DE LA PUISSANCE ILLIMITÉE DE LA PRESSE
27 juillet 4849.
De toutes les doctrines qui ont été professées, il n'en est
!>as de plus fausse que celle préconisée par M. Thiers : la iberté limitée.
C'est une erreur I
C'est un mensonge !
C'est un danger I
Est-ce qu'on a plus ou moins la liberté de l'assassinat, la liberté du vol, la liberté de l'insurrection?
Non ; cette liberté n'existe à aucun degré.
Ou une liberté est entière, ou elle n'existe pas.
Limitez la liberté de croyance, elle cesse d'exister.
Tolérez h demi le vol et le meurtre, et ils déjoueront toutes les dispositions pénales.
Nous avons prévu cette objection qu'on va nous faire : — C'est précisément ce que nous voulons, dira-t-on, c'est supprimer la liberté de la provocation à l'insurrection, la liberté de l'offense, la liberté de la calomnie, la liberté de la diffamation, la liberté de l'injure.
Nous répondons :
Vous auriez raison , et nous serions le premier à vous applaudir des deux mains, si vous faisiez autre chose que
répercuter le virus malfaisant, alors que vous croyez le détruire !
On ne peut pas tuer un homme sans lui ôCèr la vie ; on ne
Sut pas lui dérober sa bourse et en même temps la lui sser ; mais ce qu'on ne peut pas dire sous une forme, il est si facile de le glisser sous une autre ! Vous pouvez interdire l'offense, la calomnie, la diffamation, l'injure, la violence ; mais comment vous y prendrez-vous pour poursuivre et pour atteindre l'insinuation, l'allusion, l'allégorie, l'apologue, l'équivoque, l'hypothèse, l'énigme, l'induction, les sous-entendus, l'ironie, le persiflage, la perfidie, l'interrogation sous l'apparence dubitative, renonciation sous le masque de la dénégation, et au besoin même de l'indignation, etc., etc., etc.? — Est-ce que l'esprit de l'écrivain n'est pas tout ce qu'il y a de plus subtil, et l'esprit du lecteur tout ce qu'il y a de plus malin ? Est-ce qu'aussitôt que vous croyez avoir mis un obstacle entre l'écrivain et son lecteur, il ne s'établit pas aussitôt entre eux une sorte de concert tacite, une sorte de complot occulte, une sorte de complicité intellectuelle qui rendent illusoires toutes les précautions de la loi et inefficaces toutes ses rigueurs? Est-ce que, sous la Restauration, il ne suffisait pas de dessiner un mouton ou de prononcer ce mot pour qu'immédiatement cet emblème ou ce nom servît à indiquer qu'il s'agissait du roi Charles X? Que pouvait faire la censure ? Si elle supprimait le mouton, aussitôt on s'écriait que c'était elle qui se rendait coupable d'une injure, en en cherchant une sous l'allusion la plus naïve? Est-ce que, sous la Monarchie de 1830, il n'a pas fallu faire une loi tout exprès pour empêcher tous les dessins de poire? Est-ce que protéger ainsi la royauté, ce n'était pas en dévoiler et en augmenter la fragilité ?
Tout ce qu'on ajoute à la liberté de discussion, on l'ôte à sa puissance ; on ajoute à sa puissance tout ce qu'on ôte à sa liberté. L'abus en détruit le danger. Ses véritables limites, ce sont ses propres excès.
Décréter la liberté limitée de la presse, c'est en décréter la puissance illimitée.
Nous ne nions pas les abus et les dangers du journalisme, non ; ce que nous nions, c'est la possibilité de tracer des limites à liberté de la pensée manifestée par la parole ou par la presse. Ce n'est qu'en creusant profondément la question de limites, depuis l'époque surtout où la République et le
terdiction absolue. Constater un fait, ce n:est pas l'inventer. La terre n'a pas attendu, pour tourner, crue Galilée illustrât ces mots : « E pur s? muove ! » Elle tournait avant Galilée, et Ton a eu .beau le mettre en prison, cela n'a pas empêché la terre de tourner. On pourra dire tout ce qu'on voudra sur la nécessité de mettre des limitas à l'expression de la liberté de penser, l'impossibilité démontrée d'en tracer d'efficaces primera toujours la nécessité, si impérieuse qu'elle soit.
Le discours de H. Thiers constate que les républicains de la veille ont servilement copié ce qu'avaient fait les républicains du lendemain. Ils sont tombés.
Les républicains du lendemain recommencent exactement ce qu'avaient imité les républicains de la veille. Quel sort auront^ils?
Serions-nous condamnés à ne sortir de l'ornière de gauche que pour retomber dans l'ornière de droite, toutes les deux absolument pareilles et également profondes ? C'est ce que nous ne saurions croire. Entre ces deux ornières il doit y avoir plus de place qu'il n'en faut à la vérité pour continuer le chemin qu'elle poursuit à travers les siècles.
Est-ce la liberté de la presse qui a renversé, en 1830, la Restauration de 1815? Non ; car, en juillet 1830, la liberté de la presse n'existait pas.
Sont-ce les clubs qui ont renversé, en 1848, la Monarchie de 1830? Non; car, en février 1848, il n'existait pas de clubs.
Est-ce parce que la Royauté n'était pas légitime qu'elle a succombé en 1830? Non; car Charles X régnait en vertu du droit divin.
Est-ce parce que la Royauté était légitime qu'elle a succombé en 1848? Non; car Louis-Philippe régnait en vertu de la souveraineté populaire.
Les deux révolutions de 1830 et de 1848 auraient-elles donc été deux effets sans causes? Non ; car expliquer ainsi ces deux révolutions, ce serait prononcer la condamnation de tous les ministres aux mains desquels les destinées de la France ont été confiées.
S'il y a eu des causes, quelles sont-elles ? Qui s'applique
à les chercher? Croit-on que c'est en ne les cherchant pas qu'on les trouvera?
Les journaux légitimistes ne manquent jamais une occasion de déclarer que le triomphe de leur cause serait le triomphe de tous les principes et de toutes les idées de liberté.
Nous sommes payé pour n'avoir de confiance que dans les actes ; nous sommes payé pour n'en avoir aucune dans les plus belles paroles.
Les représentants qu'on suppose appartenir, par leurs sympathies et par leurs espérances à l'opinion légitimiste, sont au nombre de cent cinquante au moins.
Par leur vote sur l'ensemble du projet de loi en discussion, on verra quel de^ré de confiance mérite la sincérité des déclarations légitimistes.
Les partisans plus ou moins convaincus du régime de la liberté limitée doivent être pleinement satisfaits.
Le droit de réunion pour le triomphe duquel une révolution a été faite, le 24 février 1848, est temporairement supprimé.
La loi de répression la plus rigoureuse qu'on ait pu imaginer contre la liberté de la presse est votée.
Que peuvent-ils souhaiter de plus? Rien. Eh bien! nous allons voir si la faiblesse du gouvernement avait véritablement pour cause l'excès de la liberté?
3* juillet 4840.
Le Moniteur publie, en tête de sa partie officielle, la loi contre la liberté de la presse, votée le 27 juillet 1849, juste le jour où, dix-neuf années auparavant, une révolution s'était faite au nom de la liberté de la presse 1 C'est ainsi qu'en France nous entendons et pratiquons le progrès : avancer pour reculer, et reculer pour avancer...
En fait de liberté de presse, nous avons reculé de soixante années, car nous sommes moins avancés qu'en 1789, alors que Mirabeau s'exprimait en ces termes :
« Que la première de vos lois, la première ! sans elle, la meilleure (si la meilleure pouvait exister sans elle) serait bientôt éludée ou
violée, et, tôt ou tard, elle seule assurerait la prospérité de l'empire français Que la première de vos lois consacre à jamais la liberté
selle le scélérat qui feindra de la craindre.. .. Le misérable ! il veut encore tout opprimer ; il en regrette les moyens; il rougit dans son cœur de les voir échapper. »
Combien de temps reculerons-nous toujours ainsi? Quand donc aurons-nous en France un gouvernement qui comprendra que, lorsqu'il diminue les difficultés dans la proportion de deux, il augmente les exigences dans la proportion de huit?
C'est là une vérité dont ne tardera pas à faire de nouveau l'expérience le gouvernement, qui croit s'être affermi en supprimant la liberté de réunion et limitant la liberté de discussion.