DES LIMITES DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
36 juillet 4849.
La presse peut être illimitée sans danser. Il n'y a que le faux de redoutable. Le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'Importe qu'un Babeuf célébrât la loi agraire, 3u'une Quotidienne rabaissât la grandeur e la Révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever des princes bannis?
Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer: huit jours d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un gouvernement pour qu'il admette ces vérités.
thiebs. Histoire de ta Révolution française, tome vin, page 474.
II ne faut pas lire le lendemain les discours de M. Thiers, qu'on a entendus et applaudis la veille. La tribune est aussi nécessaire à leur prestige que la rampe est indispensable à l'effet produit par l'acteur.
Nous avons relu attentivement, dans le Moniteur, le discours de M. Thiers, et si l'on en retranche les épigrammes par trop faciles, en vérité, contre MM. Cavaignac et Marie, à l'occasion de l'état de siège du 24 juin, des lois du 11 août contre la presse, de la suppression des journaux, on n'y trouve pas un mot qui ne soit la condamnation de l'opinion qu'il soutenait, pas un mot qui n'atteste la stérilité de Fesprit le plus superficiel. C'est un tableau qui brille non par le mérite, mais par le vernis.
Ou M. Thiers a été bien faible ;
Ou la question de la liberté de discussion est bien forte.
Il faut choisir 1
Les coups qu'il a essayé de lui porter ne l'ont pas même effleurée.
Ecoutez M. Thiers, c'est lui qui va parler :
« Il est certain, incontesté et incontestable, Qu'il ne peut y avoir aucune liberté illimitée. Il n'y a pas, dis-je, de liberté illimitée; la société civilisée, c'est la société de la liberté limitée!... » (Textuel.}
0 monsieur Thiers ! est-ce que la première de nos liber-
tés, est-ce que la liberté pour la conquête de laquelle 9 a été versé le plus de larmes et le plus de sang, enduré le plus de tortures, allumé le plus de bûchers, est-ce que la liberté de croyance n'est pas illimitée? Est-ce que l'hérésie et le schisme sont encore des crimes ou des délits? Répondez.
Si la liberté de croyance, interdite pendant des siècles, est maintenant illimitée, pourquoi n'en seraitr-il pas de môme de la liberté de discussion ?
Vous dites que la société civilisée c'est la société de la liberté limitée; eh bien! cherchons donc dans votre discours les limites que vous assignez à la liberté de discussion.
C'est vous qui allez reprendre la parole :
« Oui, vous avez le droit de discuter le gouvernement, de discuter ses actes, SANS LIMITES ; vous n'avez pas le droit, je vais essayer de vous le démontrer , de fatre ce qui peut renverser le gouvernement. Là est la limite pour nous : discuter les actes SANS LIMITES.
» Je vous accorde donc la discussion des actes, complète; le sot
Jugera l'homme d'esprit ; le malhonnête homme accusera l honnête tomme. Il le faut, parce que si cela «arrive souvent, il peut arriver aussi et il arrive que les gens habiles, que d'honnêtes gens emploient le même moyen, ce moyen de l'expression de la pensée publique. Il
LE FAUT ; LA LIBERTÉ N'EXISTE QU'A CETTE CONDITION. Jusqu'ici , nOUS
sommes encore d'accord.
» Mais si j'accorde complète, entière, jusqu'à la calomnie, la liberté de discussion, qui, je le sais bien, peut faire du mal, qui, au fond, en attaquant les hommes publics, n'ébranlera, n'arrêtera que les hommes faibles ; ceux qui auront de la puissance d'esprit et de cœur ne s'arrêteront pas devant les calomnies quotidiennes ; quelques hommes faibles souuriiont, s'arrêteront dans leur carrière. C'est comme ces soldats qui ne sont pas propres aux fatigues de la guerre, et qui, aux premières journées, restent dans les hôpitaux ; tant pis pour eux ; le gouvernement n'est fait que pour les forts.
» Mais si la discussion des actes est illimitée jusqu'à la déraison, à la calomnie, quant à l'existence du gouvernement; oh! là, non, non!
» Pourquoi y a-t-il des lois, et une loi qui est la loi des lois, comme on l'a appelée, une Constitution, pourquoi? C'est pour qu'à la violence soit substituée la discussion.
» Pourquoi écrire des codes civils, politiques? Mais pour que nous ne soyons pas dans l'état sauvage, pour que les partis ne s'égorgent pas entre eux, pour qu'à la violence on substitue la discussion, pour que les choses se passent comme dans les pays libres ; il y en a divers modèles : il y en a en Angleterre, il y en a en Amérique. On discute, on s'éclaire. Si on réussit a prouver que ses adversaires ont tort, on les remplace.
» C est là de la discussion, et non des violences; c'est pour cela qu'il y a des lois, qu'il y a une Constitution ; car, s'il doit y avoir violence, à quoi bon la Constitution? Il serait inutile d'écrire des lois et des constitutions, si à la discussion devait être substituée la violence.
» Que font donc ceux qui attaquent le principe du gouvernement, c'est-à-dire qui, sous la Monarchie, proposent la Hepublioue; qui, sous la République, proposent la Monarchie? Que font ces nommes, sinon provoquer au renversement des gouvernements, sinon employer un moyen de violence au lieu d'employer un moyen de discussion?
» Une Constitution serait une contradiction, un non-sens, si elle permettait qu'on pût contester son principe, si elle permettait qu'on pût la renverser * mais la provocation à la guerre civile, et surtout à la plus redoutable des guerres civiles, à la guerre de classe à classe, celle qui rompt tous les liens sociaux, il serait insensé de la tolérer. Ce serait la plus ridicule de toutes les inconséquences; s'il n y avait point de peines pour ces provocations, il n'y aurait pas de gouvernement qui pût résister à une pareille inconséquence. »
Discussion SANS LIMITES des actes du gouvernement ! voilà ce que vous proclamez en toutes lettres.
Qu'interdisez-vous donc?
Vous interdisez « qu'on attaque le principe du gouvernement ; vous ne voulez pas que sous la Monarchie on propose la République, et que sousia République on propose la Monarchie. » Comment vous y prendrez-vous pour empêcher que, sous la Monarchie, le mot Liberté ne sous-en tende la République? Comment vous y prendrez-vous pour empêcher que, sous la République, le mot Ordre ne sous-en tende la Monarchie ? Est-ce que le journal qui a fait à la Presse Popposition la plus opiniâtre sur la question de la liberté illimitée de discussion, n'attaque pas tous les jours, de la manière la plus transparente, le principe du gouvernement? Est-ce que les journaux légitimistes n'ont pas un vocabulaire à l'usage de leurs lecteurs, et auquel n'ont rien à voir ni le parquet ni le jury ?
Savez-vous à quoi sert d'empôcher qu'on ne discute, qu'on n'attaque le principe du gouvernement? Cela sert à frelater la discussion. Qu'y gagne-t-on? La discussion, au lieu d'aller droit devant elle, par la grande route, marche à son but par les sentiers tortueux. Qu'y gagne-t-on? La discussion, au lieu d'être franche, cesse d'être sincère ? Qu'y gagne-t-on ? La discussion remplace l'articulation par l'insinuation, et la violence par la perfidie. Qu'y gagne-t-on? La discussion, qui eût été un avertissement, devient une surprise. Qu'y gagne-t-on? Enlevez au gaz qui s'échappe du tube dans lequel il est renfermé l'odeur qu'il exhale, le danger s'accroîtra. Olez au feu sa flamme ou sa fumée, les risques d'incendie se multiplieront.
Ce que vous craignez par-dessus tout, dites-vous, c'est la guerre de classe à classe I Comment s'est éteinte une guerre qui a été non moins redoutable : la guerre de religion à religion ? Elle s'est éteinte par la tolérance.
Laissez discuter comme vous laissez croire I
Donnez-vous donc le mérite de ce que vous ne pouvez pas empêcher !
A Sparte, la loi ne punissait pas le vol, mais elle punissait le voleur qui se laissait prendre.
La loi que vous faites n'est qu'une contrefaçon de la loi de Sparte. Ce ne sera pas une loi contre l'audace des écrivains, ce sera une loi contre leur maladresse. Ce sera une loi qui aura pour effet de les exercer à dire impunément, sous telle forme, ce qu'ils no pourraient dire sous telle autre sans condamnation.