UNE FEMME DÉLAISSÉE
Une santé naturellement faible et rendue plus chancelante encore par les fatigues éprouvées en Algérie, avait obligé M. de Guernet à quitter le service depuis près d’une année. Allié par sa mère à plusieurs des personnages alors en crédit, il avait rencontré Juliette et Rionel dans leurs salons, et les avances de celui-ci n’avaient point tardé à établir entre eux des relations suivies.
CLAUDK IUONKL
La jeune femme s’y était d’abord prêtée avec une sorte d’empressement; il y avait en effet dans le caractère énergique du capitaine, et dans la tendre exaltation de ses sentiments, un charme que cette âme triste et inoccupée devait sentir plus qu’aucune autre. Cependant tout à coup, et sans que rien expliquât ce ' changement, la familiarité de Juliette avait fait place à je ne sais quelle contrainte, sa bienveillance à la froideur. et elle avait évité toutes les occasions de rencontrer M. de Cuernel ou de le recevoir. I n observaleur plus intéressé de cœur, et moins inatlentif que Claude, se fût peut-être inquiété de ce subit éloignement ; mais il n’y vit qu’un caprice maladif dont il se plaignit plusieurs fois. Quant à M. de Guernel, ses assiduités étaient toujours les mêmes et l’accueil glacé de Juliette n’avait pu l’éloigner.
Depuis l’arrivée de Rionel à Dieppe surtout, le voi- • sinage et les habitudes plus libres d’une ville de bains lui avaient permis de multiplier ses visites, et de voir Juliette plusieurs fois chaque jour. La jeune femme
évitait en vain les occasions de rencontre ; en quelque
lieu qu’elle se montrât, on était sûr de voir apparaître
le beau et mélancolique visage du capitaine; quelque
faible service dont elle eût besoin, il était là pour le loi
rendre; on eût dit un génie ami attaché à ses pas, de- '
vinant ses moindres désirs et s’empressant de les accomplir.
Juliette semblait à peine y prendre garde ; mais malgré son apparente indifférence, le dévoueinent-silencieux de M. de Guernet la touchait et l’agitait secrètement; elle sentait fondre chaque jour ce masque glacé sous lequel elle eût voulu se cacher. Près du capitaine son regard était moins fier, sa voix plus tremblante; elle l’écoutait sans le vouloir et ne pensait plus qu’à ce qu’il avait dit. Tristes avertissements d’une fascination contre laquelle l’âme cherche inutilement à se débattre! Juliette touchait, hélas! à cette heure redoutable de la vie où la femme depuis longtemps délaissée, mais prise en pitié dans son abandon, s’aperçoit que la voix du consolateur est devenue plus douce à son cœur que