CHAPITRE IV La famille
Ce qui domine tout ici, c'est donc le grand fait et le grand problème de la génération. Le tort de la thèse intellectualiste efit de l'oublier. Elle simplifie tout, mais fausse tout en prenant l'enfant comme déjà donné, comme une unité détachée, déjà individualisée, et qu'il n'y a plus qu'à classer dans un groupe d'êtres semblables,, ainsi qu'on fait à la caserne pour les recrues qu'on numérote à leur arrivée sans rechercher d'oîi ils viennent. L'enfant, c'est à la naissance qu'il faut le prendre, et même avant, dans le grand acte nnystérieux qui le fait être, et qui ne lui donne pas tout d'un coup son être, dans l'intime solidarité qui le lie aux parents et d'où ne se dégage que lentcmeut, à longue échéance, son individualité. Thèse simpliste en vérité celle qui laisse de côté le père et la mère comme si leur rôle, ainsi que celui d'une machine pour
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un produit fabriqué, était terminé dès que l'enfant est là.. Et sans doute des enfants peuvent être sauvés et élevés dont le père n'est plus, dont la mère meurt en les mettant au monde; et il y en a aussi qui seraient mieux traités s'ils étaient orphelins. Tout de même ce bienfaisant artifice est un artifice, qui ne vaut que par exception, et où il ne faut pas chercher le sens vrai des choses; car lot ou tard en apparaît l'insuffisance. Le fait naturel et normal est que l'enfant ait un père et une mère, et soit confié à leurs soins. Et c'est grâce à ces garants et répondants positifs, personnels, qu'apparaît, non plus seulement idéal et métaphysique, mais traduit en une créance formelle et précise le droit de l'enfant.
C'est d'abord l'instinct même des parents qui l'affirme, l'élan de la vie qui les a rapprochés pour passer en un être nouveau, et assurer la durée sinon le progrès de l'espèce. Que ce vouloir vivre de la race soit ou non conscient en eux, c'est la fin de la nature qui les a unis pour les y, sacrifier au besoin. Eux-mêmes en répondant à d'instinct ont évoqué et provoqué la vie; ils manqueraient donc à la nature en refusant la charge de l'enfant qu'ils ont appelé et qu'elle va mettre dans leurs bras. L'empêcher de naître, ils ne le peuvent que par des violences qui rui-
liàm
ncnt ou mettent en péril la santé ou même la vie de la mère. La seule fin naturelle est que l'embryon achève en elle son évolution, et que l'enfant naisse à terme. Du moment qu'il est conçu ils sont liés à lui par la plus profonde des solidarités; c'est leur sang, la chair de leur chair. Et quand l'enfant est là, détaché de la mère et vivant d'une vie propre, il s'en faut que cette existence soit déjà individuelle, indépendante, et que le lien soit rompu. S'il est étrange de lui attribuer je ne sais quelle volonté qui aurait consenti un contrat inconscient, il est manifeste à la fois que ce petit être s'offre ou plutôt s'élance à la vie, la réclame de tout le vouloir de son instinct, et qu'il est impuissant à se l'assurer! Il respire, son sang anime ses organes qui déjà savent réagir contre le milieu pour tâcher de le défendre; mais il ne peut se défendre seul. Il est prêt et merveilleusement apte à prendre sa nourriture; mais il faut qu'elle vienne à lui. Et c'est une solidarité encore organique qui, même au-delà de la naissance, retient ensemble, indispensables chacun à l'autre, l'enfant et la mère. L'enfant ne trouve qu'en la mère sa vraie et naturelle nourriture; c'est un besoin pour elle de la lui donner; car normalement c'est sa santé même qui veut qu'elle le nourrisse. Toutes les mères, ou peu s'en faut (de 5 o/o, dit le D'' Pi-
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nard), ont le lait qui suffit à leur enfant; ce n'est, ici encore, sauf négligeables exceptions, que par un artifice dangereux, qu'elles se soustraient à cette fonction. Et pour tous les autres soins nécessaires à l'enfant, c'est le besoin naturel de la mère, chez l'homme comme chez l'animal, c'est le sens et la joie de sa vie que de s'en charger. Il réclame tout; elle est prête à tout donner, à se donner. Et la vie du père est de l'aider, de fournir à l'un et à l'autre, directement ou non, tout le nécessaire. En vérité, la nature veut que l'enfant soit aimé jusqu'au sacrifice si le sacrifice est indispensable pour le faire vivre, comme il arrive chez ces plantes qui ne fleurissent et ne donnent leur fruit qu'une fois et pour mourir. Il n'y a pas de négation plus flagrante de cette discontinuité qui détache et isole les. individus, comme si chacun datait de soi et finissait à soi. C'est l'instinct qui pose pour l'enfant le principe du droit à l'amour.
Mais n'est-ce pas donner trop de droits à la nature même, à la vie, à l'espèce, vagues abstractions ou simples faits, en en faisant des entités et comme des personnes? L'homme n'estil pas né précisément pour se servir de la nature ^au lieu de s'y asservir, pour la plier à ses besoins, à ses caprices même grâce à sa réflexion, à son savoir, à la puissance, qu'il lui assure? Il aura
donc des enfants s'il lui plaît, et quand il lui plaira. La génération, la conception seront conscientes, volontaires, donc facultatives, et pourront être méthodiquement, scientifiquement réglées. La maternité ne sera dans la vie de la femme qu'un épisode, comme la paternité dans celle de l'homme (V. Congrès féministe de Stuttgart, 1907). Ainsi le voulait Platon; ainsi le veulent les néo-malthusiens qui traduisent en doctrine des pratiques courantes et de plus en plus hardies (i). Les erreurs même du point de départ seront, consciemment et scicntinqucmcnt aussi, corrigées par l'arrêt du développement de l'em-' bryon, l'avortement ou l'infanticide. Au delà ce seront, si les résultats de l'expérience le commandent, l'abandon ou l'exposition, que remplacera, dans une organisation rationnelle, le meurtre des enfants dont la charge est trop lourde ou fastidieuse. Ainsi en usons-nous dans l'élevage bien administré des animaux. Et les pratiques qui nous scandalisent encore, non seulement expriment un besoin de légitime indépendance, mais réclament et annoncent le régime positif de la production et de l'élevage dans l'humanité. Voilà le vrai sens des rapports de l'Homme avec
(i) V. négénération, organe de la Ligue de la Régénération humaine.
Cf. Marestan, L'éducation sexuelle. Marseille.
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la nature ; esclave d'abord, il s'en affranchit, puis s'en empare et en use comme d'une esclave.
L'enfant n'aura donc aucun droit, ni de vivre ni à vivre, -ni maintenant ni plus tard. On ne voit pas comment on limiterait à la période qui précède la naissance ou à celle qui la suit immédiatement le droit pour l'adulte qui n'en veut pas accepter la charge de le supprimer (i). La Société interviendra; mais ce sei-a au nom de son intérêt propre, non du droit de l'enfant, qu'elle réglera, comme dans la République de Platon, les naissances et le sort de ceux qui seront nés. (Cf. Wells, Anlicipalions, trad.. fr. , p. 346-353.) Revenons au droit précis de ceux
' qui ont, instinctivement ou volontairement, appelé l'enfant à la vie, et qui se demandent s'ils l'y laisseront venir et le feront vivre. Il faut aller au fond des choses. C'est la civilisation même qui est en question, et qui apparaît ici comme radicalement contradictoire si son progrès la conduit à opposer, en un insoluble: conflit, le droit de l'enfant à vivre d'une vie complète et le droit des parents de supprimer l'enfant. La société aura beau — sans y suffire
(i) Robin (de Cempuis) ajoute le droit à l'avorlement aux Droits de l'homme.
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du reste — se charger des enfants une fois nés; elle ne peut pas en produire pour assurer sa propre durée. De cela les individus restent maîtres ; et ils semblent bien s'y refuser d'autant plus qu'ils sont plus avisés, plus libérés des préjugés et plus adroits (i). Et ainsi entendue la civilisation, plus elle est savante, plus elle tarit les sources de l'être; ainsi entendue la science ruine la vie. C'est aussi, mais cette fois à propos du droit des parents, toute la philosophie morale qui est en cause,- tout le problème de la nature et de la moralité, et de savoir si, oui ou non, l'homme est soumis à une loi morale, à un devoir qui le dépasse. Il ne s'agit pas de ce qu'il a le pouvoir et le droit de faire visà-vis d'une nature tout extérieure, étrangère autant qu'elle peut l'être sinon hostile à l'humanité, du droit de détourner le cours des fleuves ou de percer les montagnes. Il s'agit de ce qu'il fera de la nature humaine, physique et morale, soit en lui-même, soit dans un être déjà semblable à lui. Et le problème revient à ceci :
(i) Cette cause de la dépopulation apparaît manifestement dans la Grèce ancienne. V. Legrand, Daos, p. 269-370. L'opposition entre le progrès de l'intellectualisme et la natalité a été souvent signalée. V. Rousseau, Spencer, Renan, P. Leroy-Beaulieu. Et déjà Arislote parlait de l'homme intellectuel, ou t6 anépfxa eic; ifiv xEcpaXfjv àvépi^.
L'individu peut-il faire tout commencer et tout finir à soi, à son moi du moment, sans être lie par rien, ni par sa volonté passée? Peut-il s ériger en absolu, se faire Dieu? Il ne s'agit de nen de moins. Y a-t-il, ou non, une solidarité ot/ifiratoire avec les autres et avec soi, une loi supérieure des relations humaines et des volontés humaines? Cette obligation et cette loi ne peuvent être que transcendantes. Car, si la reflexion l'analyse, critiques et scientifiques, affranchissent l'individu d'une tyrannie de solidarité personnelle elles le libéreront tout aussi bien de 1 autorité sociale. •Elles ne verront dans ses exigences que la masse des intérêts opposes au sien, et qui peut l'écraser, mais qu'il esquivera ou exploitera s'il est assez adroit. Sa volonté ne peut être liée à ses engagements m par son mterêt dont elle est à chaque instant juge ni par l'intérêt d'aucun autre, qui ne sa-r-t avoir autorité sur le sien. Pour interdire a l individu d^xalter son égoïsme jusqu'à l'Absolu rien ne sert d'exalter l'égoïsme collectif et de dn.niser l'Être social. L'homme Peut contraindre 1 homme non l'obli-er. Une loi divine ne peut venir que Zêt^qui vraiment soit Dieu. La limitation
morale des égoïsmes est une --S-^'^r^à^'^ coïsme, que la conscience impose au fait et qui ni peut avoir qu'un principe supra-sensible,
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dans un ordre de cité céleste. Cette négation n'est totale que dans l'Amour ; le droit est seulement une limitation, plus facile à imposer aux relations proprement humaines, mais qui a même origine — et même fin. Et les hommes peuvent conquérir* sur la nature une maîtrise morale, qu'elle ne refuse pas plus que l'autre, et qui consiste à la faire servir à ces fins, à la pénétrer d'amour et de justice, à réaliser ou imiter de mieux en mieux dans le temps, sans y pleinement réussir, la cité des Esprits. Dès que l'un d'eux revendique pour lui-même un droit, il nie par là même la souveraineté du fait et de la force, et invoque la loi de cette cité; c'est là que sa conscience se réfugie pour protester contre un refus de justice ou de bonté. L'égoïste pur, qui repioussc cette loi, n'aura donc ou ne méritera point de droit, puisqu'il vit décidément sur un autre plan. 11 faut choisir.
Si donc il y a un droit pour les parents, c'est qu'ils sont autre chose que des éleveurs plus ou moins savants -/h savoir des éducateurs. Comme nous le montrerons, ce ne sera (la formule s'applique pleinement ici) que le droit de faire leur devoir, et d'en réclamer les moyens. Mais du même coup les fins de la nature reçoivent un sens plus élevé, et deviennent des moyens
de la moralité. L'ordre idéal se reconnaît dans cet instinct de maternité et de paternité qui porte des êtres humains au-delà d'eux-mêmes, au-delà ou à l'encontre de leurs fins proprement individuelles. Ainsi seulement trouve une solution morale la contradiction de la nature qui ne s'exalte dans l'individu que pour le sacrifier. C'est le sens profond que peut prendre ce mot d'Aristote, que la nature commence tout en nous. Cette initiative impérieuse qui unit deux êtres, et en appelle un autre à l'existence, commence un ordre supérieur de relations qui est dans le temps celui d'une continuité indéfinie, au-dessus du temps celui d'une société d'êtres qui ne seraient liés que par l'amour. Nulle part la nature ne fait un plus puissant effort pour s'affranchir des nécessités matérielles et les subordonner à l'Amour ; elle y tend jusqu'à renier l'individu qu'elle a produit. La paternité, la maternité naturelles sont donc bien déjà la volonté de se continuer en un être semblable, mieux encore de se dépasser en lui pour le faire meilleur et plus beau.
Mais chez l'homme celte volonté est consciente, inséparable de sa raison même et ne peut ■ être faussée que par les artifices de l'égoïsme. ISIaître ou non de la nature matérielle, il ne l'est pas de ses fins morales. Son autonomie n'est
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pas le droit de son caprice mais de sa raison, /qui le soumet à l'autorité du principe moral. Il n'a donc pas le droit de renier ses actes et d'en refuser les conséquences. Or, la génération est ici œuvre d'êtres conscients et responsables. L'enfant qui n'a pas demandé à naître est naturellement à la charge, moralement au compte de ceux qui l'ont fait naître. Ils ont voulu qu'il fût, et renouvelât la vie qui était en eux : ils 4^ savaient le vrai sens de leur acte. Ils ne sont
plus libres de vouloir ,que cette vie ne soit pas en lui et ne les appelle pas à son aide. Ils doivent à l'Humanité morale ou à Dieu, dans toute la mesure de leur force, de faire- vivre l'enfant et de le faire grandir pour le bien (i). Ce n'est pas sa volonté, réelle ou supposée, qui les oblige au respect d'un engagement réciproque. Il n'en est pas moins sacré pour eux. S'il y a dans l'ensemble des solidarités humaines une faiblesse dont ils soient manifestement responsables, c'est bien celle-là; et s'il y a une force qu'ils aient à respecter et à servir, c'est celle de l'enfant, qui est le meilleur de leur vie et de leur âme. Il porte leurs plus belles, et aussi leurs plus obli-
(i) A cette obligation s'en peut ra,tfacher une autre, plus large encore, qui est de ne pas refuser d'avoir des enfant. . et qui découle du même principe. Mais nous ne traitons
ICI que du droit de l'enfant.
gatoires ambitions et espérances morales : c'est une personne morale, non seulement à'venir, mais à former, et qu'ils ont à former. Terrible responsabilité, disait Saint-Cyran, très douce aussi bien, et salutaire, mais en tous cas inéluctable. C'est aussi le respect de leur propre volonté qui les tient engagés ensemble vis-à-vis de lui, sous peine d'inconséquence et d'indignité morale. S'il y a un contrat ou quasi-contrat, il est là, puisque l'accord a été expressément conclu ou impliqué dans un acte conscient. Il n'est que là, puisque là seulement se trouvent des volontés adultes et responsables; mais il est formel, irrécusable. Et il n'y a plus à se demander si le bien-être attend ou non l'enfant dans la vie, si son intérêt est d'y rester. C'est d'un salut moral qu'il s'agit, et il y a toujours, à une situation quelconque,,une solution morale ; une âme peut toujours se tourner ou être tournée vers le bien. Ainsi s'établit, dans ce compte moral du doit et de Vavoir, la dette des parents, c'est-à-dire au bénéfice de l'enfant, une créance, un droit à recevoir dont la mesure, nous le verrons, dépasse toute définition juridique. Ainsi se réconcilient l'instinct et la réflexion, dont l'un n'est plus qu'une raison obscure et qui se cherche, et dont l'autre, en en prenant conscience, découvre dans l'amour comme une raison suprême,
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une nature céleste. Ainsi enfin la civilisation cesse d't5tre contradictoire; car elle n'oppose plus entre eux des droits et des êtres dont la solidarité lui est indispensable. Élevant les intérêts moraux au-dessus des autres, elle ne consiste plus à demander au progrès des « lumières » et de la science les moyens d'une vie qui ruine la vie avec la moralité, mais des raisons nouvelles et des moyens de vie plus haute et plus féconde. Elle ne borne plus la destinée de l'homme à réaliser sur la {erre une société de rentiers heureux, qui ne durerait qu'une génération et finirait tout à soi ; mais elle l'excite à un progrès indéfini oîi serait de plus en plus fidèlement imitée, par l'équité et le sacrifice volontaire, une société d'àmes ou de personnes morales. Sommes-nous en droit de l'espérer ? Suivant Kant, c'est déjà une loi naturelle, et dont l'histoire témoigne, que le progrès de la civilisation imite celui de la moralité. Mais il n'avait pas envisagé le problème que nous pose aujourd'hui ce grand fait, à savoir que la dépopulation paraît bien suivre ce qu'on appelle la civilisation, je veux dire l'accroissement du confort et de la vie proprement intellectuelle. Ce sont, en moyenne, les nations et les classes les plus aisées et les plus cultivées qui se soustraient le plus à l'obligation d'avoir et d'élever des enfants. Y a-t-il là une
^ésolante nécessité, ou seulement une tendance à laquelle les volontés humaines puissent résister? Si elles le peuvent, le voudront-elles? grâce à quel élan ou sous quelle di.scipline ? L'avenir répondra. Il nous suffit ici d'avoir, en opposition avec l'optimisme utilitaire, signalé celte antinomie et les conditions qui seules permettent de la résoudre du point de vue des droits de l'enfant.
Ils se résument, avons-nous dit, dans le droit h l'amour, avant tout à l'amour des parents Droit singulier qui défie et dépasse toute mesure précise; car,' au lieu de marquer, comme tous les autres, une limite où ceux qu'il oblige retroussent leur liberté, il les astreint à se donner tout entiers; il ne leur laisçe que des devoirs. L'enfant . a droit à la vie même des parents pour conserver la sienne. Et ce devoir les lie bien au-delà du temps et des soins qui constituent l'élevage proprement dit. Car c'est d'un être humain qu'il fi'agit, et qu'il faut éduquer jusqu'au bout, jusqu'à hauteur d'homme. Déjà l'obligation d'assurer son existence physique les réclame pour longtemps tous deux auprès de lui. Ce ne sont pas quelques jours ou quelques semaines qu'il faut à l'enfant, comme au jeune animal, pour apprendre à se suffire, à se défendre et nourrir seul; ce n'est qu'au bout de longues années qu'il
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alleinl sa maturité et majorité physiques. Et plus longue encore est son enfance morale, plus lointaine l'émancipation normale de son esprit et de sa volonté. L'abandonner avant cette échéance^ le livrer à lui-même, c'est-à-dire à sa faiblesse, aux hasards et brutalités de la vie, c'est encore manquer à l'engagement de la génération et violer le droit de l'enfant. Comme la durée de cette tâche est plus longue, l'étendue en est aussi tout autre pour le couple humain. Plus la vie s'est compliquée, plus elle a rendu difficile l'établissement des noiaveaux venus, l'aptitude à suffire à toutes les relations nécessaires, plus aussi elle a élargi et compliqué ce devoir et cette œuvre d'éducation. Et comme l'amour y reste indispensable, les parents né sauraient ni s'en décharger, ni en être déchargés. C'est une erreur grave, c'est' la négation même du principe que de dire (i) que chacun d'eux a tout droit de se faire remplacer auprès de l'enfant, non seulement en cas de nécessité et d'incompétence, mais dans ■ tous les cas, et à leur gré, le jour où ils ont la fantaisie et le moyen de charger un autre de ce devoir, nourrice ou gouvernante, précepteur ou instituteur (2). Non, le remplaçant, même volon-
(i) D' Toulouse, Manael général, i5 et 3o cet. 1909. (3) Nous admettons le devoir de s'en remettre à' d'autres pour ce qu'ils ne peuvent pas faire eux-mfrmes, en revendi-
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taire, même dévoué, ne peut, sauf exception, être pour l'enfant un père ou une mère, et dégager ceux-ci de leurs obligations. En .se faisant remplacer pour ce qu'ils peuvent faire, les parents manquent à leur promesse; ils sont coupables, et l'enfant ne reçoit plus tout ce qui lui est dû. La nourrice, on l'a bien montré, depuis Rousseau jusqu'à M. Brieux, ne peut être une vraie mère; un enfant n'a qu'une mère et on fausse les idées et les sentiments en prodiguant par métaphore ou par amusement ce nom sacré. On ne peut du reste trouver autant de nourrices qu'il faut de mères. Une institutrice, non plus, ne peut être une mère, ni un instituteur un père, pour toute une classe; s'ils peuvent instruire mieux que les parents ordinaires, éduquer mieux que les parents indignes ou insouciants, ils ne peuvent assumer t(?ute la charge de l'amour et du dévoue-
quant pour eux, contre les diverses thèsesMe l'Étatisme (V. M. Lanson, Revue de Métaphysique, juillet 1905. pp. 669- 66 1), le droit de les choisir. Mais cela n'est pas se faire remplacer; le mot n'a pas ici son vrai sens, puisqu'il s'agit de ce qu'ils ne feraient pas. Aussi n'est-il pas permis de se déclarer simplement incompétent pour se décharger de tout. C'est une lâcheté, et une violation du droit de l'enfant; car les divers spécialistes qu'on appellera n'auront jamais toutes les compétences d'un père ou d'une mère qui savent leur « métier » naturel. On ne saurait vouloir que tous les enfants fussent orphelins ou élevés comme tels. Cf. Wells, Mlicipations^. 346-347, 352-353.
lOO LES DROITS DE L ENFANT
ment auxquels a droit chacun des enfants de leur classe, sans parler des leurs. On ne se fait pas remplacer pour aimer, et on n'abdique pas à son gré la paternité ou la maternité. Ce n'est une fonction ni temporaire ni résiliable; ni la grève ni le chômage n'y sont légitimes, et on ne donne pas à volonté du jour au lendemain sa démission. La thèse du remplacement est la négation du droit de l'enfant. C'est l'idée de Rousseau lui-même.
Les preuves abondent dans l'expérience de tous les jours et dans la législation même. Qu'on songe aux orphelins, aux enfants de parents déchus ou de divorcés,. aux enfants naturels dont les parents sont en désaccord, ou séparés, ou mariés d'autre part. Qu'on songe à la difiiculté de leur donner une condition plus ou moins semblable à celle qui leur manque (i). Confiés à un conseil de
(i) La législation est particulièrement embarrassée par Ic.i enfants naturels dont le père et la mère ne peuvent ni assumer toute leur charge ni être remplacés. On ne sait à qui attribuer la puissance paternelle, le droit et le devoir d'entretien, de garde, de correction, l'administration des biens. L'assimilation est impossible avec les autres, et les solutions les plus hardies, comme celle du Code allemand, sont toujours insuffisantes. Voir les thèses de MM. Ch. Bonnet (De la puissance paternelle et de la tutelle sur les enfants naturels, Paris, igoi) et J. MéMne (La puissance paternelle du père et de la mère naturels, Grenoble, igoR). Mêmes diflàcultés pour les enfants de divorcés.
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famille et à un tuteur, à une personne ou à une Soc.ete chantable, à l'Assistance publique, ils pourront, en mettant fout au mieux, être assurés d une v,e saine et hygiénique, d'une instruction et d une educat.on convenables. Sauf exception, on ne leur assurera pas une affection toujours prête au sacrifice, et rien n'équivaudra pour eux a la vie d'une famille normale.
Il faut donc rendre ou plutôt donner tout leur sens a ces mots du Code civil (article 3o3) : « Les époux contractent ensemble par le seul fait du manage lobhgation de nourrir, .d'entretenir et d élever leurs enfants. ,. Il faut même les appliquer a tous les parents en général, et non pas seulement a ceux qui ont contracté mariage (i) Ma.s. s.lyaundroitdel'enfanl, il extge le manage des parents, qui est la seule condition morale de deux êtres unis pour avoir des enfants ou parce qu'ils en ont déjà. Et ce principe, une .foKs posé, engendre tout un système de conséquences pratiques sur la vie familiale
Par exemple, on ne peut plus dire que chacun des parents s'appartient, et a le droit de « faire sa vie ,, ou de <, vivre sa vie » pourvu qu'il res-
t>i:;rr^fei'^r^r-=ir;atsrfron
pectc chez l'aulrc le même droit. Ils sont liés et tenus enscml)lc par l'enfant, moralement inséparables. Ce ne sont plus deux êtres rapprochés par un caprice naturel et pour le temps qu'il durera. Ce ne sont même plus deux personnes morales unies comme deux volontés toujours autonomes par un contrat limité, et à chaque instant révocal)le sous des conditions définies. Cette conception moderne (i) — et soi-disant morale — du mariage prétend affirmer ainsi le principe du droit de la femme, qu'il faut défendre contre l'homme, affranchir de toute servitude. Que la femme soit une personne morale, qu'elle soit par là l'égale de l'homme, rien n'est plus certain; qu'on veuille la défendre contre l'arbitraire et reconnaître ses droits, .rien n'est plus juste. Mais aussi, qu'on le veuille ou non, le régime tout juridique du ménage est la négation du droit de l'enfant, comme il est déjà la négation de l'amour même. Individualistes et intellectuels se plaisent à concevoir l'homme et la femme comme deux associés d'entreprise, deux compagnons ou camarades rapprochés pour certaines joies ou obligations définies, et gardant chacun pour le reste sa vie propre, son droit de penser, d'agir, de croire, de voter^ de faire son.
(i) V. G. Hcnard, Le Régime socialiste, p. Sg.
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budget. La paix du ménage est ainsi la paix par le droit comme entre deux voisins dont chacun 41 son chez soi, ou même entre deux adversaires , tenus en respect. Théorie plausible peut-être, et toujours trop courte, même si elle a la force à son service, pour les relations entre les peuples; théorie fausse pour les relations entre époux, entre parents d'un même enfant. Ce que le droit de l'enfant réclame entre eux, c'est la paix par l'amour. Il proteste contre ce mouvement des mœurs et des lois qui les considère •comme serrés ensemble par des « tenailles », et les en veut de plus en plus libérer (i). L'enfant les voudrait, au contraire, toujours plus solidaires et plus inséparables, plus résolus à tout supporter et à se supporter, mieux encore à se
(i) V. Paul Hervien. Les Tenailles. Et voyez aussi jusqu'où iend ce « progrès » des idées : « Peut-être un jour des Iiommes viendront assez forts, assez libres, pour assister au phénomène de la femme avec une simple indulgence et une plus calme équité. Pour nous, que veux-tu? notre passé religieux, des préjugés, de vieilles et adorables coutumes ne peuvent chasser de notre mémoire cette conception de l'épouse pure et chaste, de l'amour unique, fidèle au foyer domestique. On n'a pas en vain le poids de tant de siècles catholiques. Sans doute c'est étroit, égoïste, mesquin. Mais que veux-tu? J'envie ceux qui sauront un jour se libérer de cette conception et s'affranchir de ce passé. »
IlENnv Bataille, Maman Colibri.
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rapprocher, à s'entendre quand même (i), plutôt que de le laisser dans le vide creusé entre eux deux, abandonné et misérable, livré à la froide tutelle juridique ou à l'impersonnelle assistance sociale. Tel est le" sens de l'amour qu'ils lui doivent et, l'accord en est merveilleux, de celui qu'ils se doivent à eux-mêmes. Entre eux deux comme entre eux et lui il n'y a pas d'autre règle de justice, et leurs droits s'harmonisent au lieu de se limiter. Est-il besoin d'insister pour montrer comment ils sont violés par les conflits domestiques, par l'adultère, même décent et ignoré de l'enfant, par ce prétendu droit de divorcer à volonté (2), et comment cette pré-
Ci) V. Brieux, Sazette.
(a) S'il y a des situations lamentables et qui semblent ne comporter d'autre solution pour le bien de l'enfant luimême que la séparation, le principe reste vrai. Et notre législation est injuste et cruelle pour l'enfant quand elleencourage au divorce en le rendant de plus en plus facile, même entre ceux que l'obstacle retiendrait dans la vie commune et qui demain regretteront leur coup de tête ou se réconcilieront au chevet de l'enfant. Mais les lois sont ce que veulent les moeurs, et cette tendance est fatale dans le régime du droit au bonheur ou plutôt au bicn-ôtre. Aux Étals-Unis le bureau de recensement comptait en 19 ii pour différents États un divorce pour six ou même pour quatre mariages. Du moins on peut se refuser à compter comme un progrès ce mépris du droit de l'enfant qui conduit si manifestement à l'union libre, et... à la dépopulation V. les vœux du Congrès de la Natalité tenu à Bordeaux en septembre igai.
tendue justice rationaliste est, surtout pour l'enfant", la négation de la justice et de la raison parce que sans foyer et sans amour il n'y a pour lui ni raison ni justice? La solution proposée par E. Key et qui, pour tout concilier, admet le divorce en maintenant les devoirs envers les enfants, cette solution est insuffisante: ou plutôt elle est contradictoire et chimérique. L'enfant n'a pas tout son droit entre des parents divorcés. On le méconnaît, et la raison même, quand on dit que la raison condamne les promesses d'union et de fidélité perpétuelle (i).
Autre conséquence : si les parents ne doivent ni vivre séparés, ni vivre en guerre à la maison, il ne faut pas non plus que, même unis, ils vivent l'un et l'autre, pour le plaisir ou pour le travail, hors de la maison, ni qu'ils en écartent l'enfant pour n'avoir plus à s'occuper de lui : (( Trop de parents, dit un instituteur, profitent des facilités que leur offre le service des cantines pour se débarrasser de leurs enfants pendant toute la journée, alors que souvent ils pourraient les faire déjeuner chez eux. C'est un véritable abandon moral des pauvres petits qui ne voient guère leurs parents que le soir vers l'heure du
(i) V. Lapie, La femme dans la famille; Appuhn, Élémenls de Morale; etc.
coucher (i). D'Mais du moins, dit-on, la raison <lu travail est impérieuse. Il faut que la mère aussi produise pour la vie commune et pour celle de l'enfant lui-même; il faut qu'elle passe sa journée à l'usine ou au magasin. C'est une nécessité de notre civilisation. — Nécessité, peut-être; progrès, non,, il faut oser le dire. Et je voudrais pouvoir ajouter, avec les optimistes, que la femme produit plus en restant à son ' ménage, en nourrissant son enfant, qu'en travaillant pour payer une nourrice ; ou que le progrès remplacera l'atelier, sinon le magasin, par le travail à la maison. Mais il faut affirmer qu'il n'y a pas de vrai progrès contre la vie familiale et le droit de l'enfant, au lieu de proclamer, avec une dévotion aveugle au préjugé du jour, les bienfaits de la civilisation quelle qu'elle soit. Fatale ou non, elle est malfaisante quand elle ■sacrifie l'enfant; elle ruine, non seulement la moralité, mais la vie si les peuples les plus civilisés sont justement ceux qui ne veulent plus produire ou ne savent plus élever des enfants (2). On a dit du siècle qui s'ouvre qu'il serait le siècle de l'enfant. Amère ironie s'il ne doit pas être le siècle de la mère et de la famille.
{1) Manuel général, 10 juillet 1909, p. 58o. Et c'est aussi le témoignage d'un grand nombre, de la plupart des instituteurs, surtout des directrices d'Écoles maternelles.
(î) V. Ellen Key, Le Siècle de l'entant.
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LA. FAMILLE I 07
Ainsi il faudra conclure que les parents n'ont pas de droits sur l'enfant; ils n'ont que des devoirs envers lui, et pour lui, l'un envers l'autre. Ils n'auront de droits — nous en verrons toute l'étendue — que pour défendre les siens et faire leur devoir, en attendant qu'ils aient à leur tour le droit des faibles. L'enfant ne leur appartient pas, et ils ne s'appartiennent plus. L'enfant seul donc s'appartient à, lui-même. La conclusion paraît s'imposer; et la formulé est courante, expression de la thèse moderne et dite « libérale », qui libère l'enfant comme tout à ' l'heure elle libérait les parents.
, Elle semble devoir aboutir un jour ou l'autre — prochainement sans doute — à une réforme <\u Gode civil. On sait qu'il définit ainsi les rapports des parents et des enfants :
Article 371. L'enfant à tout âge doit honneur et respect à ses père et mère.
Article 372. L'enfant reste sous l'autorité de ses père et mère jusqu'à sa majorité ou son émancipation.
Article 37h. L'enfant ne peut quitter la maison paternelle sans la permission de son père si ce n'est par enrôlement volontaire avant l'âge de 18 ans révolus.
El la puissance paternelle est : i" Mo sensu.
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le droit au respect pour toute la vie, imposant à l'enfant l'obligation de requérir le consentement ou le conseil des parents pour se marier, se donner en adoption, entrer dans les ordres, se soumettre à une tutelle officieuse, accomplir enfin quelque acte important. 2° stricto sensu. C'est le droit de garde, d'éducation, de correction jusqu'à la majorité ou l'émancipation. Pour préciser, les parents ont le droit de surveiller et diriger la conduite, de déterminer la religion dans laquelle l'enfant sera élevé, de régler le genre de vie et le mode d'éducation, de garder la haute main sur les études littéraires, scientifiques, professionnelles; de prendre connaissance des lettres adressées à l'enfant et de les retenir s'il y a lieu; de fixer le lieu de résidence, et, si l'enfant quitte la maison paternelle ou la maison d'éducation, de l'y faire ramener manu militari ; de le faire enfermer s'ils ne peuvent vaincre autrement ses mauvais penchants.
Mais ces droils sont de jour en jour restreints par l'intervention de l'État qui protège l'enfant contre l'indignité ou la négligence des parents, par le mouvement des moeurs qui tend à une émancipation plus précoce. Aux articles 334 et 335 du Code sur la déchéance paternelle se sont ajoutées, pour réprimer les abus de pouvoir des parents, les lois du 7 décembre 188/1, du 24 juillet
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