LA GRÈVE
Pour commencer, ils ont la grève, depuis que le déplacement graduel des influences politiques leur a fait reconnaître, bien tardivement, le droit de se concerter pour faire grève. Mais la grève ne réussit pas toujours, loin de là ; la grève est un moyen non moins ruineux pour la classe ouvrière que pour les possesseurs du capital. Enfin la grève n'a tendu jusqu'ici qu'à changer les conditions du travail dans le salariat : on n'a pas encore essayé de s'en servir pour renverser ce régime et pour le remplacer par autre chose. La grève n'appartient donc à notre sujet qu'indirectement, en ce sens qu'en forçant l'élévation des salaires elle pourrait augmenter les ressources de l'ouvrier en vue d'une action ultérieure. Pour l'employer directement à la réforme, il faudrait que celle-ci, bien définie et suffisamment expérimentée, fût inscrite au programme de l'ouvrier.
Le but raisonnable du mouvement ne
saurait être, suivant nous, qu'une organisation de l'industrie conforme aux exigences de l'équité et de la liberté, c'est-à-dire une organisation dans laquelle chacun recevrait la valeur intégrale de son travail, ce qui n'arrive point aujourd'hui. Il est certain que le travail du directeur vaut plus que celui d'un manœuvre, mais il ne vaut pas cinq cents fois plus, mille fois plus. 11 faudrait rétablir les proportions. Nous ne voyons qu'un moyen pour cela sous le règne de la liberté et dans les conditions de la grande industrie : c'est que l'ouvrier devienne copropriétaire de l'établissement dans lequel il travaille.
La participation conduit à ce résultat désirable : c'est la route ouverte par les patrons. Les sociétés coopératives de consommation en marquent une autre, jalonnée sinon frayée, par les ouvriers eux-mêmes.
Leur effet immédiat est de réaliser une économie sur la dépense d'entretien, et par là
de faciliter l'épargné, qu'une combinaison des statuts peut effectuer d'elle-même si les actionnaires se sont proposés pour but l'épargne, et par l'épargne l'affranchissement. Mais l'économie n'est pas complète aussi longtemps que les sociétés locales, qui ne peuvent desservir qu'un petit rayon, achètent elles-mêmes chez le marchand. Elles vont donc se confédérer pour fonder un magasin central qui s'approvisionnera directement chez le producteur, où qu'il se trouve, et qui profitera des avantages assurés aux clients dont la commande pèse d'un poids appréciable sur le marché. Pour arriver à de tels résultats, il faut s'entendre, et s'entendre c'est se cultiver. Enfin, établies sur un grand pied, comme dans les Iles Britanniques où les Wholesale font circuler annuellement plusieurs centaines de millions, ces fédérations de consommateurs ne tarderont pas à joindre aux profits du détaillant, puis aux profits du négo-
eiant, les profits de l'industriel, en fabriquant elles-mêmes les articles qu'elles emploient, dans des fermes et des ateliers dont les produits se trouveraient ainsi placés d'avance.
L'ouvrier qui, pour quelques francs, devient membre d'une société coopérative, serait donc, en sa qualité de consommateur, propriétaire partiel des établissements où il s'approvisionne; il ne le serait pas encore personnellement de celui dans lequel il travaille. Les sociétés coopératives de consommation achèteront-elles de préférence les produits du travail coopératif? donneront-elles à leurs propres ouvriers une part dans leurs bénéfices, ou les paieront-elles simplement à la tâche ou à la journée, comme le vulgaire des patrons?
Le magasin de gros écossais poursuit jusqu'au bout l'application de l'idée coopérative, l'anglais, plus important par son chiffre d'affaires, a résisté jusqu'à ce jour aux
sollicitations qui le pressent d'entrer dans la même voie, et n'a montré d'autre ambition que de produire aux plus bas prix possibles.
Les sociétés de consommation finiront par trouver qu'il y a mieux à faire, tout comme les Tracles Unions finiront par comprendre que de courtes journées et de gros salaires ne sont pas encore la liberté. Les loisirs et les gros salaires sont un mal positif pour ceux qui les dépensent au cabaret. La fin du loisir est l'instruction, la tin de la haute paie est l'épargne, ces deux maîtres outils de l'affranchissement. La boutique sociétaire ne constituerait après tout qu'un progrès mesquin si elle n'aboutissait pas à la production coopérative, et la production coopérative à son tour ne saurait s'établir sur une base assez large pour modifier en quelque mesure la condition du prolétariat, sans une préparation que le courage éclairé de quelques patrons pourra
lui fournir exceptionnellement dans la participation aux bénéfices, et que l'ouvrier se procurera lui-même quand il le voudra par le jeu des associations coopératives de consommation, s'il en pratique fidèlement les règles et s'il sait attendre. La production coopérative ne saurait aboutir que sur la base de la consommation coopérative. La première exige des capitaux considérables, qui doivent être la propriété des coopérateurs eux-mêmes ; car les avances de l'Etat ou de la philanthropie n'aboutiraient, comme du passé, qu'à des gaspillages propres à compléter le discrédit où le travail libre est déjà tombé.
La coopération d'approvisionnement reste jusqu'ici le meilleur moyen de réunir les capitaux nécessaires à toute réforme sérieuse dans la condition du travailleur ; l'épargne directe et spontanée, où nous reviendrons tout-à-l'heure , n'est possible qu'aux salaires exceptionnels. Avant d'in-
sister sur l'épargne, il faut donc organiser et populariser les moyens de la faire et de la rendre féconde. Malgré tout, l'épargne collective des ouvriers, si considérable qu'on l'imagine, sera toujours peu de chose au prix de celle des classes riches. Les grandes avances sont donc impossibles aux producteurs coopératifs, les grands risques leur sont interdits, pour eux les accidents sont mortels. La fragilité de ce véhicule réclame une route aplanie, mais la coopération d'achat l'aplanirait, elle procurerait à l'association productive un débouché certain, qui la garantirait contre tous les risques. Livré à lui-même, le travail sociétaire a déjà subi tant d'échecs qu'il est à peu près ruiné dans l'opinion des ouvriers euxmêmes. Cependant, quelques succès éclatants et durables en démontrent la possibilité. Si l'on pouvait et si l'on daignait y réfléchir, on comprendrait qu'une transformation si considérable, qui n'a pas pour
objet la matière inerte, mais l'activité des hommes, leurs habitudes, leur intelligence et leur volonté ne saurait s'accomplir que lentement, au prix de beaucoup d'essais et de beaucoup d'efforts, de sorte qu'un succès unique prouve infiniment plus que mille revers.
Les causes de ces derniers ont été cent et cent fois expliquées ; elles n'ont rien d'insurmontable en elles mêmes. On peut les ranger sous trois chefs :
Causes matérielles : l'insuffisance des capitaux.— Un système d'épargne individuelle et collective, automatique et spontanée, pratiqué durant quelque temps, les procurerait, au moins en partie, et le procédé même de leur acquisition ferait naître une confiance qui permettrait aux sociétaires de compléter leurs avances par le crédit, au prix du marché.
Cause intellectuelle: absence de lumières et de capacités administratives et commer-
ciales. — Ce défaut tend à se corriger de lui-même, car les ouvriers sont avides d'instruction. Mais un gouvernement bien intentionné peut être ici du plus grand secours parl'organisation des écoles professionnelles.
Cause morale : l'obstacle d'ignorance serait écarté dès aujourd'hui, sans difficulté, s'il ne se compliquait de l'indiscipline, de la défiance, de la jalousie, de Pégalitarisme bas et bête, qui se refuse à rémunérer chaque service en raison de son utilité réelle. — Quand les ouvriers auront appris la subordination, quand ils consentiront à traiter leurs gérants suivant leurs mérites, il leur sera facile de trouver des hommes instruits et capables pour les conduire ; ils les choisiront parmi les plus généreux.
Il reste que le travail libre requiert des agents instruits et qui aient déjà quelque chose en propre : c'est assez dire que nos
générations ne peuvent pas compter sur lui pour améliorer sérieusement leur destinée. C'est l'espérance de l'avenir. Les gouvernements dignes de leur office travailleront à préparer cet avenir, tout en adoucissant les maux présents dans la mesure du possible. En imposant à cette fin quelque charge aux privilégiés, ils ne feront, nous le répétons, que s'acquitter d'une dette.
Il n'est point malaisé d'établir la dette, et ceux qui s'obstinent à la contester encore ne trouvent plus guère créance hors du cercle des intéressés : le difficile est de payer sans aggraver la situation qu'on voudrait adoucir. Une transformation salutaire et durable dans la condition des classes dépouillées ne saurait résulter que de leurs propres efforts. En effet, le socialisme d'Etat conséquent, c'est-à-dire le collectivisme, n'aboutira jamais qu'à l'esclavage universel dans la misère universelle; on ne saurait trop le répéter aux masses, quant aux gens éclai-
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rés,ilsle comprennent tous ettousle confessent, à l'exception des habiles qui pensent trouver dans la crise, quelle qu'en soit l'issue, la satisfaction de leurs appétits. D'autre part, le socialisme d'Etat tempéré auquel on s'essaie en Allemagne, introduit le gouvernement dans tous les rapports domestiques, rend la prévoyance inutile, par conséquent la supprime, et met tous les ouvriers dans la dépendance absolue du fonctionnaire auquel il appartient de liquider leur retraite. Les amis de la liberté chercheront le remède ailleurs ; ils réclameront l'intervention de l'Etat le moins possible, le plus tard possible, et seulement en se fondant sur un motif de droit.
Mais le droit est réel, le besoin est urgent, quoique le prolétariat ne puisse être relevé que peu à peu, lentement et par son propre effort. Il appartient dès lors à l'Etat de soulager sa condition présente aussi longtemps qu'elle subsistera, puis de lui faciliter l'effort
nécessaire à la transformation désirable. Sans chercher quels seraient les meilleurs moyens d'atteindre ce double but, nous dirons un mot de ceux que l'opinion des intéressés conçoit et réclame.
Plusieurs parlent d'un minimum au-dessous duquel il ne serait pas permis de stipuler un salaire. Nécessairement proportionnel au prix des subsistances, un tel minimum varierait sans cesse et ne pourrait être fixé que pour un rayon de peu d'étendue. Il ne saurait donc s'appliquer à la confection des produits dont le prix est déterminé par la concurrence. Cette dernière considération montre suffisamment combien un tel remède est illusoire, aussi n'aura-t-on pas beaucoup de peine à l'écarter.
Ce que le peuple ouvrier demande depuis longtemps, assez distinctement pour être entendu, ce que d'un mouvement unanime il a demandé le 1er mai 1890 dans tous les pays civilisés, ce qu'un souverain très puis-
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sant a tenté d'obtenir en sa faveur, c'est un règlement limitatif du temps pendant lequel sa présence peut être exigée. S'il est possible que ce temps soit abrégé sans entraîner dans le salaire une réduction proportionnelle, il est clair qu'une telle mesure adoucirait la condition du travailleur, en lui donnant le moyen de se cultiver, peut-être même celui d'épargner parle travail domestique, non toutefois sans l'exposer aux risques déjà signalés plus haut, si le progrès des mœurs ne correspondait pas au progrès des lois. Plusieurs États industriels ont déjà fait quelques pas dans la direction indiquée, et Ton a constaté que la réduction des heures de travail n'entraîne pas toujours un abaissement dans la production. Néanmoins, comme cette observation ne saurait se vérifier que dans des limites assez étroites, il est toujours à craindre qu'en renchérissant les produits, la réduction des heures de travail n'en arrête l'écoulement, et que le
pays trop empressé de décharger ses ouvriers n'en vînt à ruiner son industrie. Ici encore les mesures de justice et d'humanité se heurtent à la concurrence. Aussi les ouvriers demandent-ils depuis longtemps que la durée légale du travail dans les ateliers soit réglée par des conventions internationales. Il est clair que ce temps ne saurait être le même pour toutes les classes d'ouvriers, ni pour tous les genres de travaux, ni peut-être sous tous les climats. Il faudrait donc distinguer, spécifier, les difficultés seraient grandes, mais nullement insurmontables si l'on y mettait du bon vouloir et si Ton ne prétendait pas établir un contrôle bien rigoureux sur l'exécution des engagements réciproques, ce qui parait inutile pour une loi dont les intéressés eux-mêmes surveilleraient l'observation à l'intérieur de chaque pays. Pour forcer les États récalcitrants à tenir leurs promesses, il suffirait de la douane. Le souci d'indépendance qu'on ne manquera point d'al-
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léguer, comme on Ta déjà fait, pour décliner l'entrée en matière, prouvera donc simplement qu'on n'a pas l'intention de venir en aide à l'ouvrier. 11 est manifeste en effet que s'il s'agit d'une amélioration sérieuse, une mesure internationale peut seule aboutir. Tant que les prix seront déterminés par la concurrence, les frais de production supplémentaires causés par la réductiondes heures de travail devraient être compensés par la diminution des salaires et des profits; tandis qu'une mesure universelle, ne changeant rien aux rapports des concurrents ne toucherait ni les profits, ni les salaires, mais produirait simplement une hausse des prix uniforme et très supportable.
Donc si la condition du salariat doit être adoucie dans le présent, c'est par un concours des peuples et des gouvernements qu'on y parviendra. Ce qui est fait aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais l'impulsion est donnée, les pouvoirs politiques ont
reconnu leur responsabilité, les devoirs d'entente et de concert que la solidarité des intérêts leur impose. Sous son nouveau chef, l'Internationale est une puissance avec laquelle il faut compter.
Il ne suffit pas d'adoucir le salariat, il le faut réformer, il faut supprimer l'antagonisme de l'entreprise et de l'exécution, en assurant à l'ouvrier, avec la propriété de son outil, la propriété de son ouvrage. Pour des raisons déjà produites, son épargne préalable est indispensable à ce résultat.
L'épargne n'est pas encore bien entrée dansleshabitudes de l'ouvrier, et cela se comprend: Non seulement elle est douloureuse et se pratique aux dépens de la santé, c'està-dire de l'avenir; mais effectuée isolément, le résultat économique le plus prochain en est lui-même équivoque. Elle permet à certains ouvriers d'accepter des salaires insuf-