‹ Les drames parisiensChapitre 3 sur 15 · DERNIÈRES ILLUSIONS · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ILLUSIONS

Deux années s’étaient écoulées depuis le départ de Rionel pour Paris, et tout projet de retour à Chanle- Merle semblait abandonné par lui. Présenté parGambier, dès son arrivée, à un des membres du gouvernement provisoire, il avait été chargé de plusieurs missions, à la suite desquelles on l’appela au conseil d’état.

Rionel avait toujoursété ambitieux . Contrarié, comme nous l’avons vu, dans ses premières tentatives, il était près d’accepter l’humble sphère que lui avait tracée

Juliette, et d’y concentrer son activité à faire des heureux, lorsque le grand ébranlement de juillet était venu réveiller ses anciens désirs. Les révolutions ont cela de particulier qu’elles donnent le dernier mot sur chaque homme et sur chaque chose ; elles ressemblent sous ce rapport, à ces grandes épidémies qui emportent tout ce qui se trouve faible, vieux ou impur, et auxquelles ne survivent que les forts. Claude ne fut pas de ceux-ci. Poussé parles sollicitations de l’orgueil, oubliant toutes ses opinions d'autrefois, tenté par l’occasion, il se laissa détourner d’un bonheur acquis pour se jeter dans cette série de mensonges, d’apostasies, d’intrigues et de laborieuses puérilités qui composent ce que certains hommes appellent leur carrière politique.

A partir de ce moment, tout changea pour Juliette : aux intimes causeries qui la rendaient si heureuse succéda l’isolement. Les yeux fixés sur le pouvoir, Rionel ne voyait plus rien autre chose. Juliette essaya en vain de le ramener; ses avances furent repoussées,

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CLAUDE RIONEL

ses plaintes irritèrent sans toucher. La froideur de Claude n’était point en effet l’expression d'un attache ment qui chancelle ou s’engourdit : c’était quelque chose de bien plus redoutable, un changement de but. Claude ne cherchait plus la vie du môme côté et il avait adopté de nouveaux dieux.

Cependant Juliette se débattait contre cette désolante vérité. Semblable aux mères qui réchauffent les cadavres de leurs fils à force de baisers, elle pressait pour ainsi dire dans ses bras cette affection morte, et prenait pour des preuves de sa vie les battements de son propre cœur. L’apparence, d’ailleurs, n’avait pu changer dans Claude aussi rapidement que ses sentiments. La voix avait gardé un peu de l’accent d’autrefois, le geste quelque chose de la caresse; les tendres habitudes étaient demeurées dans le langage sinon dans le cœur ! tristes reflets d’une lumière évanouie, mais qui empêchait de croire à la nuit !

Aussi, bien que Juliette souffrît, elle ne désespérait

point encore. L’arrivée d’une cousine qu’elle aimait

avait d’ailleurs contribué depuis peu à distraire sa tristesse, et par suite, à relever son courage.

Le caractère de Madame Brunei différait cependant beaucoup de celui de Juliette, et elle était loin d’avoir pris la vie aussi sérieusement que cette (dernière. Elle appartenait à ces natures amies de la joie, qui la poursuivent partout, comme les hirondelles le printemps ; gais oiseaux vivant de soleil et de changement, traversant toute tristesse à tire d’ailes ; capables de dévouement ou de tendresse, mais non de gravité. Clara s’était laissé marier sans objection à l’homme que sa famille avait choisi. M. Brunei avait un de ces esprits vulgaires qui Rivent comme les marchands voyagent, en prenant les grandes routes et les voitures ; métaux sans valeur, mais frappés' par l’éducation à l’efflgie courante, et que l’on rencontre indilîéremment dans le monde aux premiers ou aux derniers rangs, comme ces menues monnaies qui se trouvent également dans la bourse du riche et dans celle du pauvre. Clara l’aimait pourtant, mais tranquillement et à ses heures. Elle

CLAUDE lt ION EL

avait accepté sa vulgarité sans dépit et s’en amusait avec la naïveté d’un enfant (fui rit de l’infirmité de sa gouvernante. Quant à sa jalousie (car Brunei était jav loux), elle se plaisait à l’exciter et à la mettre au grand jour. Brunei subissait toutes ces taquineries de mauvaise grâce ; mais Clara s’amusait de sa colère, sûre, comme elle le disait, d’apaiser son dogue avec une caresse.

Ce caractère léger ne lui permettait ni de prévoir l’a-

venir qui menaçait Juliette, ni decomprendre son affliction, mais la rendait peut-être plus propre qu’aucune autre à la distraire. On guérit mal, en effet, les douleurs dont on mesure l’étendue. L’impuissance de la consolation nous apparaît trop vivement, et loin de relever l’affligé, nous encourageons sa tristesse par notre abattement. Le plus sûr adoucissement de toute souffrance est daDS la sérénité du consolateur. Voilà pourquoi les femmes et les enfants sont de si victorieux médecins pour l’àme ! Ils ne cherchent point à mesurer notre désespoir, mais ils lui opposent le spectacle de

leur calme compatissant et vous enveloppent doucement dans leur atmosphère de *bonheur.

Juliette ne tarda point à ressentir cette douce influence. Huit jours après l’arrivée de Clara, elle était moins triste et avait retrouvé quelque espoir de ramener Rionel à son ancienne tendresse. Une circonstance accidentelle vint aider à cette espérance.

Le domaine de Chante-Merle formait la meilleure partie de sa dot ; mais, bien qu’il eût une valeur considérable par ses bois, ses jardins, ses ménageries et ses eaux, il ne rapportait chaque année qu’un faible revenu. L’élévation de Claude rendait de jour en jour plus insuffisantes les ressources dont il avait disposé jusqu’alors, et lui faisait sentir plus vivement lanécessité de les accroître. La vente de Chante-Merle , dont un banquier de Paris offrait cent mille écus, se présentait comme le moyen le plus facile et le plus prompt

d’y arriver; mais au premier mot hasardé sur ce sujet, Juliette s’était récriée, déclarant que jamais Chante- Merle ne serait vendu de son consentement. . Or, ce

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consentement était indispensable; chercher à l’obtenir d’autorité n’eût fait qu’affermir la jeune femme dans sa résolution. Elle tenait d’ailleurs à cette terre par le souvenir de son ancien bonheur et des projets qu’elle y avait formés : elle conservait toujours le vague espoir que Claude, désabusé, consentirait quelque jour à y retourner ; c’était comme un port qui demeurait ouvert devant elle. Rionel, qui tenait d’autant plus à cette vente qu’autrcment toutes ses résolutions restaient inexécutables, compritque pour faire consentir Juliette, il fallait s’y prendre de loin et avec adresse. En conséquence, il commença à redevenir plus assidu auprès d’elle et à reprendre quelques-unes de ses intimes habitudes. La jeune femme accueillit ce retour avec une surprise joyeuse. Elle douta d’abord, puis espéra, puis douta de nouveau; elle avait déjà vu tant de ces fugitifs réveils d’attachement, toujours suivis de plus longs et de plus inexorables oublis, qu’elle n’osait plus croire au miracle d’une pareille résurrection.

Elle était un soir rêveusement assise devant son

piano, dont une de ses mains effleurait les touches au hasard, tandis que sa pensée, occupée du changement qui s’était opéré chez son mari, comparait le présent au passé, et cherchait, dans cette comparaison, des motifs de sécurité. Successivement rejetée de l’espérance à la crainte et de la crainte à l’espérance, elle s’interrogeait pour la millième fois lorsque Rionel entra.

A sa vue, la jeune femme tressaillit et se leva.

— Ton piano rouvert ! dit Rionel avec surprise ; le printemps revient-il donc pour que ma fauvette recommence à chanter ?

— Je ne chantais pas, répondit Juliette, je pensais.

— Et pourtant tes doigt parcouraient le clavier.

— Ces sons aident à réver, comme le bruit du vent et de la mer.

— Chère songeuse, dit Rionel en appuyant la main sur l’épaule de Juliette. Et puis-je savoir le sujet de votre rêverie ?

CLAUDE KIONEL

La jeune femme leva sur lui un regard incertain, puis baissa les yeux.

— Voyons, dit Claude en se plaçant sur une causeuse , à côté d’elle, n’êtes-vous point contente de moi? Grondez alors, je vous écoute ; mais plus de tristesse. Elle vous enlaidit, et savez- vous, Juliette, que l’on ne parle dans les salons que de votre ligure charmante?

— Quelle folie! dit la jeune femme, sensible malgré elle à cette flatterie.

— Sur mon honneur, madame de Firmiani me disait encore hier qu’avec vos beaux traits, vos longs cils et cet air de marcher sur les nuages, vous lui rappeliez

les plus charmantes madones du Titien ! L’éloge d’une femme par une femme vaut son poids d’or !

Juliette sourit faiblement.

— Tu ne te connais pas, ajouta Rionel en jouant avec une de ses mains ; si tu te voyais bien, tu comprendrais mon désir de te conduire dans le monde, ne fût- ce que par orgueil.

— Mais quand un pareil orgueil ne peut se satis-

faire qu’aux dépens du bonheur, quand celte vie dissipée sans plaisirs ne vous laisse même pas le temps de vous rappeler vos plus tendres affections 1

— Que veux-tu dire?

— Ma mère est' seule et souffrante ; elle demeure à quelques lieues, et voilà bientôt deux mois que je n’ai pu trouver le temps de l’aller embrasser.

— C’est vrai, dit Rionel d’un ton chagrin.

— Nous-mêmes nous nous voyons à peine.

— C’est vrai, c’est vrai, Juliette: mais on est dominé... entraîné... je ne puis renoncer à des relations dont j’ai besoin.

— Et cependant autrefois...

— Autrefois, interrompit vivement Rionel, je n’avais point de position, je pouvais vivre à l’écart.

Et voyant le mouvement que fit Juliette :

— Oh ! je sais bien que tu regrettes ce temps, ma chère, continua-t-il. Mon Dieu! moi aussi je le regrette.

— Vous? s’écria la jeune femme.

— Sans doute; mais la vie est la vie, il faut en subir

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