ILLUSIONS DU COLLECTIVISME
sans l'emploi de la contrainte, l'indolence et l'imprévoyance naturelles d'un ouvrier qui ne pouvant plus rien pour son avenir ni pour celui de sa famille, n'aura d'autre souci personnel que le pain du jour?
Enfin, troisième question non moins pressante: comment trouver, pour fixer et régir les destinées individuelles, un personnel de gouvernement exclusivement préoccupé du bien public, sans égard à ses avantages particuliers, lorsqu'on n'en trouve pas pour la besogne incomparablement plus restreinte qui lui incombe aujourd'hui?
Avant qu'il ait été répondu à ces trois questions d'une manière satisfaisante, il faudra bien ranger le collectivisme au nombre des rêves. Et si, Ton analyse avec quelque attention les mobiles dont il s'inspire, on se verra forcé d'ajouter : au nombre des mauvais rêves.
Nous ne faisons point rentrer dans les moyens de résoudre la question sociale, ou plus exactement de guérir le mal social, les institutions de bienfaisance et les combinaisons économiques destinées, soit à subvenir aux nécessités extrêmes, soit même à rendre la condition du salarié plus tolérable, sans rien changer au rapport qui l'unit à l'entrepreneur, telles que sont, par exemple, les assurances contre la maladie et les infirmités de l'âge. C'est la perpétuité d'une classe enchaînée à des travaux sans intérêt et sans avenir, c'est l'antagonisme fondamental des intérêts entre les collaborateurs au même produit qui sont à nos yeux la chose à détruire. Il ne s'agit pas d'étançonner le salariat, il s'agit de le transformer.
Ce résultat peut être poursuivi de plu-
sieurs manières. 11 y a d'abord la voie autoritaire : on peut invoquer des mesures législatives, et le suffrage universel suggère un espoir assez légitime de les obtenir.
Mais on peut se liât ter aussi d'arriver au but par l'activité des parties intéressées se déployant dans le cadre des lois actuelles ; c'est le chemin des procédés amiables, lequel bifurque aussitôt : Comme il y a deux intérêts en présence, l'intérêt des patrons et celui des ouvriers, les mesures réformatrices peuvent émaner de l'initiative des patrons, de l'initiative des ouvriers ou de leur concours.
Partant de cette division, nous donnerons hautement et sans hésiter la préférence à des arrangements amiables sur des mesures de contrainte qui supprimeraient la liberté des conventions et violeraient infailliblement des drois acquis. Lorsque le seul moyen de réparer une injustice grave est d'en commettre une autre plus légère, il
faut s'y résoudre ; mais c'est un fâcheux pis-aller. Si cette considération ne semblait pas suffisante, chacun sait combien les ordres en de tels sujets provoquent la résistance, et l'on comprend de reste à quelles extrémités la résistance aboutirait. Fût-il d'ailleurs tout puissant, le gouvernement aurait grand'peine à calculer l'effet des mesures prises et ne serait jamais impartial. De toutes manières il convient dès lors de restreindre son intervention au minimum indispensable ; mais il ne faut pas renoncer à la réclamer s'il subsiste un tel minimum, puisque l'Etat trouve dans ses propres antécédents des raisons pour l'accorder suffisantes et surabondantes.
Quant aux moyens pacifiques, aux réformes spontanées, celles dont les ouvriers prendraient l'initiative ont plus d'importance à nos yeux que ce qui viendrait des patrons. L'intérêt apparent des patrons serait de conserver ce qui existe autant que
possible ; s'ils essayaient d'y apporter des changements de quelque importance, ce serait vraisemblablement par des motifs de prudence, dans le but d'éviter pis. Peut-être y seront-ils aussi portés par des considérations de justice et d'humanité; nous en avons, Dieu merci, des exemples, bien des exemples, et le nombre en croît chaque jour. Néanmoins l'expérience nous enseigne à tous de bonne heure que les motifs désintéressés sont les plus faibles sur la masse des êtres humains et que la modération, la prévoyance qui en feraient sacrifier de bonne grâce une partie des avantages qu'on possède afin d'assurer le reste sont des vertus plus rares encore. Sans être le moins du monde une quantité négligeable, les chefs qui descendent volontairement de leur position exaltée pour se rapprocher des ouvriers resteront donc une fraction numérique assez faible 1 aussi longtemps que la nécessité po-
1 Afin de prévenir autant que possible les malentendus.
sitive ne s'en fera pas sentir, et les concessions que la majorité des maîtres accorderait de bon cœur seraient des concessions insignifiantes. On peut s'en convaincre par la lenteur désolante avec laquelle se répand le régime de la participation aux bénéfices.
Il est vrai que ce système n'est pas également applicable à toutes les industries. Mais si dans celles mêmes où les succès en sont magnifiques il ne se généralise point, c'est que la réduction des profits qu'il impose n'est compensée que par des économies de matériel dont l'expérience permettrait seule d'apprécier l'importance, par une problématique extension des affaires et par un supplément de sécurité dont les chefs ne sentent pas trop le besoin ; tandis qu'en donnant un intérêt à leurs gens de main, ils suggèrent infailliblement à ceux-ci le désir d'exercer sur la direction des affaires ,
rappelons qu'il ne s'agit pas ici de mesures pour améliorer la condition du salarié, mais pour modifier le salariat, comme nous l'avons dit un peu plus haut.
désormais communes, un contrôle auquel ils ne sont pas sûrs de pouvoir se dérober indéfiniment. Cependant, il est aisé de se convaincre que la généreuse initiative des chefs d'industrie éveille chez leurs employés une reconnaissance effective, et que les avantages d'une solidarité volontaire ne sont pas tous du même côté. Sans nous arrêter à des exemples déjà célèbres, nous ne citerons que le cas récent d'une fabrique de draps de Huddersfields, dont les ouvriers, admis depuis trois ans seulement à partager les bénéfices de l'entreprise, ayant appris que les résultats de l'année ne permettaient pas de servir un intérêt aux actions, résolurent à l'unanimité de le payer eux-mêmes sur les dividendes qu'ils avaient touchés précédemment.1 Mais il faudrait bien des exemples pareils pour décider un mouvement un peu général ; et encore ! Les patrons ne se
* Lettre de M. Wimey, secrétaire de Labour Association, publiée par le Standard, le 7 février 1800.
soucient pas de changer de rôle, ils trouvent que l'ordre social qui a permis à leur père de s'enrichir et qui leur a permis de tripler ce patrimoine a beaucoup de bon. Satisfaits de leur condition, il convient que les ouvriers s'arrangent aussi de la leur.
Il ne faut donc faire crédit à l'initiative des patrons que dans une limite plus ou moins restreinte. Les ouvriers, en revanche, ont un tel intérêt à la réforme du salariat et leur force collective est si grande que s'ils se rendaient tous compte de leur position, s'ils s'accordaient sur le chemin pour en sortir, rien ne pourrait les empêcher de le suivre, dût-il aboutir au précipice.
De quels moyens disposent donc les ouvriers pour améliorer leur condition en dehors des procédés autoritaires, qui les supposent maîtres du pouvoir et que nous avons écartés ?