CHAPITRE L
De la mort de Charles-lb-Témérairb
A LA MORT DE LoUIS XL
Les matériaux^ù nous avons puisé pour écrire ce premier chapitre, peuvent se diviser en deux catégories : 1** les écrits des juristes qui s'occupent des principes, 2* les recueils de documents (i).
Au premier rang des juristes, se trouve Jehan du Fay ou d^Auffay, maître des requêtes au grand conseil de Malines. Il composa un long mémoire pour défendre les droits de Marie de Bourgogne, probablement vers 1480, quand il fut au nombre des mandataires qui signèrent, le 27 août de cette année, une trêve entre l'archiduc Maximilien et Louis XI et qui entamèrent aussitôt des négociations en vue d'arriver à une paix définitive (2). L'œuvre de Jehan d'Auffay a été publiée en
(1) Nous n'indiquons point ici les historiens qui, en général, ne s'occupent que du récit des faits ; nous avons soin d'y renvoyer chaque fois que nous faisons des emprunts à leurs ouvrages.
(2) M. Hennebert, parlant de Jehan d'Auffay dans <* La biographie nationale, ** tome I, pages 543-546, écrit les lignes suivantes : « Aux importantes négociations dont il fut chargé dans la suite (celles qui amenèrent la trêve du 27 août 1480), on voit qu'il sut mériter par sa science juridique et son fidèle dévouement la confiance dont l'avaient honoré ses maîtres... On voit que d'Aufiay fut l'un des champions de notre nationalité au milieu des grands périls que lui faisait courir, au xv« siècle, l'ambition du roi de France. A ce titre il ne saurait être indifférent aux Belge» du XIX* siècle. »» Des recherches sur l'histoire de Belgique faites par
1693, mais très incorrectement par Leibnitz dans le « MantissaCodicisjaris gentium diplomatici. » Nous avons fait
M. Emile Gachet dans les bibliothèques du nord de la France, démentent complètement l'éloge que M. Hennebert fait du maître des requêtes au grand conseil de Malines. « Parmi les traîtres qui lui (Louis XI) vinrent en aide pour démembrer la monarchie de Bourgogne, il en est un surtout auquel nous sommes habitués à reconnaître une loyauté, une fidélité inébranlable, et dont le nom, orthographié de plusieurs manières, se présente sans cesse à nos yeux, lorsque nous explorons les manuscrits et les factums relatifs à l'agression violente de Louis XI contre la duchesse Marie. Cet homme, c'est Jean Du Fay, l'auteur du célèbre mémoire pour les droits de cette princesse, qui a été publié par Leibnitz, et dont il existe des exemplaires manuscrits dans presque toutes les bibliothèques du pays.
» En 1485, Jean Du Fay n'était plus le loyal serviteur que nous supposons. La duchesse Marie était morte, et sans doute il avait, comme tant d'autres, désespéré du salut du pays ; il s'était jeté dans le parti de la France. Lui, naguère président du conseil de Malines, il s'était fait l'intermédiaire des ennemis de Maximilien avec les Français, et il était en rapport avec le maréchal d'Esquerdes, pour lui indiquer l'heure favorable à une occupation de la Flandre, et surtout de la ville de Gand. Les partisans du jeune duc finirent par être au courant de toutes ces menées, et comme ils s'apprêtaient à prendre les armes pour marcher contre d'Esquerdes, celui-ci, prévenu à temps, ne les attendit point, et, pendant la nuit, se retira à Deinze, où il était campé, marchant à travers la campagne dans un pays trempé par la pluie et inconnu à ses soldats.
»» Maître Jean Du Fay n'eut garde de demeurer à Gand, pour y attendre le châtiment dû à sa trahison. Il se souvenait de la justice expéditive des Gantois dans ces sortes d'afiaires, et le sort d'Hugonet et d'Humbercourt le tentait médiocrement. Il s'empressa donc d'aller retrouver d'Esquerdes, emmenant avec lui sa femme et se faisant suivre d'un grand nombre de chariots qui portaient ses bagages, ses tapisseries de haute-lisse, etc. Par malheur pour lui, la plus grande partie de ses biens tomba entre les mains des Flamands, qui les regardèrent à bon droit comme étant de bonne prise.
» Dés lors, maître Jean suivit l'armée française, et il fut un des conseillers intimes du maréchal d'Esquerdes ; puis il vint à Arras, où il résida dans une maison qui lui appartenait près de la Halle. Pendant deux ans, il fut ainsi aux gages du roi de France, qui le fit enfin venir à Paris. Mais dans un voyage que le roi fit à Lyon et pendant lequel il l'avait accompagné, Jean Du Fay tomba malade à Grenoble et y mourut.
» Voilà ce que le mémorial de S^-Vaast nous apprend au sujet de cet homme dont le nom était plus connu que la vie. Il appartient trop à l'histoire politique et littéraire des Pays-Bas, pour que ces détails n'offrent
usage du manuscrit n^ 15854 appartenant à la bibliothèque de Bourgogne. Le mémoire commence par les lignes suivantes : « Cy aprez sensieut la très bonne, juste et léale querelle avec Tesclarchissement du droit que a et prétend avoir ma très-redoubtée dame madame Marie de Bourgongne es ducé de Bourgongne, contez d'Artois, de Bourgongne, la conté de Mascon, Auxoirre, Lille, Douay et Orchies, pour monstrer la torchonnière guerre que luy fait le roy Loys de France, XP de ce nom, et à son mary, mons très-redoubté seigneur Maximilien, fîlz unique de l'empereur Federic IIP et de ses pays et subgetz. (i) » Jehan d'Auffay indique lui-même le plan adopté pour son travail : « Et pour plus facil et sommier entendement, œuvre, mémoire et instruction, ie Tay diuisé en deux parties principales. En la première, ie deduiray le droit universel pétitoire et possessoire à ma très redoubtée
pas quelque intérêt. Dans sa notice sur les bibliothèques dltalie, M. Paul Lacroix dit que Jeam Du Fay défendit les droits de Louis XI, après avoir soutenu ceux de la duchesse Marie. Le savant bibliographe voudrait -il dire qu'il existe de lui un mémoire en faveur de Louis XII Nous ne le connaissons point ; mais la chose n'est point impossible, si Ton en juge par les faits et gestes que nous venons de rapporter. » E. Gachet, Notices et extraits de manuscrits relatifs à Vhistoire de Belgique, p. 123-125.
En tête de l'un des manuscrits (Ms n9 12269) du mémoire de d'Auffay qui reposent à la bibliothèque de Bourgogne, on lit, d'une écriture du 18® siècle, les lignes suivantes : « Du depuis ce même Jean d'Au&y aiant embrassé le parti François il fit un traité contraire à celui-ci. Il fut fait en France Maître des Requettes sous Charles VIII. — Maître Jacques de Blaser de Gand, Conseiller de l'Empereur en sa chambre de Flandre composa ensuite un autre traité sur les querelles de la maison de Bourgogne contre ceUe de France. » Il y a donc désaccord sur l'époque de la mort de Jehan d'Aufiay. Le mémoire de maître Jacques de Blaser nous est inconnu, nous n'en avons trouvé trace.
M. Hennebert, dans son article sur d'Aufiay, commet encore une erreur «n parlant des manuscrits du mémoire en faveur de Marie de Bourgogne. Il n'en mentionne que sept, reposant à la Haye, à Lille, À Amiens, à Arras, à Florence et à Gand. Il oublie de citer les neuf exemplaires qui se trouvent à la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles.
(1) Nous ajoutons au texte du manuscrit l'accentuation et les lettres majuscules, et nous séparons des mots réunis par Técrivain.
dame, lors damoiselle, escheu lors par le trespas de feu monseigneur le duc Charles son père que Dieu absoille. En la seconde partie qui sera la plus grande et contendra autant de parcelles que de pays dont pœult estre question, le monstreray particulièrement le droit que madite dame en seigneurie et propriété a en chascun desdis pays, villes, terres et seignouries, respondant aux obiections que font au contraire les gens du roy. » La première partie contient des arguments généraux, auxquels nous n'attachons pas grande importance. Mais lorsque Jehan d'Auffay étudie les droits de Marie de Bourgogne en particulier sur chacun des domaines que Louis XI voulait lui enlever, il fait souvent preuve d'une érudition qui rend son travail digne d'être consulté et cité.
Parmi les défenseurs de l'opinion opposée, nous citerons Dupuy, conseiller du roi de France qui, dans un énorme travail intitulé « Traitez touchant les droits du roy Tres- Chrestien sur plusieurs estats et seigneuries (i) » sest attaché à démontrer les droits que les rois de France avaient, selon lui, à la plupart des couronnes de l'Europe. C'est une œuvre faite sans indépendance d'esprit, chargée de la phraséologie et de la fausse érudition qui distinguent trop souvent les écrits de l'époque.
A cette catégorie nous rattacherons les « Mémoires historiques de la République Séquanoise et des princes de la Franche-Comté de Bourgogne » par Loys Golltit, avocat au parlement et professeur de littérature latine à l'université de Dôle, 1' « Histoire de Marie de Bourgogne (2) » et r « Histoire de François I (3) » par Gaillard. Ces ouvrages contiennent un examen approfondi des droits de Marie de Bourgogne. C'est à ce titre seulement que nous les avons .consultés, et c'est pour cela que nous les mentionnons ici^
(1) Rouen, Maury, 1670.
(2) Bruxelles, Ermens, 1784.
(3) Paris, Saillant, 1769.
bien que par leur plan général ils ne rentrent pas dans les écrits juridiques.
GoUut discute avec plus de sobriété que d'Auffay, dont il semble d'ailleurs avoir connu l'ouvrage ; il y a chez lui moins de détails et d'arguments oiseux. Son livre, imprimé pour la première fois en 1592, est précieux parce qu'il publie des fragments de documents importants que nous n'avons trouvés nulle part ailleurs.
Les ouvrages de Gaillard sont aussi à consulter. Comme valeur d'argumentation, ils doivent être placés au même rang que le travail de Gollut. L'auteur s'efforce d'apporter dans ses jugements une grande impartialité. A la différence de tant d'historiens français, il tend à faire de son récit du règne de François I autre chose qu'un pamphlet contre Charles-Quint.
Au nombre des ouvrages juridiques qui traitent non pas de la question spéciale objet de cette étude, mais de certains principes qui y interviennent, nous signalerons « Le traité des fiefs de Dumoulin » annoté par Henrion de Pansey (i), 1' « Examen de l'usage des fiefs en France pendant les xi®, xii*, xiii® et xiv* siècles » par Brussel (2), « Les vrais principes des fiefs n par de Frem inville (3), et le « Glossarium ad scriptores medisB et infimse latinitatis « de du Cange (4), que nous avons consultés avec fruit pour la théorie générale des fiefs et des apanages.
Parmi les recueils de pièces nous citerons le ^ Corps universel diplomatique du droit des gens » publié par du Mont (5), et le « Recueil des ordonnances des rois de France de la troisième race » dont la publication commencée en 1723 s'est terminée en 1849.
Un grand nombre d'auteurs avaient la coutume de publier à l'appui de leurs affirmations les documents —
(1) Paris, Valade, 1773.
(2) Paris, Paul Homme et Robrestel, 1727.
(3) Paris, Valleyre, 1769.
(4) Parisiis, Asmont, 1733-1736.
(5) Amsterdam, P. Brunel ; La Haye, P. Husson, 1726.
presque toujours inédits — dont ils se servaient. C'est ainsi que sont accompagnés d'un nombre considérable de pièces, relatives à la question dont nous nous occupons, l'Histoire de Bourgogne du bénédictin dom Plancher (i), les Mémoires de Commynes édités par Lenglet du Fresnoy (2), ceux édités par Denys Godefroy (3), et l'Examen de l'usage des fiefs en France par Brussel.
§ I. Mort de Charles-le-Téméraire
ET PROJETS DE LoUIS XL
Le 6 janvier 1477, Charles-le-Téméraire, frappé par une main restée inconnue, trouvait la mort à la défaite de Nancy.
Louis XI attendait avec impatience des nouvelles de la guerre ; les désastres de Granson et de Morat lui donnaient de secrètes espérances qui devaient bientôt se réaliser. Des relais de poste (par avant n'y en avoit point eu jamais, dit Commynes) avaient été établis du château du Plessis jusqu'aux frontières de France, afin de pouvoir annoncer rapidement au roi les résultats de la campagne. Un chevaucheur, envoyé par le sire de Craon, apporta les premières lettres racontant la bataille. Louis XI fut saisi d'une telle joie qu'il ne sut d'abord quelle contenance garder. Toutefois la vérité entière ne lui était point connue : il ne savait si le duc de Bourgogne avait été fait prisonnier, s'il vivait encore, ou s'il avait péri dans la déroute. Quoiqu'il en fut, la puissance du Téméraire se trouvait considérablement amoindrie, et l'astucieux roi de France se hâta de délibérer sur les résolutions nécessaires à prendre pour profiter de la situation propice que lui faisaient les événements.
(1) Dijon, Frantin, 1781.
(2) Paris, RolUn, 1747.
(3) La Haye, Leers, 1682.
« D'un costé, (Louis XI) doubtoit que s'il estoit prins des Allemans, quilz ne s'acordassent à luy pour grant somme d'argent que ayseement ledit duc leur pourroit donner ; d'autre costé, estoit en soucy, s'il estoit eschappé, ainsi desconfît la tierce foys, s'il prendroit ses seigneuries de Bourgongne ou non : et luy sembloit que ayseement il les pourroit prendre, veu que tous les gens de bien du pays estoient presque tous mors en ces trois batailles. Et sur ce point estoit sa resolution (et croy que peu de gens l'ont sceu excepté moy) que si ledit duc estoit sain de sa personne qu'il feroit entrer son armée, qui estoit en Champaigne et Barrois, incontinent en Bourgongne, et saisir le pais à l'heure de ce grand espoventement, et, dès ce qu'il seroit dedans, advertiroit ledit duc qu'il le faisoit à l'intention de le luy saulver, et garder que les Allemans ne le destruisissent, pour ce que ladite duché estoit tenue en souveraineté de luy, laquelle il n'eust voulu pour riens laisser tomber es mains desditz Allemans, et que ce qu'il en auroit prins le luy rendroit et sans difficulté. Ainsi l'eust-il faict, ce que beaucoup de gens ne croiroient point aiseement ; mais ce propos luy mua quant il sceut la mort dudit duc (i). »
C'est le 9 janvier, de grand matin, qu'arrivèrent les premières nouvelles de la bataille de Nancy. Le roi envoya immédiatement à Tours chercher ses capitaines et d'autres grands personnages ; il les fit dîner avec lui et distribua à plusieurs d'entre eux des terres du duc de Bourgogne.
En même temps il écrivit au comte de Craon :
« Monseigneur le comte, mon ami, j ay reçu vos lettres et ouy les bonnes nouvelles que m'avez faict savoir, dont vous remercie tant comme je puis. Maintenant est temps d employer tous vos cinq sens de nature à mettre la ducé et comté de Bourgogne en mes mains : et pour tant avec vostre bande et le gouverneur de Champaigne, sainsi est
(1) Mémoires de Philippe de Commynes, page 350, édition Chantelauze.
que le duc de Bourgogne soit mort, mettez-vous dedens ledit pays, et gardez, si cher que vous m'aimez, que vous y faictes tenir aux gens de guerre le meilleur ordre que si vous estiez dedens Paris. Et leur remonstrez que je les veux mieux traiter et garder que nul de mon royaulme ; et que du regard de nostre fiUœle, jai intention de parachever le mariage que j'ai pieça faict traicter de monseigneur le daulphin et d'elle. Monseigneur le comte, je n'entends que vous n'entrez esdicts pays, ne que ne faictes mention de ce que dessus est, sinon que le duc de Bourgogne soit mort; et pour tant je vous prie que me serviez, ainsi que j'en ai en vous la fiance. Adieu. Escript à Plessis du parc, le neuvième de janvier, signé Loys (i). n
Le roi prenait soin que tout fut prêt, afin de pouvoir agir dès que les circonstances lui paraîtraient favorables. Il n'osait point encore mettre complètement à exécution les projets qu'il avait conçus. Charles-le-Téméraire, quoique vaincu, était un rival toujours à craindre, et un retour de la fortune pouvait le rendre aussi redoutable qu'autrefois. •
Commynes et le bâtard de Bourbon reçurent de Louis XI l'ordre de partir immédiatement vers l'Artois et la Picardie avec mission « de mettre en son obeyssance tous ceux qui s'y voudroient mettre. »
Chemin faisant, ils rencontrèrent un messager apportant au Plessis des lettres du duc de Lorraine. Les ayant ouvertes en vertu d'une autorisation royale, ils apprirent la mort du duc.
§ II. Lettres de Louis XI aux villes de Bourgoonb.
Le 9 janvier, Louis XI avait écrit aux villes de Bourgogne, leur rappelant que si leur prince était mort ou pris, elles devaient savoir que le duché était du royaume
(1) MoliDet, Chroniques, tome II, page 2.
de France. Il déclarait vouloir garder le droit de Marie de Bourgogne comme le sien propre, et semblait s'en remettre à la délibération et à la sagesse des villes, leur demandant de lui faire connaître leur volonté sur cette matière et promettant de pourvoir à leurs demandes de façon à les contenter. Il manifestait aussi son intention de conclure le mariage du dauphin avec Marie de Bourgogne (i).
Lorsque la missive de René de Lorraine lui parvint, Louis XI adressa de nouvelles lettres aux villes du duché, lettres dans lesquelles il rappelait le titre auquel la Bourgogne avait été possédée par les derniers ducs, et la clause de réversion à la couronne que le roi Jean et son successeur Charles V avaient établie en donnant le duché à Philippe-le-Hardi .
§ III. Discussion des prétentions de Louis XI