‹ Les drames parisiensChapitre 12 sur 15 · COMBAT · texte numérisé non relu

COMBAT

La nuit venait de descendre, et les premières lueurs des étoiles commençaient à trembler sur les vagues de la baie. Assise près de sa fenêtre, la tête appuyée sur une de ses mains, Juliette tenait de l’autre une lettre froissée qu’elle semblait relire, et, quoique la lumière eût disparu, elle en suivait les lignes à demi effacées, comme si sa mémoire eût suppléé à sa vue.

Elle venait d’achever cette lecture, bien des fois recommencée sans doute, lorsqu’un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. Elle cacha promptement la lettre dans son sein, se leva et dit d’entrer.

C’était M. de Guernet.

A sa vue, la jeune femme ne put retenir une exclamation. Le capitaine, qui avait fait un pas vers elle, s’arrêta :

— Pardon, dit-il, je n’élais point attendu, et ma présence vous importune, peut-être ?

— Nullement, balbutia la jeune femme toute trou-

blée.

— 11 est malséant à moi, je le sais, de me présenter ainsi sans en avoir obtenu la permission, et sans être annoncé, reprit de Guernet ; mais je n’ai pu attendre : j’étais inquiet. Depuis si longtemps vous aviez refusé de descendre et de recevoir... depuis le départ de M. Rionel !...

Les derniers mots, prononcés avec intention, firent tressaillir Juliette, mais elle ne répondit rien.

— Je ne voulais point quitter Dieppe sans prendre congé de vous, ajouta de Guernet.

La jeune femme le regarda.

— Vous quittez Dieppe? dit-elle.

— Demain peut-être, madame.

— Et pourquoi ?

— J’ai sollicité la faveur de rentrer dans l'armée ; elle vient de m’être accordée.

CLAUDE RIONEL

— Est-ce possible?

— Je n’attends que l’ordre de rejoindre mon régiment eft Afrique.

— Quoi! vous voulez vous exposer de nouveau à des fatigues que vous avez reconnues au-desstis de vos forces! s’écria Juliette.

— Il le faut, dit le capitaine tristement.

— Mais le docteur vous a déclaré devant moi que votre santé ne pourrait y résister.

— Sans doute, mais tant de prudence me lasse ; je la comprends chez ceux qui sont utiles ou aimés ; moi, je n’ai ni ami à protéger, ni sœur à défendre, ni mère pour me regretter. Quelques parents éloignés seulement qui s’informent tous les ans de ma santé pour calculer la distance de mon héritage ! Ceux-là , je suis sûr de leur approbation !

La voix du capitaine était railleuse et amère ; Juliette lui jeta à la dérobée un regard tremblant.

■ — Mais pourquoi cette décision subite? demanda-telle avec une émotion qu’elle ne pouvait cacher; il y a

CLAUDE RIONKL

— Monsieur... je vous en conjure, balbutia Juliette effrayée en regardant autour d’elle.

— Ohl oui, madame, continua de Guernet, il faut que je parte, car ici je souffre trop; l’air m’étouffe, la terre brûle mes pieds ! j’ai besoin de bruit, de mouvement, de dangers. Aussi , je remercie Dieu qu’il y ait encore un coin de terre où l’on puisse verser son sang pour la France. Ma mort , du moins , ne sera pas un honteux suicide ; on n’ira point fouiller dans les secrets de mon âme pour en chercher la cause ; je pourrai tomber utilement, avec le nom de mon pays sur les lèvres. Et ne craignez rien, madame, l’autre nom restera renfermé dans mon cœur !

Il y avait dans le geste, le regard et l’accent du jeune homme un désespoir si noble , que Juliette en fut touchée profondément. Elle sentit que tout son courage s’en allait, et, se rasseyant tremblante, elle se couvrit le * visage.

— Pourquoi cette émotion, madame? demanda de

Guernet avec une sorte de surprise amère. Depuis si

longtemps que je souffre en silence et que vous le savez, ai-je pu obtenir de vous un seul mot de sympathie? M’avez-vous seulement témoigné lapitié queTon montre à un insensé? Cette lettre où je vous ouvrais mon âme, vous n’avez même pas daigné vous en offenser !

— Cette lettre? répéta Juliette éperdue et en appuyant ses deux mains sur son cœur.

— Ah! si vous m’aviez dit seulement : Je l’ai lue, je vous plains , continua le capitaine d’une voix étouffée. Mais vous ne l’avez point achevée sans doute ; vous ne vous souvenez plus de ce qu’elle contenait, peut-être.

Pour toute réponse, Juliette tira la lettre de son sein et la présenta à de Guernet. Celui-ci poussa un cri.

— Se peut-il 1... ah 1 madame!... 11 s’était élancé vers la jeune femme.

— Reprenez-la, reprenez- la, balbutia-t-elle en détournant la tête.

— Ah ! oui , dit le capitaine avec transport , donnez, * madame ; elle sera sainte pour moi désormais, car vous l’avez gardée. .

CLAUDE RIONEL

— Pour vous la rendre , interrompit Juliette vivement ; pour vous rappeler à vous môme et vous supplier de renoncer à de telles poursuites!

— Ah! pourquoi rétracter déjà Pintérôt que vous venez de me montrer? s’écria de Guernet.

— Vous m’avez demandé un signe d’amitié... de compassion, reprit Juliette confuse , je n’ai pu vous le refuser ; mais n’exigez pas d’autres sentiments ; rappelez-

vous quels sont mes devoirs, et vous comprendrez que nous devons nous séparer!

— Que dites-vous? sécria de Guernet. Quand vous semblez tourner vers moi un regard plus doux, quand je suis sûr au moins de votre pitié, je sacrifierais le premier bonheur qui m’est accordé ! Oh ! ne me le demandez pas ! Le grade qui m’a été rendu , j’y renonce ; je veux vivre maintenant, vivre pour vous voir, pour vous forcer à m’aimer !

— • Monsieur ! s’écria Juliette en se levant tout effrayée.

— Demandez-moi ma vie, dit le capitaine, les mains

jointes, demandez- moi mon honneur, si vous le voulez,

mais ne me demandez pas de vous quitter,

— Alors, c’est à moi d’éviter de nouvelles entrevues, dit Juliette avec effort. Clara ne me quittera plus.

— M me Brunei s’embarque demain pour l’Angleterre.

— Elle m’a promis de retarder son départ , reprit vivement Juliette , et si alors M. Rionel n’est point de retour, je partirai avec elle.

— Je vous suivrai, madame.

— Je suis sans défense , monsieur , et vous êtes libre de détruire mon repos, balbutia la jeune femme ; mais du moins j’aurai fait mon devoir.

— AhI vous ne m’aiipez pas! s’écria de Guernet avec une sorte de désespoir.

— Moi ! répliqua Juliette en étendant vers lui les deux mains. Mais, réprimant aussitôt son émotion, elle resta confuse, hésita un instant; puis, s’élançant vers la porte qui conduit à l’appartement de sa cousine, elle l’ouvrit brusquement et disparut.

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