DEMAIN, A ONZE HEURES, AUX CHAMPS-ELYSÉES
C'était ce rendez-vous que madame Smith avait surpris et auquel elle avait trouvé plaisant de m'envoyer, rien que pour voir ma tournure quand je quitterais la maison, et ma figure quand je rentrerais. Elle avait donc trouvé deux profits à ce tour d'écolier : le premier, de gêner ceux qu'elle croyait des amoureux ; le second, de se moquer de moi. Elle avait admirablement réussi, car je l'entendais rire à travers la cour, la pluie, les fer.êtics et les murs.
Cependant l'indisposition qui résulta de cette plaisanterie fut assez grave pour exiger les soins d'un médecin ; je
n'en avais point, et ma portière, qui s'établit ma gardemalade, alla chercher celui qui restait dans la maison et qu'on nommait monsieur Béquillet. Il demeurait dans mon escalier, à l'étage au-dessus du mien, mais du côté occupé par madame Sainte-Mars, On ne parlait de lui qu'avec respect, quoiqu'il élevât avec le plus grand soin un enfant dont on ne connaissait nullement la famille, et quoique l'aisance et le bien-êtie n'eussent paru chez le docteur que depuis le jour où cet enfant était tombé du ciel dans sa maison.
Cet enfant, que l'on nommait Ludovic, était d'une beauté triste et angélique qui ne pouvait en rien compromettre la bonne réputation du docteur, car il ne lui ressemblait nullement. Monsieur Béquillet faisait peu de visites, mais il recevait beaucoup de monde, et j'avais eu l'occasion de rencontrer dans notre escalier bon nombre de femmes voilées qui venaient souvent chez lui. A force d'examiner ces femmes voilées, je finis par reconnaître que toutes ensemble ne faisaient qu'une femme voilée qui changeait de costume à chaque visite.
J'avais remarqué tout cela, que je n'avais point encore vu le docteur. Monsieur Béquillet était un homme de soixante ans, complètement chauve, les tempes et le derrière de la tête couronnés de cheveux blanc d'une finesse et d'une blancheur presque coquettes. Son front peu développé n'annonçait pas une vaste intelligence, mais une perspicacité fine et pénétrante. 11 souriait des yeux, et une bienveillance accompagnée d'une douce gaieté animait habituellement sa physionomie. La première lois qu'il entra dans ma chambre, il me parla comme s'il m'avait connu depuis longtemps.
— Eh bien , mon enfant, me dit-il, qu'avons-nous et qu'éprouvons-nous ?
La nuit que je venais de passer avait été affreuse et
o6 LES DRAMES INCONNUS
pleine de ces rêves fantasqiies qui tiraillent à quatre chevaux le cerveau d'un homme. Madame Sainte-Mars, Marinlaid, mon beau voisin et ma voisine madame Deslaurières, avaient dansé dans ma tête une contredanse sans fin. A tout cela s'était mêlé, je ne sais comment, l'image de mon père absent; dans le rêve comme dans la veille, quand l'homme souffre, la pensée lui vient donc d'appeler l'ami vrai qui peut seul le consoler? J'étais surtout malade du cœur, mais j'avais déjà cette fierté qui fait du malheur l'hôte inconnu qu'on cache à tous les yeux. Je racontai à monsieur Béquillet que j'avais été mouillé, et que cela m'avait i-endu malade. Il insista pour savoir quelles étaient mes habitudes; mais j'évitai de répondre à ces questions. Enfin il me demanda si. en rentrant chez moi, j'avais eu la précaution de changer de vêtements, et comme je lui répondis que je n'en avais rien fait, il me dit en hochant la tête :
— Vous deviez être bien préoccupé...
Je me sentis rougir, et le doctem-ne poussa pas plus loin une investigation qui paraissait me déplaire. Il m'ordonna quelques tisanes et me quitta en me disant :
— Vous avez une prédisposition aux maladies nerveuses; prenez des exercices violents, ne vivez pas enfermé chez vous comme vous le faites, et tâchez surtout d'éviter les émotions vives qui pourraient aggraver cette disposition naturelle.
Je n'avais rien dit qui pût fab'e soupçonner au docteur que le chagiin entrât pour quelque chose dans ma maladie. Il en avait donc été informé d'un autre côfé, car je compris parfaitement à quoi tendaient ses dernières paroles. J'y réfiéchis assez longtemps, et ce ne fut qu'à ce moment que je crus comprendre que j'avais été le jouet d'une mystification. Il m'était facile de m'en assurer en interrogeant ma portière, madame Dumesnil, qui s'était
établie au chevet de mon lit ; mais j'étais trop vaniteux pour permettre qu'on me prouvât que j'avais été pris pour un niais.