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leurs volontés à une véritable obligation. Ce sacrifice pourra être naturel, comme il l'est chez les mères en qui cet instinct fait taire tous les autres. Mais il ne sera pas obligatoire ni proprement moral. Cet instinct même n'est-il. pas ruiné ou amorti par la réflexion chez celles qui n'y trouvent qu'une duperie parce qu'elles ne demandent à la vie que le plaisir ? Au nom de leur bien-être elles refusent d'avoir des enfants, ou, si elles en ont, de les nourrir, de les élever; elles abdiquent leurs fonctions. Et qui dira si l'intérêt de l'enfant est de grandir, et qu'il n'est pas destiné au malheur? « Je ne saurai jamais, dit ÎSictzsche, s'il aurait mieux valu pour moi être ou ne pas être (i). »
Mais il ne s'agit pas seulement, dira-t-on, pessimisme à part, de l'intérêt de l'enfant. Il s'agit de toutes les générations à venir, dont le sort dépend du sien. Son droit est donc solidaire du leur, et solidement fondé sur le vouloir-vivre de l'humanité. Sans doute en transportant ainsi l'intérêt au-delà de l'individu, au-delà des limi-, tes de toute expérience, on peut croire qu'on le transforme et qu'on en fait un idéal, un principe. Il n'en est rien, sauf équivoque, et cela ne
fi) Les suicides d'enfants se multiplient, et témoignent d'un pessimisme plus précoce encore, et plus profond.
suffît pas encore. On n'en change pas la nature ni la valeur ; si je n'ai que des intérêts à comparer, c'est le mien qui l'emportera ou je serai un sot. Si même ce doit être celui du bien-être de l'humanité, on ne fonde pas ainsi le droit de l'enfant, de tous les enfants, mais seulement celui des mieux venus et des robustes. Il n'y a pas de droit pour celui qui naît infirme, anormal, rachitique, ou simplement débile, pour tous ceux qui seront à charge et ne pourront même pas payer leur dette en transmettant la vie à leur tour, car ils ne feraient que la rendre plus misérable. Encombrants et ruineux dans le présent, ils le sont plus encore pour l'avenir; ils prennent sur la part et sur le droit des autres. Les soins que nous leur donnons sont un crime contre l'humanité future. Il faut comprendre le devoir de les tuer et en avoir le courage.
Ils n'auront donc de droit que si l'idéal est plus haut encore, et si en tout enfant est respectable, non une force physique, mais un élan de vie morale qui ne s'y réduit pas, une vie de ■ l'esprit qui tend à l'infini. II faut qu'il ne soit pas seulement un anneau de la chaîne naturelle des êtres, mais un sujet moral possible, l'ouvrier à venir d'un progrès moral, une conscience qui transmet à l'âge suivant l'héritage moral de l'humanité, un membre possible — et normale-
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ment destiné à l'être — d'une humanité meilleure, d'une cité idéale ou céleste, d'une société d'àmes. De cette vie et de celte cité chaque philosophie proposera un principe différent, et je ne veux point traiter ici tout le problème métaphysique ou religieux. Je dirai seulement qu'elle ne me paraît point trouver toutes ses conditions dans le temps et l'espace, et qu'elle n'y peut être que plus ou moins heureusement imitée (i). Mais- qu'on l'appelle cité des Esprits, de la Raison, ou de Dieu, on devra reconnaître qu'il faut ^aller jusque-là pour trouver un principe de droit, et du droit de l'enfant. V
/ En résumé, l'enfant exprime d'une part In continuité de la vie naturelle, de l'autre, unû possibilité, une espérance plus belle que toutes]
(i) Et j'ajoute que s'il ne s'agit que d'une Cité future de riUimanilé qu'adore la religion positiviste, l'enfant ne sera qu'un moyen, ne vaudra que comme moyen, sans avoir jamais la dignité d'un être moral, sans pouvoir être aimé pour lui-même. C'est l'Humanité qui sera en lui et qui •vaudra en lui, qu'on respectera et aimera en sacrifiant l'enfant. Sans doute on en a dit autant, dans les mômes termes, du rapjjort de Dieu et des créatures. Mais la doctrine est tout autre, puisque Dieu a voulu les créatures humaines comme personnes libres, qu'il les aime, et que le lien mystérieux qui les unit à lui respecte ou plutôt exalte en elles la personnalité même. Dans la théorie positiviste l'individu n'est qu'abstraction, ou néant. Comment aimer jusqu'à l'abnégation ce qu'on sait être une illusion 1
les autres, d'une vie morale, individuelle et collective, qui donne à la première son sens et sa valeur. C'est la synthèse de ces deux conditions, l'une de nature, l'autre de moralité, qui le fait respectable et sacré et crée son droit à recevoir tout ce que réclament cette fonction même et cette destinée. Ce qui y est avant tout nécessaire, c'est l'amour, qui saura trouver le reste et sans qui rien ne suffira ; car lui seul peut aller jusqu'au sacrifice et accepter avec joie toutes les tâches et toutes les privations. C'est donc à l'Amour que l'enfant a droit. Droit singulier, et dont il n'est point surprenant que la théorie soit embarrassante ; droit qui ne ressemble à aucun autre, à la fois plus imprescriptible et plus difficile à définir que tout autre, comme s'il y avait entre ces deux termes une intime contradiction. Car le droit, celui des juristes, veut être objectivé, exprimé en formules arrêtées et précises qui disent la mesure de ce qui est exigible ; l'amour est l'élan d'un sujet qui se donne tout entier, sans mesure et sans limites pourvu que ce soit- sans contrainte. Traduire l'amour en objet de droit, n'est-ce pas paralyser l'un ou effacer l'autre ? — Oui, s'il s'agit de tout traduire en formules de code, qui laisseront échapper l'essentiel. Non, si l'on veut avant tout affirmer le principe de certaines relations idéa-
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les entre des volontés, car il peut y avoir un devoir d'aimer, un droit à être aimé. Le droit de l'enfant en offre l'exemple le plus saisissant, puisqu'il ne fait qu'exprimer le sens à la fois- -naturel et moral de la Génération dans l'humanité.