DEVOIRS DE L'ÉTAT ENVERS LE SALARIAT
des cabinets que l'empereur d'Allemagne, prenant la proposition suisse à son compte, mettait définitivement la question du travail à l'ordre du jour diplomatique l. Il en était temps ; de telles questions sont internationales de leurnature : l'accord raisonnable des nations peut seul défendre le consommateur contre les appétits insatiables du protectionnisme, tout en empêcbant l'ouvrier d'être broyé sous les meules de la concurrence. Les ouvriers le savaient depuis longtemps; depuis longtemps ils avaient reconnu, ils avaient proclamé la solidarité de leurs intérêts ; depuis longtemps ils cherchaient à lui créer des organes. Cette solidarité des nations, c'est la vérité, cette organisation de l'humanité, c'est le progrès, et franchement il n'est pas prudent de lais-
1 II était piquant de voir celte initiative ambitionnée avec tant de vivacité par le chef d'un gouvernement dont les plus fervents admirateurs dans l'enseignement universitaire se font un mérite d'avoir substitué une Economique nationale à l'Economique cosmoplite des disciples d'Adam Smith.
ser à la foule ignorante et pauvre le monopole des thèses justes et des nobles causes. Il est toujours bon d'avoir la vérité pour soi, les jugements du grand nombre traduisent ses passions et ses intérêts ; mais si rares qu'ils soient, les jugements dictés par un examen impartial ont le double avantage de converger et de persister, si bien que ralliant peu à peu les neutres, ils finis sent presque toujours par décider l'opinion. L'empereur allemand n'a pas pu maintenir la réduction du temps de travail pour les adultes dans le programme de la Conférence de Berlin, mais c'est un progrès immense d'avoir fait reconnaître la qualité internationale des questions ouvrières par la généralité des gouvernements. Encore un coup, la voie est ouverte, on y marchera.
Les mesures tutélaires dont nous venons de parler, la limitation du travail, l'épargne forcée, et d'autres qu'on se risque moins à condamner, même lorsqu'on les
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élude, les précautions onéreuses pour assurer la salubrité des ateliers et pour empêcher les accidents, par exemple, tout cela paraît dépasser les attributions légitimes de l'Etat de droit, dont la tâche est terminée lorsqu'il assure la sincère exécution des contrats librement formés. Aussi bien ne saurions-nous les recommander dans une société normale Mais la société d'aujourd'hui n'est pas normale. L'homme qui n'a que ses bras a besoin de protection, et l'Etat, qui finalement l'a dépouillé ou qui l'a laissé dépouiller de sa ressource naturelle en sanctionnant l'appropriation du sol, et qui a contribué de mille autres façons à la présente distribution des richesses, l'Etat lui doit positivement cette protection. Sous une forme quelconque il lui doit une compensation, que les classes favorisées" auront à fournir, tout en ménageant autant que possible les rapports de droit existants, et sans troubler ni ralentir le travail de la
production. Les modalités du paiement varieront suivant les circonstances et trouveront leur limite dans le possible. Il suffit que la dette soit reconnue , mais il le faut, car si l'Etat n'était pas débiteur, il n'aurait pas le droit d'intervenir. Dès qu'on assigne pour tâche au pouvoir la réalisation du bien moral ou du bien matériel, on est entraîné par le courant de la logique aux dernières limites de l'omnipotence. Ne nous lassons pas de le répéter: en demandant que la loi s'inspire de la charité, on anéantit la charité sans procurer le bien-être auquel on aspire. L'Etat qui répond aux besoins de la vie réelle est celui qui peut rester conséquent avec lui-même, c'est l'État de droit, dont l'unique ambition est de faire régner le droit.
Résumons donc en termes précis ce qui paraît être le droit sur l'usage de la propriété et sur ses rapports avec le travail.
Le fond de la propriété c'est la liberté, l'homme a droit à son œuvre parce qu'il a droit à lui-même. Propriétaire de son œuvre, il est libre de l'échanger et de la transmettre. Les biens légués sont acquis légitimement pour autant que l'origine en est pure, et les inégalités sociales résultant de l'épargne et de l'héritage doivent être respectées, quels qu'en puissent être les inconvénients.
Les choses de valeur que le travail n'a pas produites ne sauraient devenir la propriété exclusive et permanente d'un seul homme en vertu d'un droit naturel, et l'Etat, sans l'intervention duquel l'appropriation n'en est pas possible, n'a le droit d'y consentir qu'en indemnisant ceux qu'il dépouille.
Un retour de la terre à la communauté qui ne donnerait pas un instrument de travail aux déshérités ne satisferait pas la jus-
tice. En revanche, une combinaison propre à leur fournir cet instrument d'une façon régulière et constante sans ôter la terre à ses possesseurs actuels en remplirait parfaitement les conditions.
En vertu des rapports naturels des hommes entr'eux et avec les choses, tout enfant a droit aux aliments durant son état d'incapacité, droit à l'instruction, droit à l'apprentissage, droit enfin à être mis d'une manière ou d'une autre en état de subvenir à ses besoins par son travail. Ce droit implique une obligation de la famille ou, à son défaut, de l'Etat. L'appropriation de la terre et d'autres actes émanant de l'Etat ont consolidé l'existence d'une classe dont les familles ne peuvent pas s'acquitter de ce devoir. Donner aux pauvres la possibilité d'arriver à l'indépendance en leur fournissant les moyens de travailler à leur propre compte serait donc pour l'Etat une obligation juridique. Mais l'Etat est insolvable, et
le prolétariat ne saurait obtenir la liberté que de son propre effort ; le rôle des gouvernements se réduit dès lors à solliciter cet effort par l'instruction, puis à régler les conditions du travail salarié de manière à rendre cet effort possible. Il a le droit de peser à cet effet sur des privilégiés dont les avantages résultent partout, pour une part considérable, de son indulgence et de ses faveurs.
Sa légitime intervention n'a point pour objet de réaliser une égalité factice en restreignant la liberté naturelle ; mais de restituer cette liberté naturelle à ceux auxquels ses agissements antérieurs l'ont fait perdre, en leur fournissant les moyens de s'attribuer le bénéfice entier de leur travail.
Les socialistes qui, sous prétexte de bienveillance et d'égalité, voudraient dépouiller l'individu des instruments de travail qu'il a faits lui-même, vont contre le droit, et ne peuvent aboutir qu'à d'insupportables ty-
rannies. Les optimistes qui veulent conserver à quelques-uns la jouissance exclusive du bien de tous et perpétuer l'existence d'une classe condamnée aux travaux forcés pour en enrichir une autre, ferment également les yeux au droit. N'osant plus dire que la terre emprunte sa valeur aux labours qui l'ont épuisée, ils sont réduits à se couvrir contre le genre humain de la prescription, artifice inventé pour avoir la paix. Ils savent que ces arguments n'ont jamais convaincu personne, sinon des gens en quête de raisons quelconques pour justifier un parti pris ; mais ils ne craignent pas d'attiser le feu, comptant pour éteindre l'incendie sur le sang des prolétaires gaiment versé par la main des prolétaires.
La stricte observation du droit dans les conditions du possible est le seul moyen d'accorder les intérêts en conflit, de procurer une existence tolérable à tous ceux qui se soumettent aux conditions de l'existence
et de faire sa place à la liberté, qui s'accomplit dans la charité. Le genre humain n'a d'avenir que dans la justice et par la justice. En réclamant la justice, nous pensons servir l'intérêt général, nous nous piquons même de représenter la prudence et le sens pratique.