‹ Les drames parisiensChapitre 6 sur 15 · CLAUDE LIONEL · texte numérisé non relu

CLAUDE LIONEL

douleur devenu plus glissant que le trône des sultans. . Il l’espérait au moins et ne négligeait rien pour réaliser cet espoir.

Arrivé depuis deux jours aux bains de Dieppe , où l’avaient conduit la santé chancelante de Juliette, et plus encore la présence de quelques personnages en crédit, il y avait rencontré Brunei, qui projetait avec sa femme un voyage en Angleterre, et Gambier, uniquement occupé, depuis quelques mois, d’un traitement électro-névralgique dont il était l’inventeur, et qui cherchait »

l’occasion de compléter ses expériences par quelque cure qu’il pût citer.

Ce dernier venait de descendre à la salle commune où se réunissaient les voyageurs de l’hôtel de Bristol, lorsque Louis Brunei entra.

— N’auriez- vous point vu M me Brunei? demanda-t-il vivement au docteur.

Gambier se retourna.

— Quoi! vous cherchez encore votre femme 1 dit- il en riant.

—Ainsi vou s ne l’avez point vue? répéta Brunei i oquiet .

— Pardonnez-moi; elle est chez M me Rionel.

— Ah ! fort bien , reprit Brunei dont le visage s’éclaircit ; elle avait quitté sa chambre sans m’en avertir ; mais puisqu’elle est chez sa cousine...

Il fit un mouvement pour sortir.

— Où allez- vous donc? demanda Gambier.

— Mais... souhaiter le bonjour à M mo Rionel.

Le docteur le regarda en face et éclata de rire.

— Décidément , je vois qu’on a raison , dit-il ; vous, êtes jaloux comme un Turc.

— Moi, jaloux! s’écria Brunei ; c’est Clara qui vous l’aura dit; je parie qu’elle vous a conté que je la faisais voyager à cause d’un jeune capitaine de cuirassiers?

— Un capitaine de cuirassiers! répéta Gambier.

— Oui,qulestengaroisondans notrearrondissement, à Pontivy, et dont elle recevait tous les jours des bouquets. Elle est si inconséquente , M®» Brunei ! Non , docteur, je ne suis pas jaloux; mais je ne veux pas être un mari ridicule, dans l’intérêt de M œe Brunei elle-même; car

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je me connais, voyez-vous ; si j’étais trompé je deviendrais féroce ; aussi je prends mes précautions, parce .que , comme nous disons dans la magistrature : il vaut mieux prévenir les délits que les réprimer. C’est un principe de législation que j’applique à mon intérieur.

— Oui, dit Gambier, de ce ton narquois qui lui était habituel. Mais en vous occupant d’empêcher M me Brunei de recevoir des bouquets, vous négligerez votre avancement. Un fonctionnaire , mon cher monsieur, ne doit songer qu’aux affaires publiques, et pour le reste s’eu remettre à la Providence.

— Merci! interrompit Brunei; je suis procureur du roi, j’ai de la confiance tant que je surveille!

— Et vous avez tort, reprit le docteur en secouant la tête. Voyez Rionel , rien ne le détourne, lui !

— Parce que Rionel est ambitieux.

— Sans doute, sans doute; mais c’est le mal de l’époque ; chacun a si bonne opinion de soi que personne ne se trouve à sa place. Du reste, ce qui m’étonne, ce

n'est pas qu’il y ait tant de gens montant à l’assaut du pouvoir ; c’est qu’il y en ait d’autres qui soient toujours là pour prêter leurs épaules.

— A la bonne heure ! reprit Brunei ; mais avec tout cela, docteur, on n’en est pas plus heureux.

Et, baissant la voix avec intention :

— Claude néglige ma cousine, continua-t-il.

— C’est l’ordinaire, répondit Gambier; nous ne sommes plus au jour où Caton débarbouillait ses enfants au sortir du sénat; nos hommes politiques ont trop de visites à faire et d’intrigues à conduire pour avoir le temps de se rappeler qu’ils ont une famille. Ils sacrifient la vie privée à la vie publique, comme si, en cessant d’être homme, on devenait meilleur citoyen. Ils abandonnent volontairement tous les bonheurs simples et faciles, pour atteindre au pouvoir , et, au moment où ils y touchent, arrive une révolution, un caprice, un hasard qui renversent toutes leurs espérances, et les envoient languir, avec quelque vain litre, dans un de ccs hospices politiques, où toutes les gloires invalides et

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toutes les améliorations réformées sont allées finir depuis vingt ans.

— Que nedites-vous cela à Rionel ? fit observer Brunei.

— Inutile! inutile! répondit Gambier; on ne se trouve jamais tort quand on réussit.

— Mais savez-vous, docteur, que Juliette paraît trèssouffrante ?

— Aussi voudrais-je la déciderà subir mon traitement.

— Vous aurez de la peine à la guérir.

— Nullement.

— C’est le cœur qui est malade.

— Eh ! non, ce sont les nerfs.

— Ah! c’est juste, reprit Brunei en riant; j’oubliais que vous avez un sy sterne à ce sujet ; toutes les émotions de l’âme sont pour vous des maladies nerveuses.

— Et je puis le prouver, dit Gambier sérieusement. L’homme, monsieur, n’est qu’une pendule dont, nous arutres médecins, nous sommes les horlogers. La mélancolie, les aspirations du cœur, les révélations sympathiques ; enfin , tous ces dérangements intimes avec

lesquels on fait des élégies, ne sont pour moi que (tes espèces de variations atmosphériques que Ton petit modifier presque à volonté. Il suffit pour cela d’une formule et d’une combinaison de fluide électrique.

Il allait continuer, lorsqu’il aperçut sur les lèvres de Brunei un de ces gros sourires de parti pris qui avertissent que l’on renonce à comprendre. Le docteur s’arrêta court, rougit légèrement et, faisan* an salut :

— Pardon, dit-il ; je' vous parte là dfe choses qui n’ont pu trouver place dans le code. Revenons à vous ; vous retournerez en Bretagne après votre voyage d’Angleterre?

— A moinsque je n’aie reçu ma nomination d’avocatgénéral.

— Quoi ! vous espérez ?

— Cela m’est dû , docteur. Je suis d’ailleurs fort bien en cour : j’ai fait mes classes avec le ministre de l'instruction publique.

— Ah ! diable ! mais t’est un litre. Cela prouve d’abord que le ministre de l’instruction publique a fait ses

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classes. Puis, on peut lui rappeler des souvenirs de collège, on le tutoie, et il vous fait placer , ne fût-ce que pour se débarrasser de vous.

— J’y compte bien, dit Brunet; mais voici Rionel, le Moniteur à la main. Qu’y a-t-il de nouveau, Claude?

— Rien , répondit celui-ci en tendant le journal à Brunei, et en saluant Gambier.

— Quand ton collège s’assemble- t-il?

— Dans quinze jours.

— Et tu as toujours bon espoir?

— Toujours. Quelques journaux soutiennent ma candidature , et je suis recommandé aux électeurs par M. de Guernet.

— Ce jeune capitaine d’artillerie qui demeure dans l’hôtel?

— Précisément. Sa naissance et sa fortune lui donnent une grande influence dans le pays. Il eût pu sc faire nommer lui -môme.

— Pourquoi ne l’a-t-il point fait ?

— De Guernet! interrompit Gambier. Je suis sûr

qu’il préfère à tous les triomphes de la tribune une mélodie de Schubert chantée par M m0 Rionel. Le brave jeune homme en est encore à la poésie de la vie.

— Ahîahl la poésie! s’écria Brunei avec un rire méprisant.

— Vous savez donc ce que c’est? demanda Gambier.

— Parbleu ! tout ce qui n’a pas le sens commun : la philanthropie, le système Gall, le gouvernement à bon marché.

Le docteur le regarda fixement, et, posant les deux mains sur ses épaules :

— Vous serez avocat-général, monsieur, dit-il sérieusement. *

— Dieu vous entende! répondit Brunei, qui ne comprenait jamais l’ironie.

— Mais à propos, ajouta-t-il, je n’ai point encore salué ma cousine.

— Nous pouvons monter chez elle, dit Claude.

— Et vous verrez si M me Brunei s’y trouve , ajouta Gambier.

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— C’est juste, reprit Brunei.

— Ne venez- vous point avec nous, docteur?

— Non, j’ai rendez-vous sur le port.

— A ce soir, alors.

— A ce soir.

Gambier sortit , et Rionel monta avec le procureur du roi à la chambre de Juliette.

Ils trouvèrent les deux jeunes femmes assises sur le divan et dans une intime causerie. Le peu de jour que laissaient pénétrer les stores baissés ne permit point à Brunei de s’apercevoir que Juliette avait les yeux humides ; quant à Rionel, il prit la main lîe celle-ci, en lui demandant avec distraction comment elle se trouvait; sans attendre la réponse, il alla s’asseoir à quelques pas et se remit à lire son journal.

— Ma cousine est toujours souffrante? demanda Brunei en s’approchant du divan.

— Toujours, répondit Juliette.

— Elleabesoin de soins et de repos, ajouta Clara; aussi vient-elle de renvoyer l’invitation de M»* de Firmiani.

Rionel releva vivemeut la tête.

— Quoi ! vous ne dtnez point ce âoir chez la comtesse ? demanda-t-il.

— Les veilles me fatiguent, et M. Gambier m’a recommandé la retraite, observa le jeune femme.

Claude fit un mouvement d’épaules en froissant son journal.

— A la bonne heure s’il était question d’une invitation d’ami, dife-il brusquement; mais pour des étrangers on fait un effort. M 1 "* de Firmiani est d’un rang qui ne permet point de la négliger.

— Vous m’aviez recommandé de prendre des précautions, dit Juliette; mais si vous le désirez, j’irai; je ne veux rien faire qui vous déplaise.

11 y avait dans la voix de la jeune femme un tremblement dont Rionel fat ému. II se leva, et, s’approchant d’elle :

— Je le sais, je le sais , dit- il en lui prenant la tnain. Aussi n’est-ce point un reproche; c’est seulement un regret! Mais tâchez de guérir, Juliette ; il faut que l’on

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vous voie dans le monde. Vous seule pouvez former et entretenir certaines relations indispensables. Et puisque nous sommes sur ce sujet , ajouta-t-il , permettez-moi de vous faire une prière.

— Comment ? <

— Oui, pour la seconde fois.

— Qu’est- ce donc?

— Tâchez de recevoir avec plus de bienveillance M.de Guernet.

Juliette pâlit, et sa main quitta celle de Claude.

— Vous voyez, s’écria celni-Gi, son nom seul vous déplaît 1

— Nullement, murmura la jeune femme.

— Vous répondez à toutes ses prévenances avec une froideur 1 Et cependant le succès de mon élection dépend de lui, vous le savez.

— Comment, chère, interrompit M™* Brunei, auriezvous donc des préventions contre le capitaine ?

— Pourquoi en aurais-je, répondit Julette d’un accent contraint.

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— C’est un excellent jeune homme , reprit Clara.

— D’où le savez-vous? demanda Brunei; vous l’avez vu hier pour la première fois.

— Comment ! s’écria la jeune femme ; c’est-à-dire qu’hier nous avons renouvelé connaissance.

— Bah!

— La campagne de sa mère touchait à celle de ma tante.

— Mais vous ne m’aviez point dit...

— Ah ! si l'on était obligée de faire une confession générale à son mari, s’écria Clara en riant, on n’en aurait jamais fini ! Ce pauvre Alfred : je l’ai revu avec bien du plaisir!

— Vous savez son nom de baptême! s’écria Brunei qui était devenu sombre.

— Puisque je vous dis que nous ne nous quittions point autrefois ! qu’il a été élevé avec moi comme Paul Durand avec Juliette. Ah! à propos de Paul Durand, continua-t-elle en s’adressant à sa cousine, nous l’avons vu en passant à Saumur; il attendait une lettre

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