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CHAPITRE V L'État. — La vie publique

Théorie plausible dans l'abstrait, dira-t-on, mais théorie pure, simpliste, et combien loin de la réalité! Outre que chacun ne peut pas donner tout son temps pendant vingt ans à sa fonction de père ou de mère, deux raisons condamnent cette thèse, l'une tirée des droits mêmes de l'enfant, l'autre tirée des droits de la Société. La famille n'est pas un petit monde fermé et qui se suffise. Elle n'a pas sa fin en elle-même, et l'enfant n'a pas en elle sa destinée.

Il y a d'autres droits que les siens, et d'autres devoirs. Même normale, elle n'a pas non plus en elle tous les moyens de l'éducation. Or, elle n'est pas toujours normale; elle l'est de moins en moins, et l'instinct même en est de moins en moins vigoureux. Il faut voir la réalité telle qu'elle est, et y adapter les théories; ou plutôt

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c'est dans le réel qu'il faut définir la justice même.

Souvent c'est le droit de l'enfant qui, le premier, veut que les parents soient remplacés! Et d'abord les parents morts ou absents : il faut élever les orphelins et les abandonnés. Puis les parents condamnés à la prison, à la relégation, qui laissent aussi des orphelins; et tous ceux, aliénés, paralysés, incurables, coupables, dont les enfants sont moralement abandonnés s'ils ne sont pas des victimes, et des martyrs. Ils manquent à leur fonction : il faut qu'elle passe à d'autres ; car la justice, ainsi que la vie même, veut qu'elle soit remplie. Sans doute les remplaçants, l'un d'eux au moins, se trouvent en général tout près de l'enfant. C'est la mère qui remplacera le père défaillant, ou réciproquement. C'est un des proches ou un ami qui sera tuteur; il en faut toujours un pour assister la mère veuve ou pour assurer un contrôle. Mais il faut choisir ce remplaçant ou cet assistant, et définir la situation nouvelle de l'enfant. Il le faut aussi quand les parents, même sans être indignes ou incapables, ne peuvent ou ne veulent plus vivre ensemble auprès de lui. Il faut dire ce que deviendra l'enfant dans le divorce ou la séparation. Il faut un arbitre et un juge.

Même dans le cas le plus naturel et normal le

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pouvoir des parents ne peut pasphis qu'un autre être laisse sans limite et sans contrôle dans une société organisée. Leur droit, avons-nous dit, est de faire leur devoir. Il arrive aux plus honnêtes de le mal comprendre ou de l'ignorer, aux mieux renseignés d'y manquer, par passion ou par omission. Et ce n'est pas l'enfant qui peut réclamer. Ce n'est donc pas seulement un juge qu'il faut, mais un protecteur, aussi autorisé, aussi puissant que possible, et dont l'action, comme l'attention, soit toujours présente. Ce rôle ne peut revenir qu'à l'autorité et à la puissance publiques, à l'État. Une Église même, une société spirituelle ne pourrait s'en charger que si elle avait l'État dans sa main ou à son service. C'est à lui qu'il appartient d'assurer par la force temporelle le respect des droits, ceux des faibles comme les autres, ou avant les autres.

C'est sa fonction même vis-à-vis des individus. C'est son devoir aussi vis-à-vis de lui-même, et surtout quand il s'agit des enfants. Il est dans une certaine mesure responsable de leur naissance. De plus, et surtout, chacun d'eux doit être un jour un membre de la cité; il importe à la cité qu'il vive et prospère jusque-là, qu'il soit pour elle une force au lieu d'être une non-valeur et un déchet (i). Car elle est une société perpé-

(i) Il lui importe môme qu'il y en ait un assez grand

tuclle, et qui doit dans le présent assurer l'avenir, c'est-à-dire sa propre conservation. C'est le sens du pacte politique; et le droit de l'enfant coïncide avec le droit de la vie sociale et le devoir de l'État.

/ Ce n'est pas tout. L'État a le devoir aussi de \ concilier les libertés individuelles avec la paix I sociale, d'empêcher par conséquent que les ' enfants ne soient élevés contre la société, contre la moralité, contre la patrie; car il a la charge de ce qui est commun et de ce qui doit durer à travers les changements ou progrès nécessaires. Et c'est une empreinte, nous l'avons vu, mais sans laquelle il n'y a pas de solidarité sociale, ni dans le temps ni dans l'espace, pas de vie sociale. Empreinte salutaire du reste; car c'est le salut de l'enfant de n'être pas déraciné et dépaysé, de n'être pas élevé contre ses semblables, pour la haine et pour l'anarchie. Il n'y a pas là de conflit de droits, ni même de limitation regrettable. Et cela encore s'accorde fort bien avec les droits des parents puisqu'ils ont, eux aussi, pour fonc-

nombre. Elle doit donc favoriser l'accroissement ou le maintien de la natalité. Elle y manque souvent de nos jours, malgré le mouvement d'idées qui s'affirme depuis la guerre : et il y a des causes politiques de la dépopulation dans un régime où la politique est si favorable aux célibataires. Mais nous n'étudions ici que le droit de l'enfant.

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tion d'adapter l'enfant à la vie sociale. Les plus ardents à réclamer soit la liberté, soit l'unité de doctrine ne s'y peuvent refuser. Sur le principe tout le monde doit être d'accord, et l'est à peu près en fait (i).

Mais pour la pratique il faut préciser; et l'on ne s'entend plus sur la mesure des applications, c'est-à-dire des interventions de l'État. Son rôle est évident et assez facile à définir quand les parents sont, naturellement ou civilement, morts ou absents. Il intervient pour trouver ou installer des remplaçants; il nomme ou investit les tuteurs, les membres du conseil de famille ou de tutelle; il soumet leur gestion à l'autorité judiciaire. Les législations modernes tendent à organiser plus méthodiquement celte fonction en la confiant à un conseil supérieur de tutelle. L'intervention de l'I'llat s'impose encore, et de plus en plus, contre les parents coupables qui refusent à l'enfant l'entretien, la nourriture, un minimum de moralité. Elle s'exerce d'abord par

(i) « L'État a bien le droit de vouloir quelque chose au sujet de l'enfant qui vient de naître... II faut voir dans l'État l'État lui-même, c'est-à-dire l'ensemble de tous les citoyens, non seulement ceux qui sont, mais ceux qui seront et qui ont été ; la nation en un mot avec son passé et son, avenir, avec son génie, sa gloire, ses destinées. » (Tbiers, Discours parlementaires, VI, p. 46.)

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des avertissements et des sanctions ; mais elle peut aller jusqu'à cette mesure extrême qui récuse la nature et proclame déchue la puissance paternelle. C'est la peine de mort morale appliquée au père ou à la mère : grave attentat, et pourtant nécessaire pour sauver la vie, morale ou physique, de l'enfant.

Mais faut-il attendre qu'il soit en danger de mort? Et si l'on prévoit les défaillances qui y mènent, si on voit apparaître les causes qui poussent comme fatalement les parents au crime, à la brutalité, faut-il hésiter à prévenir un mal certain et qu'on ne saurait pas guérir? Car il sera trop tard pour sauver l'enfant, sinon de la mort du moins de l'immoralité, quand il aura vécu quelques années dans la contagion du vice, au contact de la débauche. Dès que l'enfant est moralement abandonné il faut lui assurer un abri moral et social. Et ne faut-il pas aussi le soustraire à la contagion du mal physique, de certains maux du moins qui menacent en même temps, cela est prouvé, sa santé morale? L'enfant n'a-t-il pas droit à être défendu contre la tuberculose ou l'alcoolisme des parents, contre la misère, qui en est chez eux tantôt la cause, tantôt l'effet, mais qui lui est toujours funeste? Il n'est pas juste qu'il grandisse ou plutôt s'étiole dans la misère ; et c'est aussi bien un péril social.

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L'État interviendra donc. A l'assistance privée, à ses hasards, à ses incertitudes, à son insuffisance radicale il substituera des garanties légales, positives, scientifiques, une hygiène sociale qui n'est ici qu'une forme de la justice. Elle doit être de plus en plus scientifiquement organisée; elle ne peut l'être que si l'autorité règle toute la vie de l'enfant. On comprend déjà que le nombre sera grand des enfants retirés à la famille pour être confiés à la tutelle de l'État.

Cette prophylaxie va plus loin encore, nous le verrons. Mais songeons d'abord au contrôle que l'État doit exercer sur la famille ordinaire, sinon normale, aux limites où il doit enserrer la liberté des parents, leur autorité sur l'enfant. Ils ne peuvent être laissés libres de le faire travailler trop tôt ou trop longtemps à leur profit, de lui refuser un minimum d'instruction et d'éducation. Il a droit à n'être pas un illettré; et l'État, qui devrait peut-être refuser le bulletin de vote aux illettrés, doit le défendre et se défendre lui-même contre la misère intellectuelle. On comprend, sans qu'il soit bespin d'en rappeler ici le détail, tout le mouvement impérieux de mœurs et de législation qui a, dans tous les pays, élargi la tutelle de l'État. Il a déjà défini les limites imposées au travail de l'enfant dans l'industrie, l'obligation scolaire, le contrôle de l'enseigne-

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ment privé, à la maison et à l'école, surtout l'organisation de l'école publique, avec ou sans monopole. Demain il en renforcera encore les cadres et la rigueur; il les appliquera à toute la vie qu'on appelle encore aujourd'hui post-scolaire. Droits de l'enfant et droits de l'État semblent bien s'accorder, non seulement pour rappeler les parents à leurs devoirs, mais pour établir la seule garantie efficace contre leur mauvais vouloir ou leur négligence, celle de l'action publique. L'instruction de l'enfant ne leur appartient plus, ni l'éducation sociale et politiqiie. C'est à l'école qu'il passera la plus grande partie de ses journées.

Et c'est encore trop peu, dit-oiî, pour assurer une véritable et complète prophylaxie, l'hygiène totale, intégrale, du corps et de l'esprit, qui lui est due. Qu'on veuille bien prendre garde à cette grande nouveauté, non pas d'idées, mais de mœurs et d'institutions qui caractérise notre temps. Nous sommes — le mot, dont on abuse, n'est ici que juste — à un véritable tournant de l'histoire de l'éducation. C'est la science, paraîtil, qui en dessine le mouvement. Elle accuse et démontre, non seulement la négligence des parents, mais leur incompétence, d'autant plus dangereuse s'ils sont zélés. Il dirigent mal l'éducation dont ils restent chargés à la maison. Ils

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ne connaissent pas leurs enfants et ne savent ni les étudier, ni les gouverner. Ils sont extrêmes en tout, et instables. Tantôt ils les gâtent et sont lâches devant leurs exigences, leurs colères, leurs paiesses ; tantôt ils sont eux-mêmes exigeants, impérieux, impatients, sévères jusqu'à les surmener ou les décourager. Tantôt ils les accablent de puériles et mièvres précautions de serrechaude; tantôt ils les laissent pousser comme de mauvaises herbes. Parfois ils les tiennent dans une enfance indéfinie et niaise; plus souvent, presque toujours, ils les associent à leurs conversations, à leurs plaisirs, à leur vie d'adulte oîi se flétrissent les fraîcheurs de l'enfance, les générosités de l'adolescence. Ou encore ils les laissent vivre à leur gré hors de la maison, et livrent à tous les hasards une jeunesse qui ne se passe que trop tôt. Pour l'instruction ils ont en général tant d'ignorances et de préjugés, qu'ils sont incapables d'y faire œuvre utile. Ils ont oublié dans la vie tout ce que l'école leur avait appris ; ou, s'ils savent encore quelque chose, ils sont fort en retard, et risquent de mêler des idées courtes, c'est-à-dire fausses, à ce qu'on enseigne à l'enfant; enfin ceux qui sont instruits ne savent pas enseigner et opposent une pédagogie maladroite et prétentieuse à celle des maîtres. En un mot les parents ne veulent pas ou ne savent pas

faire leur" métier; ils gênent les vrais éducateurs, compétents et zélés, ceux de l'école qui appliquent à l'étude et à la direction des enfants les méthodes de la science. Qu'on demande l'avis des maîtres de l'école publique sur la collaboration de la famille. Les plus indulgents déclarent qu'elle pourrait les aider, mais qu'elle a tout à apprendre et devrait se soumettre d'abord ellemême à toute une éducation, que notre vie rend impossible. Les autres estiment qu'elle ne fait que du mal,' en haut comme en bas, qu'elle détruit à mesure, par la parole ou par l'exemple, l'œuvre d'hygiène et d'éducation à laquelle s'efforce l'école. Sauf quelques exceptions, il souhaitent d'être seuls à former l'esprit ou le caractère de leurs élèves, délivrés de l'ingérence des familles, surtout si elles se groupent, même avec les intentions les plus amicales, en sociétés de parents (i).

Souvent, et de plus en plus, la famille abdique elle-àième, soit par négligence, soit aussi peut-

(i) V. les revues d'enseignement (en particulier ï' Enseignement secondaire de igoî et igo^) et les livres de MM. Crouzet, Gâche, Bouillot, que j'ai étudiés dans VAnnée psychologique, tome Xlll. V. aussi les comptes rendus des Congrès d'Hygiène scolaire, d'Education familiale, de pédologie, des Amicales de professeurs et d'instituteurs. C'est toute une littérature, trop peu connue sans doute du grand public et des familles.

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être avec une vague conscience de son incapacité et un sentiment juste au fond des vrais intérêts de l'enfant (i). Et chez quelques-uns s'y ajoute, très réfléchie et systématique, cette idée que l'éducation est en principe une fonction de l'État (2). C'est la thèse du rationalisme moderne, qui se borne à laïciser l'ancien régime, et qui confie à l'État la garde de l'idéal. Formule vague, que chacun précise à son gré, suivant sa philosophie, mais qui du moins exclut l'autonomie des individus et l'autorité des églises. Dans le désordre des égoïsmes et le désarroi des croyances, c'est l'État qui recueille la succession des théologies, définit les formes et la mesure de l'idéal nécessaire, lui fait sa part dans son budget et dans son personnel de fonctionnaires. Chacun peut vaquer aux obligations de la lutte pour la vie, et à l'administration de ses plaisirs. L'État lui réclamera le temps et l'argent qu'il convient pour le culte officiel du vrai, du beau, du bien. Et c'est dans les bureaux d'un ministère

(i) Bousseau se justifiait ainsi. Dieu sait avec quelle sincérité, d'avoir jeté ses enfants à l'Assistance publique.

(3) Renouvier attribue à l'État dans Vélat de guerre (qui est celui de la vie actuelle) le droit d'employer la contrainte dans l'éducation, comme << moyen radical et unique d'arriver à la réforme des coutumes injustes et de rendre les hommes libres et dignes de la liberté » (Science de la Morale. I, 6o3-Go4).

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que sera entretenu le feu sacré. Que serait, déjà maintenant, la science, surtout la science pure, que serait l'art sans les institutions et fonctionnaires d'État, sans les crédits inscrits au budget, sans les Universités, Écoles, laboratoires d'État, sans les commandes, subventions et encouragements de l'État? Livrés à eux-mêmes, les individus tomberaient, par la force même des choses, dans la misère de l'utilitarisme. C'est l'État qui en sauve ou en doit sauver dans chaque pays l'humanité. La nationalisation de l'idéal concentre et excite en même temps les énergies idéalistes des individus, et en multiplie le rendement par une sage économie.

L'organisation la plus urgente est celle de l'éducation. Elle ne vaut que si elle est désintéressée ; elle ne sera efficace que si elle est scientifique; elle ne peut l'être qu'aux mains de l'État.- Comment serait-elle désintéressée si elle est une entreprise astreinte à faire des bénéfices? Comment sera-t-elle scientifique si elle est laissée, ne fût-ce qu'en partie, aux routines ou aux fantaisies individuelles, si l'écolier en perd le bénéfice hors de l'école, et y rapporte la contagion des maladies et des'éîFréurs dé~lîr-maison.? C'est l'État seul, qtîf peut détruire le taudis; lui seul aussi peut défendre l'enfant contre l'ignorance et les préjugés. Et les lois, toujours éludées sinon

inapplicables, sur l'obligation scolaire ou postscolaire, n'y sauraient suffire. L'enfant sera victime tant que l'éducation ne sera pas tout entière chose d'État, garantie contre la liberté de l'ignorance et de l'erreur, contre les dissensions des dogmes et des sectes, contre l'anarchie enfin. L'État seul rapprochera les sentiments dans l'unité d'une doctrine morale et sociale, les esprits dans l'unité de la science.

La thèse n'est pas neuve, mais elle a été renouvelée et, dit-on, démontrée par la science, llelvétius disait déjà — après Platon — : « La meilleure éducation est celle où l'enfant, plus éloigné de ses parents, mêle le moins d'idées incohérentes à celles qui devront l'occuper dans le cours de ses études (i). » En 1762 Combalusier s'exprimait plus nettement encore : « Les enfants appartiennent à l'État...; tous les individus et toutes les familles doivent être formés sur le plan général de la grande famille qui les embrasse toutes... L'enseignement total et exclusif des lettres, sciences et arts doit être dévolu à l'Université sans exception, pour établir une heureuse uniformité dans une matière si intéressante (2). >' Rousseau lui-même définit une édu-

(i) Traité de l'homme, section X. ch. 11. {2) Mémoire de l'Université sur les moyens de pourvoir à l'insiitulion de la jeunesse et de la perfectionner.

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cation toute nationaliste pour un État dont tous les citoyens seraient des Émiles (i). C'est une des thèses de la pédagagie révolutionnaire. Danton hésite, mais non Babeuf : « La patrie, dit-il, s'empare de l'individu à la naissance, et ne le quitte qu'à la mort... Plus d'éducation domestique, plus d'éducation paternelle (2). » On sait le plan d'éducation nationale de Lepelletier-Saint- Fargeau qui réclame « la totalité de l'existence de l'enfant n. Au XIX', la doctrine, reprise par Owen {Mémoire aux puissances), est traduite par Considérant en des effusions comme celles-ci, où il définit l'État : « Une mère tendre et prévoyante qui, à toute la sollicitude de la maternité, joindrait la puissance et la vaste intelligence dont Dieu n'a pas fait l'apanage de l'individu mais de l'espèce; une m^re qui aurait pour tous ses enfants le lait de ses mamelles..., qui donnerait à tous avec amour aidç et protection,.... qui tous les élèverait, les exercerait, les développerait dans le sens de leurs désirs et de leurs facultés, qui les doterait tous, les placerait tous, les bénirait tous (3). n

(i) Article Économie politique dans l'Encyclopédie, et Considérations sur le gouvernement de Pologne.

(a) Système politique et social des égaux, p. ^iG-dç).

(3) De l'éducation naturelle et attrayante, p. 4. On pourrait multiplier les citations empruntées aux œuvres socialistes. V. Benoît Malon, Exposé des écoles socialistes françaises.

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Nous sommes aujourd'hui moins lyriques et moins mystiques; et ce sont d'autres raisons qu'on met en avant, raisons scientifiques, tout au moins d'une philosophie plus positive. Â la lumière de la sociologie on reprend, après A. Comte, l'analyse des rapports de l'individu et de la Société. De ce point de vue il est profondément juste de dire qu'il ne s'appartient pas, et ne doit pas être élevé pour lui-même. Il appartient à ce qui le domine et le dépasse, c'est-àdire à la Société. Par origine et par destination il est un être social. Dès sa naissance il est absorbé par des solidarités multiples; ou plutôt il en est un produit, une résultante. Il n'est rien en dehors de l'organisme social, et la conscience individuelle n'est qu'un épiphénomène, ou un moyen de défense locale pour cet organisme même. L'enfant n'est constitué que par un système d'hérédités où nous voyons parfois avec Rousseau une nature originelle, mais qui ne sont que des traditions sociales. Son être physique même s'est déterminé en des organismes façonnés par de, longs siècles de vie sociale qui les ont alfinés, sinon affaiblis. Ses dispositions d'esprit et de caractère résument les conquêtes de la civilisation, c'est-à-dire l'œuvre collective de l'humanité. La force de sa pensée est un capital liérité, et qui ne vaudra que dans et par

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la société. Si son cœur est disposé à s'ouvrir à des émotions plus larges et plus hautes, c'est grâce aux souffrances et aux joies communes de ses ancêtres. La volonté qui s'affirmera progressivement en lui n'est que l'imitation intérieure, lentement fixée en habitude héréditaire, de la contrainte ou de l'autorité sociale. C'est le moi social qui est le vrai, et qui, manifestement du reste, prend de plus en plus d'importance, jusqu'à absorber les tendances individuelles, antisociales des temps grossiers, de l'animalité humainp'. L'enfant d'aujourd'hui a été, au prix , ^'unlong effort, enfanté par la Société; c'est - 1 d'elle qu'il tient, comme d'une mère, tout ce I qu'il est, et c'est à elle qu'il doit, plus qu'à une ij mère, tout ce qu'il peut être. C'est en elle qu'il vit et se meut, qu'il est; c'est à elle qu'il appartient. Ou, pour mieux dire, c'est elle qui vit en I lui, et qui continuera en lui, bon gré mal gré, son effort. Qu'il le veuille ou non, en lui se pré- 1 pare et s'annonce la Société de demain. Ce qu'il ! porte en son élan de vie, ce sont ces tendances ^ à l'idéal dont le fait social est, pour ainsi dire, tout gonfié. Ainsi que le dit M. Durkheim, amendant sa première philosophie pour l'installer d'emblée dans l'idéal, « si l'homme conçoit des idéaux, c'est parce qu'il est un être social. C'est la société qui le pousse ou l'oblige à se hausser

ainsi au-dessus de lui-même, et ii!est-eHe-aussi qui lui en fournit— ]cff~TffOyens: — ^Par cela seul ^qu'cnéprend conscience de soi elle enlève l'invidu à lui-même, et elle l'entraîne dans un cercle de vie supérieure. Elle ne peut pas se constituer sans créer de l'idéal. Ces idéaux sont tout simplement les idées dans lesquelles vient se peindre et se résumer la vie sociale telle qu'elle est aux points culminants de son développement (i) n. ,

La raison enfantine est donc fille de la Cité (2). 11 faut la respecter comme telle, et ne pas la livrer aux déformations individuelles. Et cela ne se peut que si on en confie le développement à la Raison même de la Cité, à l'État, gardien de l'avenir moral de la nation et de celui de l'enfant mystérieusement ou plutôt très positivement unis. Car, si c'est l'intérêt de la Société d'avoir ainsi tout le bénéfice d'une communauté de vie morale, c'est aussi bien celui de l'enfant, qui y trouvera sa véritable liberté. Rousseau l'a fort bien expliqué : l'individu qui perd une liberté naturelle — . disons mieux apparente, et dont la faiblesse de l'enfartt n'aurait que faire — l'indi-

(i) Conférence au Congrès international de philosophie de Bologne. V. Revue de Mélaphysique, seplembveiQii, p. iQ.

(3) V., sur cette th(''orie sociologique de la Raison : Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse.

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vidu retrouve dans l'Être social, seul réel, une liberté multipliée par la force sociale, la seule liberté dont soient capables des êtres humains. Ainsi, ce n'est pas l'idéologie ou le mysticisme des premiers apôtres de la doctrine, c'est la science sociale elle-même qui conduit à ces conclusions. A quoi bon nous attarder aux formes du passé, qui ont eu leur temps, mais qui ontfait leur temps? Il faut être aujourd'hui du parti de la science. Elle mène, en éducation comme ailleurs, les sociétés au socialisme, à la nationalisation de tous les services d'intérêt général; aucun n'est plus important et plus général quel'éducation. Elle consistera à transformer l'enfant, qui apparaît d'abord comme égoïste et asocial, en un être social et vraiment nouveau, à. le dénaturer, si l'on veut, pour le socialiser par un art rationnel . et scientifique. De la pouponnière à l'Université il sera entretenu, instruit, éduqué, dans une vie scolaire où chacun apprendra à développer jusqu'au maximum ses aptitudes pour le service de la Société. jNi travail, ni jeux individuels; chaque enfant sera pris dans une équipe, dans un groupe dont il sera solidaire, si bien qu'il ne pourra plus penser, sentir, agir, vivre en un mot, que socialement. Il n'a pas d'autre droit.

Thèse connue, encore une fois, au moins

depuis Platon, et qui jemprunte aujourd'hui à la science une certaine nouveauté d'arguments et d'expression, sans y trouver, quoi qu'on dise, une démonstration. Solution sim'ple de la question des droits réciproques de l'enfant et de l'État, puisqu'elle supprime l'un des termes; solution franche du moins et dont la rigueur systématique écarte toute équivoque. Le système se tient, et il faut s'y résoudre si l'on veut attribuer à l'État cette souveraine tutelle, ce monopole de la soi-disant défense de l'enfant. Le monopole ne va pas, logiquement, sans une théologie, qui est ici celle du Dieu-Élat ; il faut avoir le courage de le reconnaître.

C'est à quoi se refuse toute une école qui prétend concilier une pédagogie étatiste avec les principes de la liberté individuelle et la philosophie de la Déclaration des Droits de l'homme. Sans doute elle garde une place à la famille, à qui l'enfant est rendu chaque soir; elle lui laisse surtout les charges et responsabililés matérielles. Mais c'est l'État qui est institué seul juge et arbitre de son propre droit, de celui de l'enfant, de celui qui reste à la famille. Non seulement il surveille et contrôle toute l'éducation, celle de l'école et celle de la maison, mais il a ses écoles; et s'il en tolère d'autres, c'est avec le regret, bien naturel, que les siennes ne suffisent

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pas ou ne soient pas seules fréquentées, avec la tentation, naturelle aussi, de déprécier et de combattre de tout son pouvoir cette concurrence, le désir de les voir sinon de les faire disparaître pour défendre les siennes. Certes l'école, publique, avec ou sans concurrence, est aujourd'hui un fait nécessaire et salutaire. Il faut reconnaître à l'État le devoir de l'organiser de mieux en mieux. Mais quelle sera la limite de son pouvoir, et jusqu'où s'étendra sa prise sur l'âme de l'enfant dans son école, son contrôle dans l'autre, son droit vis-à-vis de la famille à laquelle il semble disputer l'enfant? Voilà l'essentiel. L'État moderne n'étant pas confessionnel, son école sera neutre; n'étant pas aux mains des clercs, son école sera laïque. Rien n'est plus logique, plus simple, plus évident. Rien n'est plus équivoque aussi que ces mots, surtout le mot : laïque, synonyme de neutre, disent les uns, tout opposé suivant les autres. Et voici l'interprétation des partisans du sens fort, de la laïcité pure et radicale. \ '<

Tantôt on ne consent pas à l'idée de neutralité, pour cette raison fort spécieuse qu'un enseignement, a Jortiori une éducation, ne saurait être neutre, et qu'un maître ne peut pas ne pas prendre ■parti, ne fût-ce que pour répondre aux questions des élèves, mieux encore pour être un maître et

Tin homme. Être neutre, c'est être amorphe, nul, méprisable. L'État aura donc sa doctrine, la doctrine laïque, et qu'il affirmera à côté des autres, en face des autres. Elle a droit à être enseignée aussi bien que les autres; et elle ne le sera pas si l'État ne s'en charge pas, car ses partisans n'ont pas les ressources qui permettent à leurs adversaires d'entretenir des écoles privées. Tantôt on maintient l'idée officielle de neutralité, mais de neutralité confessionnelle, non philosophique ni politique (i). L'idée de neutralité ne définit qu'une abstention, une attitude négative. C'est celle de laïcité qui donnera les définitions positives. Non seulement le personnel sera laïque et ne comprendra aucun clerc, les clercs ou religieux étant disqualifiés, mais le programme sera laïque et l'esprit. Qu'est-ce à dire ?

(i) J. Ferrj-, Discours au Sénat ai mars 1882. — Cf. les articles Laïcité, J^eulralilé dans le Dictionnaire de pédagogie (i" éd.), I" partie, col. 1/173, 1/173. 3030. — M. Buisson, tout en prétendant qu'un athée ne pouvait se refuser à cette neutralité, défendait l'École contre le reproche d'irréligion et y affirmait les devoirs envers Dieu, d'accord avec le ministre J. Ferry, que sans doute il inspirait. S'il reste défenseur d'une neutralité, dont la formule est un peu flottante, il a depuis accepté plus volontiers l'idée d'école sans Dieu (Manuel général, 39 janvier 1918) : l'école publique enseigne la relativité et les variations des philosophies et des religions. C'est l'attitude d'un grand nombre de scientistes.

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