CLAUDE R10NEL
un certain monde on ne demande pas ce que vous valez, on demande qui vous voyez.
— Mais je ne puis rester seule ici , monsieur] s’écria Juliette.
— Seule, répéta Rionel. N’avez-vous point votre cousine ?
— Elle part dans quelques jours.
— Vous la retiendrez. Puis, tous nos amis ne sonlils pas là? le docteur, M. de fïuernet '? Ce dernier occupera même, pendant mon absence, mon appartement, qui est plus voisin du vôtre que ne l'est le sien.
— Uue dites-vous ?
— Oui, il se trouvait trop à l’étroit dans le sien. De cette manière, il sera plus facilement à vos ordres, quand il vous plaira de causer, de vous promener, de faire de la musique.
Juliette jeta sur son mari un regard stupéfait.
— Et c’est vous qui le lui avez proposé? demanda-telle.
— Sans doute. D’où vient votre surprise?
— Je ne resterai point, monsieur! s’écria la jeune femme impétueusement. Je veux partir avec vous !
— Impossible, vous dis-je! D’où peut vous venir, Juliette, un pareil caprice?
— Il le faut!
— Il faut que vous obéissiez, réprit Claude impatienté.
— Monsieur... écoutez-moi !...
Il fit un mouvement pour sortir.
— Ah! vous m’écouterez! s’écria Juliette. Je veux vous parler.
— Je n’ai que peu d’instants, observa Rionel.
— Eh bien! je tâcherai de parler vile, reprit la jeune femme avec émotion ; je m’efforcerai même d’être calme, car mes pleurs vous retarderaient, et je sais que maintenant vous regardez comme perdu tout le temps qui n’est point consacré à votre élévation.
— Toujours les mêmes plaintes ! murmura Claude en faisant un mouvement des épaules.
— Parce que c’est toujours la même affliction, mon-
CLAUDE KIONËL
sieur, répondit Juliette. Vous me défendez aujourd’hui de vous suivre, comme vous m’avez déjà défendu de vous parler..,, de vous voir...
— Moi!
— Ne vivons-nous pas étrangers l’un à l’autre ? Je vous aperçois à peine un instant chaque jour; encore vos yeux ne rencontrent-ils jamais les miens. Je ne vous demandais qu’une heure chaque jour où je pusse vous retrouver, épancher avec vous ces sentiments que l’on a besoin de confier, et que l’on ne peut confier qu’à un seul ! J’aurais voulu, à défaut de votre affection, vous faire accepter au moins la mienne ! Mais l’ambition ne vous laisse môme pas le loisir d’être aimé.
Rionel fit un geste d’ennui.
— Oh ! je vous fatigue, je le sais, continua Juliette ; mais à qui voulez-vous que je me plaigne de mon abandon, monsieur? Si j’avais ici une famille, si j’étais mère, je prendrais mon enfant dans mes bras comme une consomption, je lui dirais tout ce qui gonfle mon cœur 1 II ne me comprendrait pas, mais je verrais son
sourire, je sentirais ses baisers! Je ne serais point seule au monde, du moins !
Elle s’arrêta souffoquée par les larmes. Rionel, qui l’avait écoutée en se promenant avec impatience, se détourna.
— Mon Dieu! vous employez bien de l’imagination à vous rendre malheureuse, madame, dit-il d’un ton brusque et blessé. N’aurez-vous donc jamais de raison? Comment n’avez-vous pas encore compris que la vie d’un homme ne pouvait se passer en romanesques causeries; qu’il avait des préoccupations plus sérieuses et un but à atteindre ? Cette élévation, d’ailleurs, dont vous me reprochez le désir, ne la partagerez-vous point?
— Eh! qu’en ferai-je? demanda la jeune femme. Vous changera-t-elle pour moi? Vous parlez de but à atteindre! Celui de la vie est-il donc où vous le cherchez ? Pourquoi tant de mouvement, d’angoisses, d’efforts? Pour entendre du bruit autour de votre nom ! Pour arriver à ce triomphe mêlé d’injures que l'on
CLAUDE RIONEL
appelle le succès! Ah ! quand je vous confiai mon avenir, il fallait donc me dire que je devais être seulement l’associée de votre fortune et de votre orgueil ; qu’où j’attendais du bonheur, je ne devais trouver qu’un rang, et que ma vie resterait condamnée à l’isolement.
— Mais n’est-ce point vous-même qui vous y condamnez? répliqua Rionel. Pourquoi éloigner nos meilleurs amis?M. de Guernet, par exemple? Pourquoi vous renfermer seule avec vos folles rêveries et repousser les distractions du monde ?
Juliette, qui avait baissé les yeux au nom de M. de ' Guernet, les releva timidement. .
— Savez-vous, dit-elle, si la solitude que vous me reprochez n’est pas de la prudence?
— Que voulez-vous dire ? demanda Rionel.
— Dans le monde, reprit Juliette avec hésitation, une femme n’est jamais impunément négligée par celui dont le devoir est-de veiller sur elle ; son abandon n’est point seulement un malheur, c’est une honte qui l’expose à d’injurieuses consolationsv
Et apercevant un sourire dédaigneux sur les lèvres de Rionel :
— Oh! je sais, monsieur, s’écria- t-el le en rougissant, que ce que je dis là, c’eût été à vous de le penser ; je sais ce qu’il y a d’humiliant pour moi à exprimer de telles craintes quand vous n’avez même pas daigné supposer le danger; mais ces folles rêveries, que vous rqiilez, d’autres pourraient peut-être les comprendre, les partager, et je veux éviter de telles sympathies. Voilà pourquoi je me renferme, pourquoi je veux vous suivre, pourquoi je vous demande de tourner quelquefois les yeux de mon côté, de me faire croire que vous m’aimez encore! J’aurais voulu vous dire tout cela tranquillement, sans reproches, sans émotion. Aussi, vous le voyez, monsieur, c’est malgré moi si ma voix tremble, malgré moi si je pleure !
Rionel se rapprocha.
— Allons, Juliette, dit-il d’une voix plus douce, ne vous exaltez donc point ainsi 1 Quand ma position sera faite, j’aurai plus de loisirs; je pourrai demeurer plus