‹ Les droits de l'humanitéChapitre 40 sur 74 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jusqu'ici nous avons eu pour objet l'homme en lui-même et dans ses rapports nécessaires avec ses semblables : considérons maintenant ses rapports nécessaires avec les choses, pour définir les droits qui en résultent.

D'une manière générale, l'appropriation des choses est légitimée par la différence naturelle entre les choses et les personnes. La personne est un but, ce qui n'est que chose n'a] de valeur qu'à titre de moyen.

Le droit de l'humanité est fondé sur ses besoins, mais ni les besoins d'un homme ni ceux de plusieurs ne sauraient les autoriser à se servir de leurs pareils comme d'instruments ; de toutes les propriétés, l'esclave serait la plus précieuse , et néanmoins , quelque nom qu'on lui donne, de quelque prétexte qu'il s'affuble, l'esclavage est contraire au droit. Ainsi la propriété se trouve limitée quant à son objet : l'homme n'a pas le droit de s'approprier son semblable, quelqu'avantage qu'il put trouver à le faire.

Quant aux choses , la question de leur propriété collective n'est pas de nature à nous arrêter ; ce qui soulève encore des contestations et ce qu'on entend généralement sous le nom de propriété, c'est l'appropriation d'un objet par un homme en particulier, à l'exclusion perpétuelle de tous les autres. Indiquer la raison de cette pratique, c'est en tracer la juste limite.

Pour comprendre la propriété, remontons au commencement, c'est-à-dire à la conscience. De quelque manière que se soit formée la conscience ou qu'elle ait fait son apparition, la conscience existe, elle parle avec autorité chez tous ceux auxquels nous pouvons accorder le nom d'hommes, et nulle autorité ne saurait s'égaler à la sienne, puisque c'est elle, en dernier ressort, qui apprécie les titres de toutes les autorités. Il n'est pas croyable que l'emploi normal de la conscience soit d'abdiquer et de s'anéantir. La personne est donc naturellement sans maître étranger, puisqu'elle trouve en son for intérieur un maître auquel il lui sied d'obéir. L'homme est naturellement libre, maître de son corps et de son activité. Nul n'a de titre pour lui commander, nul ne saurait légitimement disposer de son existence, il a le droit de vivre

et comme pour vivre il faut travailler, il a le droit au produit de son travail. Au berceau de la propriété privée comme au berceau de l'Etat qui la consacre et la rend possible, nous trouvons donc ces deux grands antagonistes dont le concours fait toute la vie : la nécessité et la liberté.

La nécessité ne suffit pas à justifier la propriété, sauf celle des objets de consommation immédiate. En vertu de mon droit naturel à l'existence, je puis faire provision des aliments que m'offre la nature. Le même droit me garantit l'usage des vêtements qui me couvrent, du toit qui m'abrite, de l'outil que je manie et de la moisson qui blanchit sur les sillons tracés par mon soc. Mais le titre fondé sur la nécessité ne vaut que dans les limites, où la nécessité se fait sentir ; il ne justifierait pas la possession exclusive des objets dont je ne fais qu'an usage intermittent, il ne m'autoriserait pas à fermer ma porte si mon logis était assez

grand pour plusieurs, moins encore à empêcher le voisin d'utiliser à son tour le morceau de terre où j'ai récolté. Si l'on essayait de justifier ces extensions par la prévoyance des besoins futurs; comme les mêmes objets peuvent servir à plusieurs, on n'aboutirait qu'à des conflits sans issue.

Il n'y aurait pas de propriété s'il n'y avait pas de besoins, mais le besoin seul, la nécessité seule ne sauraient fonder la propriété légitime. Elle apparaît distincte, en revanche, elle rayonne à tous les yeux, lorsqu'elle se présente comme une suite logique de la liberté : Je suis maître de mon corps, je suis maître de mes mouvements, j'ai le droit de travailler, et par une irrécusable conséquence le produit de mon travail m'appartient. L'homme, il est vrai, ne saurait créer, nous agissons toujours sur quelque matériel fourni par la nature, et pour le savant, qui se pique d'aller au fond des choses, toute notre œuvre se termine

à des déplacements; mais en séparant, en rapprochant, en façonnant, en transformant ainsi les éléments bruts, nous les accommodons à nos besoins et à ceux de nos semblables, nous leur imprimons le cachet d'utilité qui fait leur valeur et qui les rend dignes d'être appropriés. Les corps qui n'appartenaient exclusivement à personne, qui étaient à l'usage du premier venu et auxquels j'ai donné par mon travail sinon toute leur valeur, au moins leur valeur principale, en tous cas une valeur additionnelle, deviennent ma propriété, dans ce sens que j'ai non-seulement le droit d'en user et de les consommer par cet usage, mais celui de les conserver et de les transmettre. Liberté, propriété sont des termes inséparables ; c'est la liberté qui rend la propriété concevable, possible, raisonnable, réciproquement c'est la propriété qui fait passer la liberté dans les faits, la liberté se réalise dans la propriété et ne saurait se

réaliser autrement. Car il faut travailler pour vivre, et sans outil, sans matière utilisable, je devrai m'employer au service d'autrui, dans les conditions qu'il lui plaira de me faire. La liberté qui reste après cela n'est qu'un vain mot.

Voulant arracher la classe ouvrière à ce régime qui lui déplaît, les collectivistes n'ont rien su trouver de mieux que de l'étendre à toutes les classes. Ils permettent que le travailleur reçoive un salaire équitable en objets de consommation, tels qu'aliments, habits, combustibles , divertissements, mais ils ne l'autorisent pas à travailler pour son propre compte, non plus qu'à changer sa paie en outil. Les appareils qu'emploie aujourd'hui l'industrie ne peuvent être manœuvrés que par des groupes, et par des groupes assez nombreux.

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