D'UN NOUVEAU PROJET DE LOI SUR LA PRESSE
30 juillet 4849.
Il y a plus de quinze années que nous retournons sous toutes ses faces la question de la presse, au double point de vue du régime préventif et du régime répressif : nous avons élaboré projets sur projets ; nous avons comparé la législation des époques les plus diverses et la législation des pays les plus différents ; en bien, faut-il l'avouer? après quinze années d'études, de recherches, de méditations, nous sommes arrivé... savez-vous où? nous sommes arrivé... juste à la conclusion h laquelle s'était arrêté, en 1822, M. de Chateaubriand. Nous avons avancé, mais en reculant en arrière de plus de vingt-cinq ans ; si bien qu'aujourd'hui nous avons acquis la conviction crue le seul projet de loi efficace, sur la liberté de la presse, devrait être conçu en ces termes :
« Tout journal qui aura acquis de l'autorité par le talent, l'indépendance, l'impartialité, la mesure, la verve ou le courage de sa rédaction, sera supprimé. »
En trois lignes, ce projet dit tout. Si on le peut, qu'on l'attaque ; si on l'ose, qu'on le discute !
La liberté de tout dire n'étant qu'une question de forme, en faire une question de fond est puéril. C'est ce qu'on a reconnu aux Etats-Unis, en Angleterre, en Belgique; c'est ce qu'il est impossible qu'on ne finisse point par reconnaître en France.
Assurément, quand nous soutenons la cause de la liberté illimitée de la presse, nous ne devons pas être suspect, car si nous consultions nos intérêts au lieu de consulter nos convictions, notre langage serait très-différent. Toute restriction qu'on apportera à la publication des journaux profitera au monopole de fait que nous exerçons. Rétablissez l'ancien taux des cautionnements, augmentez-le, ressuscitez le timbre, supprimez la vente sur la voie publique, ruinez le journal le Peuple par des amendes, et condamnez au silence son rédacteur en chef, tout cela profitera à la Presse, grandira son influence et accroîtra sa prospérité. En soutenant la cause de la liberté illimitée, nous immolons donc, sans qu'on puisse le contester, nos intérêts pécuniaires à nos convictions politiques ; mais peut-être ce désintéressement n'est-il qu'un masque sous lequel se cache un ardent besoin de la popularité ? A cette objection, au-devant de laquelle nous allons, voici notre réponse : Si nous cherchions la popularité, le chemin que nous suivons n'est pas celui que nous prendrions ; au lieu de faire entendre aux partis le langage calme de la raison, de l'expérience et de l'impartialité, nous leur parlerions le langage passionné qui platt à la peur et à la violence. Cependant, il est une justice que nous devons rendre publiquement à nos lecteurs : leur confiance en nous ne s'est pas attiédie, elle nous a suivi dans cette dernière lutte, comme elle nous avait suivi dans notre polémique à l'occasion de l'élection du 10 décembre. La Presse a le droit d'être fière de ses abonnés 1 Us sont intrépides comme des soldats aguerris par la victoire. Honneur à eux! Leur fidélité fait notre force.
Quand nous prenons la défense de la liberté illimitée, ce n'est pas par engouement, il s'en faut 1 Nous n'avons qu'un but, c'est de faire ce qu'a fait le suffrage universel : d'un seul coup, il a mis fin à tous les débats sur les questions d'abaissement de cens et d'adjonction de capacités,' débats qui eussent duré des siècles. Nous voudrions également que d'un seul coup on mtC fin à toutes les questions de limites en fait de liberté, afin de ne plus entendre jamais parler d'elles. La France a mieux à faire que de s'occuper
ainsi éternellement de liberté ; elle a à donner à tous ses enfants : instruction, travail, moralité, prévoyance, bieiêtre I La question de bien-être intéresse trente-cinq millions d'habitants ; la question de liberté n'intéresse dihectemest que très-peu d'individus.
Qu'importe à l'ouvrier, et surtout au cultivateur, que l'écrivain ou l'orateur soient un peu moins restreints dans l'expression de leur pensée 1 Qu'importe à des millions de Français qui ne savent pas ce que c'est qu'un théâtre que la censure dramatique soit rétablie ou ne le soit pas I Qu'importe à toutes ces familles trop pauvres pour envoyer leurs enfants même à l'école primaire que les jurys d'examen pour la collation des gracies soient un peu plus ou un peu moins dépendants de l'Université 1 Finissons-en donc avec la question de liberté, pour n'avoir plus à nous occuper que des moyens de rendre la France plus riche, et de continuer la noble tâche que s'étaient donnée Henri IV et Napoléon : — l'extinction du paupérisme I
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