CLAUDE H ION EL
les nécessités. Seulement, voyons, Juliette, je veux tout concilier ; je sens le besoin de te voir plus souvent, de reprendre flaes anciennes habitudes.
— Vrai !
— Certainement. Désormais je consacrerai l’hiver aux affaires, et,dèsque les beaux jours paraîtront, nous prendrons notre volée.
— Pour Chante- Merle?
— Du tout ! y penses-tu? Si l’on sait où nous trouver, nous ne serons plus libres ; toutes nos connaissances parisiennes nous arriveront.
— Ah! vous avez raison. Mais que faire alors?
— Eh bien! nous... voyagerons.
— Ah! oui, s’écria Juliette, dont la prompte imagination entrevit, une espérance inattendue; nous partirons pour l’étranger.
— Soit! dit Rionel,qui avait ses raisons pour ne point contredire de pareils projets.
— Et où irons-nous? demanda la jeune femme, qui s’animait de ses propres pensées.
— Où tu voudras. Nous visiterons la Suisse d’abord.
— C’est cela. Puis l’Italie...
— Et l’Écosse que tu oublies, fit observer Rionel.
— Ah 1 c’est juste! dit Juliette en souriant, à cause des romans de Walter Scott. Nous y demeurerons quelques mois.
— Pourquoi non? En choisissant une des grandes villes.
— Que dis- tu donc? s’écria la jeune femme. Pour vivre seuls? Nous chercherons au contraire le glen le plus écarté, le plus solitaire... au fond de quelques montagnes.
— Et nous y ferons porter un piano, interrompit Claude, que l’enthousiasme de Juliette divertissait.
— Oui, répondit la jeune femme ; et là nous vivrons comme autrefois, rien que l’un pour l’autre, et toujours ensemble.
— Sans nous ennuyer, continua Claude sur le même ton.
— C’est cela! s’écria Juliette en battant des mains
CLAUDE RIONEL
avec une joie d’enfant. Ohf mon ami, te voilà enfin redevenu raisonnable.
— C’est clair, dit Claude en souriant, je pense comme toi ; mais, ajouta-t-il, comme si cette réflexion lui venait subitement, avec ce projet, Chante-Merle devient tout à fait inutile.
— Ne l’est-il point déjà, puisque nous n’y pouvons aller? répondit Juliette.
— Sans doute, mais tu tiens à ce domaine, et moi aussi ; pour rien au monde je ne voudrais le laisser sortir de nos mains.
— Oh! pour rien au monde!
— D’un autre côté ces voyages seront dispendieux, et nous pouvons à peine suffire à nos dépenses ordinaires.
La jeune femme regarda Rionel d’un air atterré.
— Est-ce vrai ? dit-elle.
— Trop vrai, mon enfant; et à moins de faire de3 dettes...
— Oh! pas de dettes! Claude, pas de dettes ! s’écria Juliette effrayée.
— Alors, chérie, j’ai bien peur qu’il ne faille renoncer à l’Italie, à la Suisse et à l’Ecosse.
— Que dis-tu?
— Et rester à Paris.
— Ah ! mon Dieu ! mais en économisant d’un autre côté, mon ami...
' — Inutile ! J’ai bien réfléchi. Ecoute plutôt.
Rionel tira son carnet et commença des calculs dont le résultat devait prouver sans réplique l'impossibilité des voyages désirés. Juliette les suivit d’abord des yeux; mais elle cessa bientôt d’y prendre garde pour chercher les moyens de tourner l’obstacle imprévu. Ce projet avait en effet pour elle, outre son charme sentimental, une importance que Claude lui-même ne pouvait soupçonner : elle y voyait la seule chance de retrouver son bonheur passé ! Or, un tel espoir devait tout dominer dans une âme aussi tendre.
Uionel venait d’achever son calcul ; il lui tendit le carnet.
— Tu vois, dit-il, nous ne sommes point assez riches.