fait attention aussi à ce mot que Victoire me jeta un joui* en passant :

-^ Vous n'êtes qu'un enfant...

J'aurais peut-être remarqué aussi que, soit que je sortisse, soit que je rentrasse, j'étais l'objet d'une surveillance active de la part de madame Smith, qui s'établissait pompeusement aiLX abords de sa fenêtre pour espionner tous mes mouvements. Le tort des caractères ardents, ce qui les livre pieds et poings liés aux gens sans passion, c'est qu'ils ne croient jamais faire assez pour prouver ce qu'ils veulent montrer. J'étais déjà énormément ridicule aux yeux de toute la maison, que je pensais encore que madame Sainte-Mars ignorait mon amour. L'excitation que me causait cette attente, toujours plus ardente et chaque jour plus vivement déçue devenait un malheur réel, lorsqu'un matin, et contre son habitude, madame Dumesnil, ma portière, me monta ime lettre. En vérité, j'aurais presque honte de raconter toutes ces petites circonstances, si elles ne montraient par quels imperceptibles moyens s'organise un malheur immense.

Au petit air narquois avec lequel madame Dumesnil me

remit cette lettre, il me parut qu'elle savait d'où elle ve" nait. Je crus m'ètre trompé en voyant le timbre de la poste. Toutefois cette lettre me troubla : le papier en était parfumé , et l'adresse était d'une écriture si menue qu'il ne pouvait y avoir qu'une main de femme qui l'eût écrite. Je dévorais l'adresse des yeux, tandis que madame Dumesnil me regai'dait comme quelqu'un qui a une confidence à faire. Cette fois, je l'avouerai, je la compris très-bien; mais je ne voulus pas recevoir cette confidence, il me semblait qu'elle devait me gâter le bonheur que je tenais entre mes mains. Combien de fois, et pour des circonstances beaucoup plus graves, ai-je été aussi fou ! combien de fois ai-je refusé d'entendre l'avis qui voulait me sauver ! Je fis à madame Dumesnil un de ces : «C'est bien !» qui signifient très-clairement : « Allez-vous-en ! » Elle poussa un gros soupir et marmotta en me tournant le dos :

— Je n'ai pas voulu m'en charger, on l'a mise à la poste ; je n'ai plus rien à y voir.

Je ne me donnai pas le temps de réfléchir à cette parole, et dès que madame Dumesnil fut partie, j'ouvris la lettre. Lorsque je me rappelle la joie qu'elle me causa, et que je me rappelle que ce fut un besoin de frivole amusement qui en dicta les termes, je me demande si ceux qui se donnèrent ce plaisir n'étaient pas les gens les plus méchants du monde.

Note de 1840. — Ils n'étaient pas plus méchants que ne le sont tous les gens gais ; pour eux, toute passion sérieuse est une proie qui leur appartient, non parce qu'ils sont méchants, mais parce qu'ils sont gais. La vie change tellement d'aspect selon la façon dont on l'envisage, qu'ils ne croient pas faire mal. Et véritablement, n'est-ce pas une chose qu'il faut reconnaître qu'il n'y a matière à rire pour les ims que dans ce qui appelle les larmes chez les autres?

De quoi rit-on le plus dans le monde, si ce n'est des maris trompés, ces personnages terribles du drame nioderne? De quoi rit on dans Molière, si ce n'est des fils ipii se moquent de leurs pères, et dont nous avons fait les maudits qui traînent leurs pâles figures dans nos romans? Qu'y a-t-il de plus divertissant que le destin du forçat libéré exploité par Robert-Macaire, et de plus lamentable sous la plume d'un philanthiope humanitaire? Et trouvez-vous quelque chose de plus effrayant et de plus comique à la fois rpe l'amant jaloux, selon que le génie en fait Othello ou Bartholo?

Voici ce que contenait cette lettre :

« J'ai compris votre passion, et elle m'épouvante autant qu'elle me charme par son imprudence. Il m'est impossible de vous recevoir chez moi; trop de regards nous entourent. Demain mardi, je me promènerai à dix heures du matin dans la grande avenue des Champs-Elysées. »

C'était un rendez-vous !..,

Un rendez-vous! un rendez-vous!...

Je bondis dans ma chambre, je baisai la lettre... je baisai les murs, je criai... je ris... je chantai, et je finis par me poser devant ma glace... Je me trouvai superbe : j'avais un rendez-vous !

Il me restait les deux tiers de la journée, toute la nuit et une partie de la matinée du lendemain à passer avant d'arriver à l'heure de ce rendez-vous.

Il me sembla que le bonheur que j'avais en moi s'échapperait au contact du monde extérieur, comme fait l'électricité dont on charge démesurément un corps quelconque. Je m'enfermai donc avec ma joie, je ne sortis point, je n'ouvris point mes fenêtres. A mon sens, Fanny aurait eu le droit de se fâcher si je m'étais montré au dehors avec

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une pareille espérance dans le cœur; c'eût été presque une indiscrétion. Son aveu dsvait se deviner dans ma joie... On eût lu sa lettre dans mes yeux. Mon Dieu ! que l'homme est heureux quand il aime, et de combien de façons il perçoit le bonheur! Duiant ces longues heures d'attente, je fis dix fois le roman de ma rencontre avec Fanny. D'abord je me la représentai tremblante et confuse devant moi; une autre fois, fière et hardie. Je m'imaginai qu'elle m'imposait un amour respectueux et soumis, puis je la vis se confiant à mon honneur avec un abandon plein de naïveté ; je la rêvai ardente et glacée, je la rêvai tristement sévère ou d'une gaieté folle, et toujours je fus heureux de la manière dont mon amour me la présenta.

Le lendemain arriva enfin, et avec ce lendemain ce que je croyais mon bonheur, et je m'y préparai avec religion. Une des choses les plus réjouissantes pour quelqu'un qui pourrait voir à travers le trou d'une serrure, ce serait la toilette d'un amoureux partant pour son premier rendezvous. Je ne parle pas ici d'un homme habitué aux belles galanteries de l'amom', d'un homme qui a l'expérience de sa personne, qui sait se faire beau à la façon dont il doit l'être; je parle d'un pauvre jeune homme qui s'imagine que plus il se pare selon le goût vulgaire, et plus il fait honneur à celle qu'il adore. C'est ainsi que je pensais aloi"s, ot je le pensais si bien qu'à neuf heiu-es du matin j'étais on cravate blanche et en bas de soie, et que je justifiais parfaitement le mot que dit madame Dumesnil lorsque je lui remis la clef de mon appartement :

— Il parait que monsieur va à la noce?

A neuf heures et demie, j'étais dans l'avenue des Champs- Elysées que je parcourus d'abord dans toute sa longueur, de façon à me trouver à dix heures à côté des chevaux de Coustou. Jusque-là je n'avais éprouvé d'autre impatience que celle que me causait la lenteur du temps. Bientôt ar-

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riva l'impatience de l'attente. Les minutes se passèrent sans que je visse arriver personne, puis se passèrent les quarts d'heure, puis une heure entière. J'avais monté et descendu plusieurs fois, avec une rapidité toujours croissante, cette longue avenue, m'arrêtant à l'allée Marigny, revenant précipitamment à la place Louis XV, car celle que j'attendais pouvait arriver également des deux côtés. J'allais ainsi, jetant de toutes parts un regard aj'dent et effaré, pour voir si je n'apercevrais pas le pli d'un châle, le volant d'une robe, la pointe d'une plume, l'ombre d'une fleur; car il me semblait que je l'eusse reconnue à la moindre parcelle de sa personne qui eût frappé mes yeux... Rien ne venait... Ce fut alors que je sentis la première atteinte de ce mal qui m'a tant fait souffrir depuis, et qui sera mon supplice tant que je vi\Tai; ce fut alors que je me demandai si madame Sainte-Mars ne s'était pas moquée de moi ; ce fut alors que je craignis d'être la dupe de mon cœur, et que, par un contraste bizarre, je ravalai immédiatement en moi-même au-dessous des femmes les plus misérables celle que, quelques heures avant, j'adorais comme une divinité.

Ce qui contribua beaucoup à cette disposition chagrine de mon esprit, ce furent les regards moqueurs dont je me sentis poursuivi par les rares promeneurs qui se trouvaient à celte heure aux Champs-Elysées. Assurément c'était moi qui me donnais le ridicule dont on riait; c'était l'expression inquiète et exagérée de ma figure ; c'était ma démarche tantôt rapide, tantôt suspendue, qui avertissait les passants de mon attente; je le sentais et je cherchais à me contenir. Alors je prenais une attitude guindée, menaçante, et je dévorais des yeux ceux qui osaient me regarder. Cependant le temps passait toujours et personne ne venait : dix fois j'avais condamné et excusé Fanny en moi-même. Le rendez-vous avait été donné pour dix heures; il était

midi, et je n'avais pas eu un moment la pensée qu'une autre que madame Sainte-Mars eût pu avoir l'envie de me faire faire si soUement le pied de grue. J'étais à bout de patience et j'allais partir, lorsqu'un fiacre aux stores baissés s'aiTêta tout près de la contre-allée où je me trouvais. Je ne sais ce que j'avais dans le cœur, ou plutôt dans l'esprit, mais l'aspect de cette voiture mystérieuse dissipa toutes mes sombres idées ; je fus convaincu que c'était madame Sainte-Mars qui arrivait, et j'accourus en toute hâte, pendant que le cocher ouvrait la portière de ce fiacre, et j'étais sur le point de crier : « Me voici ! » lorsque j'aperçus rm pied élégant, cherchant timidement le marchepied crotté de la maigre voiture. Une femme descendit enveloppée d'un long châle de cachemire et d'un long voile. Je ne vis ni sa tournure, ni son visage; mais je fus assuré que ce n'était pas madame Sainte-Mars. Celte femme jeta un regard rapide autour d'elle. Il me sembla qu'elle tressaillait en m'apercevant. Je crus m'être trompé, je m'avançai vers cette inconnue, elle remonta vivement dans le fiacre, qui reprit sa marche, toujours les stores baissés. Au moment où il passa devant moi, une main d'une merveilleuse finesse souleva le store, et, à travers la riche dentelle du voile, je crus voir un œil élincelant m'observer avec curiosité. A cet aspect il me prit une de ces idées que le Don Juan de Byron avait déjà mises à la m.ode. Cette femme qui venait sans doute pour un amant qui ne venait pas, et moi qui étais venu poiu' une belle qui ne devait plus venir, ne pouvions-nous pas bien nous entendre, et n'eût-il pas été digne d'un cavalier un peu délibéré d'aller lui en faire la proposition? Mais, hélas! si j'ai l'esprit très-osé, j'ai le cœur et le caractère très-timides; je me contentai de suivre tristement des yeux cette voiture qui s'aiTèta à quelques pas plus loin.

— Ainsi donc, m ecriai-je en moi-même, le cœur tout

gonflé de cette rage jalouse qu'excite chez les malheureux le bonheur des autres ; ainsi il y a des hommes que les femmes poursuivent et que les femmes attendent!

Cette pensée me serrait si fort le cœur, que je m'enfonçais les ongles dans la paume des mains, lorsque, du bout de l'avenue, je vis arriver un cabriolet de place au galop. Quand on est malheureux, tout devient insupportable. L'homme qui pouvait arriver à faire galoper un cabriolet de place me semblait doué d'un bonheur insolent ; et j'avoue que jamais je ne me sentis si disposé à chercher querelle à quelqu'un, que lorsque je reconnus au fond du cabriolet ce beau voisin qui m'avait surpris dans mon escalier . le jour où je remettais si bêtement ma lettre à madame Sainte-Mars. Ce monsieur ne daigna même pas me regarder, et je le vis presque aussitôt montrer à son cocher le fiacre qui stationnait à quelque distance. Désespéré pour mon compte, il me sembla que je ne serais pas si malheureux si je gênais le bonheur des autres. Je suivis le cabriolet; il s'arrêta derrière le fiacre. Ce monsieur descendit, la femme descendit également de sa voiture, et tous deux marchèrent côte à côte. Le jeune homme parlait avec chaleur, la femme écoutait la tête basse. Je les suivis en les examinant; et moi qui tout à l'heure attendais, comme un ange du ciel, la femme que je supposais m'avoir donné un rendez-vous sans me connaître, je trouvai que celle qui avait donné un rendez -vous à ce monsieur était une indigne créature.

Autant que je pus en juger par l'ardeur avec laquelle parlait le monsieiu-, et par les petits mouvements de tête négatifs de la dame, mon voisin en était encore à solliciter des faveurs qu'on lui refusait. Cependant je crus m'apercevoir que la résistance diminuait sensiblement, et il y eut un moment où elle céda tout à coup, car la dame se tourna vivement, comme pour voir si elle n'était pas surveillée ,

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dans ce brusque mouvement son voile s'écarta, et je la reconnus : c'était ma voisine, madame Deslaurières. Je ne sais si elle me reconnut, je ne sais ce qu'elle fit ensuite, car je me détournai avec dégoût.

SECOND MOT d'uN GRAND MALHEUR. — PETITE MISÈRE

Grâce à ce que Morinlaid m'avait dit de cette femme, le rendez-vous donné par elle à un homme qui demeurait comme moi dans sa maison me parut le dernier degi'é de la dégradation. En conséquence, je méprisai profondément madame Deslaurières pour une action que j'aurais bénie et adorée chez madame de Sainte-Mars, surtout si elle l'eût faite pour moi. Je quittai les Champs-Elysées plein de cette colère aigre et méchante qui frappe au hasard tout ce qu'elle peut atteindre, parce qu'elle ne peut pas aiTiver à l'objet qui l'excite véritablement. Je passai par les Tuileries, et je rencontrai mon ami Morinlaid. Mon désappointement était sans doute écrit sur ma figure, car il me demanda immédiatement la cause de ma tristesse. L'homme devrait marcher toujours avec un miroir à là main, il devrait s'y regarder sans cesse, el peut-être l'expression de sa figure lui ferait-elle comprendre la laideur de ses pensées. Je ne sais de quel air je me coiffai sur l'oreille, de quelle façon je mis négligemment ma main dans mon gilet, de quelle manière très-impertinente je jetai la jambe en avant, mais je dus être fort remarquablement ridicule, car je vis la figure de Morinlaid s'animer d'un sourire tout à fait ironique lorsque je lui dis :

— Non, ma foi, je ne suis pas triste; mais je viens d'être témoin d'une saleté qui m'a mis de mauvaise humeur contre la race entière des femmes.

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— Quelle est donc celle qui t'intéresse assez pour t'in'iter à ce point? dit Morinlaid.

— Je ne la connais point, lui dis-je, si ce n'est par toi. Mais quand je pense qu'une femme mariée quitte sa maison pendant que son mari est sérieusement occupé de ses affaires; quand je pense que cette femme se cache dans un (iacre pour aller à un rendez- vous qu'on lui aura donné d'une fenêtre à l'autre, je trouve cela si misérable, si honteux, qu'il me semble qu'on devrait fouetter ces femmes en place publique, et que tous les hommes devraient s'entendre pour chasser du monde de pareilles drôlesses.

Pendant que Morinlaid écoutait, il y avait sur sa figure une expression d'inquiétude qui me frappa; il parvint à la vaincre, et il reprit, en ayant l'air de se mettre à mon diapason :

— Et quelle est donc cette princesse que tu as ainsi surprise et que tu connais par moi ?

— Mais c'est tout simplement madame Deslaurières.

A ce nom, Morinlaid devint vert comme un noyé; mais j'étais trop occupé de mes colères intérieures pour prêter, au moment même, une grande importance à la fureur concentrée de Matthieu.

Il reprit d'une voix sèche et brève qui paraissait l'étrangler.

— As-tu l'econnu le monsieur comme tu as reconnu la dame?

— Parfaitement reconnu.

— Son nom? dit Morinlaid avec un sourire qui semblait lui scier le visage.

— Son nom? je ne le sais pas. Mais tout ce que je puis te dire, c'est qu'il loge dans ma maison, au quatrième étage de mon escalier.

— C'est Ernest Mulinos, murmura Morinlaid d'une voix sombre. 11 ajouta : — Où les as-tu laissés?

— Ma foi, lui dis-je d'un air fort dégagé, je les ai laissés ensemble, bras dessus bras dessous, se promenant aux Champs-Elysées.

Le bras dessus bras dessous était de mon invention ; mais il fit son effet, car Morinlaid me dit aussitôt :

— Pardieu, je suis curieux de voir comment cela finira ! Et il s'éloigna de toute la rapidité de ses longues jambes.

J'étais en verve de dédain ; je trouvai Morinlaid trèsridicule de passer son temps à s'occuper de si basses intrigues, et je continuai ma promenade d'un air fort conquérant.

Quand un homme est marqué pour être grotesque, le hasard se charge de compléter ce que l'homme ne fait qu'à moitié; je n'avais pas fini mon tour aux Tuileries, qu'il arriva une pluie battante. Quoi que je fisse pour me persuader à moi-même que mon désappointement ne me tenait pas au cœur, j'étais si vivement préoccupé, que je ne m'aperçus de la pluie que lorsque les autres promeneurs eurent enlevé toutes les voitures de place. Je gagnai la rue Castiglione, la place Vendôme et les boulevards. La boue passait par-dessus mes escarpins jusqa'§ mes bas de soie (à cette époque les boulevards n'étaient ni dallés ni bitumés, et ressemblaient volontiers aux chemins de traverse des communes rurales des départements de la Seine, les plus abominables chemins de France); il en résultait que je ne pouvais faire un pas sans laisser en arrière un de mes escarpins, que j'étais obligé de rejoindre à cloche-pied (à cette époque aussi l'us^age des sous-pieds était inconnu). J'aurais pu m'arrêtcr et me mettre à l'abri sous quelque porte cochère ou dans un café, mais je me serais plutôt battu contre le ciel lui-même que de ne pas rentrer chez moi, car je venais de prendre une résolution que je tenais à exécuter immédiatement ; je voulais écrire à madame Sainte-Mar3 la lettre la pius irritée et la plus

digne à la fois. J'arrivai ainsi jusqu'à ma porle, crotté, mouillé, ruisselant ; et, pour nouvelle misère, je me trouvai nez à nez avec madame Deslaurières qui descendait de son fiacre et qui passa rapidement devant moi. Son visage rayonnait, et je savais ou je croyais deviner de quelle joie. Cette femme me parut d'une effronterie inouïe ; elle me regarda par-dessus l'épaule et me rit au nez, à ce que je crus voir. Il y avait à peine vingt pas entre la porte cochère de la maison et l'enlrée de mon escalier, et cependant cette traversée fut bien orageuse. La pluie tombait avec une telle violence, que c'était presque un spectacle de la voir tomber. Lorsque j'arrivai devant la loge de ma portière, celle-ci était sous la voûte, se servant de l'énorme ruisseau de la cour pour nettoyer le pavé. Il me fallut lui demander dix fois la clef. Elle me la remit en me disant :

— C'est pas la peine de vous épousseter !

En entrant dans la cour, j'aperçus en face de moi madame Smith et monsieur de Favreuse, qui partirent à la fois d'un violent éclat de rire à mon aspect. Enfin, sur ma droite, à la croisée ouverte, la main appuyée sm* l'épaule du beau jeune homme aux moustaches retroussées, je vis madame Sainte- Mars en peignoir, le sourire aux lèvres, l'air langoureux, dans ce calme joyeux qui est un symptôme de bonheur ; et je pus l'entendre dire d'un ton de pitié :

— Oh ! mon Dieu, ce pauvre monsieur, dans quel état il est!

Quand j'arrivai chez moi, il me prit envie de tout briser ; mais je tombai bientôt assis sur un fauteuil, accablé de douleur et de colère, et je ne sais combien de temps je restai immobile à la même place. Quand je pus m'arracher à cette apathie, j'avais le frisson. Deux heures après, j'étais dans m.on lit, dévoré d'une fièvre ardente ; le lendemain, j'étais dangereusement malade, et tout cela pour

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amuser l'oisiveté d'une grosse femme qui ne savait à qui s'en prendre de l'ennui quelle éprouvait d'être seule, cai" voici l'histoire de ce rendez-vous et de celte lettre, histoire que je n'appris que beaucoup plus tard.

Madame Smilh passait, comme je l'ai dit, la plupart de son temps à regarder chez ses voisins ; grâce à cette observation constante qu'elle exerçait le plus souvent derrière sa jalousie, elle avait découvert le petit manège suivant. Des fenêtres de sa salle à manger, madame Deslaurières échangeait des signes avec mon beau voisin Ernest Molinos : je ne sais si l'habileté de madame Smith dans le langage des signes eût pu lui faire découvrir où en étaient madame Deslaurières et monsieur Molinos, si ceux-ci n'eussent fini par se parler d'une manière plus intelligible. En effet, il parait que la veille, madame Smith avait vu, au fond de la salle à manger de madame Deslaurières, s'agiter d'abord, puis rester immobile, une grande feuille de papier. Abritée derrière sa jalousie, la grosse commère avait braqué sa lorgnette sur ce papiei-, et y avait lu les mots suivants, écrits en gros caractères :

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