‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 105 sur 156 · CAMPAGNES · texte numérisé non relu

CAMPAGNES

L'avocat général, M. Suin, a prétendu que cet article était dangereux; le défenseur du journal, M. Bac, a soutenu le contraire. Nous allons raisonner dans l'hypothèse, non de la réponse, mais du réquisitoire. Soit, M. Bac a tort, et M. Suin a raison. L'article de la Réforme est coupable et dangereux ; il excite à la haine et au mépris du gouvernement ; il exoite à la haine des citoyens les uns contre les autres. Si cela est vrai, si cela est sincère, si cela est incontestable, que conseillaient la prudence et le bon sens, et qu'a-t-on fait? Le bon sens et la prudence conseillaient de faire paraître, dès le lendemain, 3 décembre 1850, dans le Constitutionnel ou dans tout autre organe de la majorité, un article adressé au peuple des campagnes, à l'effet de le prémunir contre l'erreur de certaines assertions, contre le péril de certaines doctrines, et de l'exhorter à la concorde. La veille, le gouvernement avait été attaqué dans ses actes et dans ses intentions. Au lieu de cela , qu'a-t-on fait? L'article de la Réforme était oublié ; on l'a fait revivre. Il était passé à peu

près inaperçu i on lui donne un retentissement immense , car on lui donne pour écho tous les journaux de l'opposition. C'est à peine s'il avait été distribué à huit ou dix mille exemplaires ; il va l'être à deux cent mille exemplaires au moins. La Réforme, qui n'aurait pas eu de prétexte pour le réimprimer, le réimprime aujourd'hui tout entier. Si cet article était dangereux , aiosi que l'a affirmé M. l'avocat général Su in, quel aura été le résultatdespoursuitesjudiciaires? D'augmenter l'intensité et l'étendue du danger dans la proportion de 200 à 10, de faire lire l'article de la Réforme à un grand nombre de lecteurs qui en eussent ignoré l'existence, si on ne l'avait pas élevé à la hauteur d'un délit politique. Eh bien ! nous le demandons au ministère public, à M. Suin lui-même, croit-il, s'il était sincère, que trois mois de prison et deux mille francs d'amende compensent le surcroît de danger provenant du surcroît de publicité, conséquence des poursuites judiciaires?

Voilà donc à quoi servent les lois répressives en matière de liberté de la presse I Elles servent à aggraver et étendre le mal, ou à transformer en hypocrisie qui trompe la franchise qui avertirait, en perfidie dont on ne se défie pas la violence dont on se défierait! L'ignorant qui fait rentrer la petite vérole, au lieu de l'aider à sortir, tue le malade au moment où il croit qu'il le guérit. Pauvre société! c'est ainsi

au'ils te soignent, c'est ainsi qu'ils te traitent! Au lieud'aier à sortir ce qu'ils appellent le socialisme, ils le font rentrer, ils le répercutent, ils l'aggravent, ils l'enveniment, ils le rendent mortel. C'est la même intolérance qu'au temps de Tacite, s'exprimant ainsi : « ... Des malheureux abhorrés » pour leurs infamies, et qu'on appelait chrétiens ! » C'est la même intolérance qu'au seizième siècle, à l'époque où la liberté de la chaire avait à se défendre contre le risque de la suspension, où les prédicateurs accusés de commouvoir le peuple étaient exposés è la peine de la hart !

On ne poursuit plus les prédicateurs, mais on poursuit les instituteurs ; que la majorité parlementaire se déplace, et peut-être sera-ce le contraire qui aura lieu I PeuMHre recommencera -t-on à poursuivre les prédicateurs ! Que dira alors V Univers, qui veut des lois répressives contre la liberté de la presse et la liberté de l'enseignement?

Chaire contre chaire, journal contre journal, école contre école, discours contre discours : voilà en quels termes nous résumons notre programme sur la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement, la liberté de la tribune.

L'esprit humain est un fleuve, on peut en détourner le cours, mais nul n'est assez puissant pour l'arrêter, le condamner à l'immobilité, le transformer en lac. Jupiter détrôné est là pour l'attester.

Qui a donc le droit de proscrire la tolérance des idées et de se déclarer en possession exclusive de la vérité? Par qui fut condamné Galilée ? N'est-ce pas par le tribunal de l'inquisition ? Il y a un siècle, les sorciers étaient brûlés; depuis qu'on ne songe plus à les persécuter, qui croit en eux? VUnivers y croirait-il?

C'est sérieusement que nous lui posons cette question et que nous le prions d'y répondre.

45 janvier 4850.

Le journal la Réforme annonce qu'il vient d'être l'objet d'une nouvelle saisie. 11 parait que cette saisie a été motivée par la reproduction d'un article de quelques lignes empruntées à un journal du département de la Charente , article contenant des inculpations d'une nature fâcheuse pour le caractère du président de la république. Aujourd'hui nous ne pourrions pas citer les termes de cet article sans nous exposer aux mômes poursuites que la Réforme; mais dans quelques jours, quand cet article aura été lu à l'audience, nous pourrons le reproduire en toute impunité. Ce qui aurait été coupable le 12 janvier 1850, dans une ou deux semaines sera devenu parfaitement licite. 0 la belle législation que la législation répressive en matière de presse 1 Admirez-la donc ! vantez-la donc î soutenez-la donc! aggravez-la donc! Comme la mort de la Tribune, sous les coups redoublés des condamnations judiciaires, a bien sauvé la monarchie de 1830 !

Si nous insistons sans relâche en faveur de la liberté de la pensée, de la parole, de la chaire, de la tribune, de la presse, de l'enseignement, c'est que, relativement à cette question, toute autre question nous paraît secondaire ; c'est que la triple liberté de la pensée, de la parole et de la plume nous paraît être la seule ancre de salut dans la tempête qui s'approche.

En effet, sans la pleine liberté de la presse, comment pourrions-nous vous protéger et vous défendre, le lendemain de votre défaite, vous qui poursuivez aujourd'hui la Réforme, vous qui avez fait condamner M. Proudhon à trois années de prison, vous tous, enfin, qui avez fait servir l'état de siège à suspendre des journaux? Songez-y!

48 janvier 4850.

Ouvrez le Moniteur du 18 janvier 1850, page 182, vous y trouverez le discours de M. Béchard; arrêtez-vous à ce passage:

« m. béchard : Un des principaux organes du parti conservateur, converti aux idées ultra-libérales, ne veut plus, en matière de religion et d'enseignement, même de loi répressive, car, dit-il, la pensée ne relève que de Dieu et de,Ia conscience.

» â droite : C'est M. Emile de Girardin. »

Poursuivez, vous arriverez au passage suivant :

« Et si quelques esprits pouvaient encore rester en suspens, qu ils veulent bien se souvenir de l'un des préopinants, de cet orateur qui naguère marchait dans les rangs des amis de Tordre, et qui, à la vue du flot qui monte et qui menace de tout engloutir, a changé de drapeau pour passer à l'ENNEMÏ.

» voix a gaucbr : II n'y a pas d'ennemis ici.

» m. béchard : Je veux dire du côté de nos ADVERSAIRES.

» autres voix a gauche : A l'ordre 1 à l'ordre !

» m. le président : L'orateur a retiré -son expression ; il a dit ADVERSAIRES... »

Par ce fait et par ce passage, on peut juger de ce qu'il y a de sérieux dans la doctrine ae ceux qui n'admettent pas le droit de tout dire !

Vous ne pouvez pas dire le mot vrai, le mot que vous pensez ; le mot qui vous vient, ce mot, c'est le mot ennemi ; on vous force de le retirer. Que faites-vous? vous le remplacez par le mot adversaire; aussitôt le président d'une grave assemblée, et s'exprimant en son nom, se déclare satisfait de l'amendement.

N'est-ce pas la preuve la plus manifeste, fournie par M. Béchard lui-même, que le aroit de tout dire n'est qu'une question de forme? Il ne s'agit que de remplacer un mot par un autre. Qu'en pense M. Béchard?

Nous croyons que lorsqu'il aura creusé aussi profondément que nous l'avons fait depuis deux ans, à l'écart des partis et de leurs passions, la grande question de la liberté, qui a pour rameaux la conscience, la pensée, la parole, la chaire, la tribune, la presse, l'enseignement, tyf. Béchard sera complètement de notre avis.

49 janvier 4880.

Puisque l'inquisition n'existe pas en France et n'y saurait être rétablie, il est puéril d'y vouloir limiter la liberté

de la parole, car ce qu'il sera interdit d'articuler sous une forme, on Vinsinuera sous une autre. Alors à quoi bon se donner des airs farouches de compression , si c'est pour n'exercer qu'une répression inefficace ? Telle est la question que nous adressons à V Univers.

Sf janvier 1880.

V Univers nous répond :

« Puisque les lois destinées à limiter par la répression la liberté de tout dire ne la limitent réellement pas, et laissent cette liberté entière et complète, il est puéril de tant crier contre ces lois. A quoi bon se donner des airs farouches de révolutionnaire et d'anarchiste, si c'est pour n'abolir qu'une répression qui n'existe pas? Telle est la question que nous adressons à la Presse. »

Aussi, en ce qui nous concerne, ne protestons-nous ras contre les lois préventives et répressives dans lesquelles l'Empire, la Restauration, la monarchie de 1830 et la république de 1848 se sont efforcés à i'envi de murer et d'enfermer la liberté de la presse. Ces lois ne nous gênent en aucune façon. Essayât-on de rétablir la censure, que cela ne nous effrayerait nullement; nous aurions toujours l'esprit assez délié pour faire ce que faisait, en 1828, M. de Salvandy, pour faire paraître des pages blanches terribles et des lignes de points foudroyants. Ëssayàt-on d'élever les cautionnements à 200,000 francs, à 500,000 francs même, que loin d'y perdre nous y gagnerions. La preuve que la législation actuelle ne nous gène pas pour dire notre pensée, c'est que nous la disons sans réserve depuis quinze ans, et que. pour nous faire un procès, il a fallu s'attaquer à la reproduction dans la Presse d'un article de la Réforme, article que nous avions reproduit sans le lire, article qu'aujourd'hui même encore nous n'avons pas lu, et que nous n'avions cité que parce qu'il était venu s'offrir spontanément à nous comme un argument de plus à l'appui de la thèse que nous soutenions. Notre conviction profonde est que M. Proudhoû aurait pu écrire impunément tout ce qui l'a fait condamner à trois années de prison, s'il avait voulu prendre la peine de donner à sa pensée et à sa discussion une autre forme. 11

Eouvait poser la question constitutionnelle de la responsailité directe du président de la république sans donner prise à l'accusation d'offense ou d'outrage. En y mettant plus d'art sans- y mettre moins de force, il edl dit tout ce qu'il eût voulu dire, et, au lieu de «'être fiait enfermer dans

l'espace étroit d'une prison, il eût continué de siéger en pleine liberté sur les bancs de l'Assemblée souveraine. Une autre conviction non moins profonde que celle que nous venons d'exprimer, c'est que si le gouvernement croit s'être fortifié en faisant condamner le rédacteur en chef du Peuple à trois ans de prison, il s'abuse étrangement I Tout écrivain que le iury condamne acquiert un titre de plus à la confiance et à la reconnaissance de son parti , qui ne voit pas en lui un coupable, mais un martyr. Ce que l'écrivain gagne en popularité, c'est le gouvernement qui le perd.

Telles sont nos convictions. Nul plus que nous , dans la presse , n'a moins d'intérêt à soutenir les principes de la pleine liberté de la pensée et de la parole ; si nous les soutenons, au risque de passer pour a révolutionnaire » et pour « anarchiste », c'est que nous voyons l'abîme auquel conduit le système de compression, et que nous croirions manquer à notre devoir et à notre conscience si nous n'avertissions pas la société du péril auquel elle s'expose, en persistant dans des errements funestes condamnés par l'expérience.

a Le véritable auteur de la guerre n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécessaire », dit M. Mignet dans son Histoire de la Révolution française; à notre tour, et par imitation, nous disons : Les véritables révolutionnaires ne sont pas ceux qui prévoient et s'efforcent de prévenir les révolutions , ce sont ceux qui les nient et qui les provoquent.

Si, en mars 1847, les conseils de la Presse l'eussent emporté sur les sarcasmes du Journal des Débats, raillant, de sa plus fine ironie, les révolutions et les révolutionnaires, la révolution de 1848, n'ayant pas de prétexte, ne se fût point accomplie I

De ta Presse qui eût écarté la révolution de 1848, ou do Journal des Débats qui l'a attirée, de ces deux journaux lequel a le plus justement mérité les noms de révolutionnaire et d'anarchiste?

VUnivers est prié de répondre à cette question.

tS janvier 4*60.

Ce que la vérité a d'admirable^ c'est qu'on a beau la comprimer, elle finit toujours par jaillir ; elle finit toujours par avoir raison contre ceux qui l'ont niée.

Nous lisons dans Y Univers cet aveu, qui esl la condamnation souveraine de toute sa polémique contre nous :

u Otez à M. Thiers son talent, sa politesse et cet art de séduire, CENT FOIS PLUS DANGEREUX que Vart informe des insuUeurs... *

Par cet aveu qui lui est échappé , Y Univers reconnaît la vérité de ce qu'il avait taxé d'erreur; il reconnaît que le droit de tout dire est avant tout une question de forme , puisqu'il déclare que « l'art de séduire peut être CEXTFOIS » PLUS DANGEREUX que l'art informe des insulteurs. •

Si Y Univers, qui a la passion des lois répressives, est conséquent, il devra ériger I'ait de sedciie parmi les délits de la parole! Si Y Univers est juste et qu'il veuille proportionner Tétendue de la peine à l'étendue du péril , quand l'insulte sera punie de mille francs d'amende , il devra demander que la séduction, étant cent fois plus dangereuse, soit taxée à cent mille francs.

Convenez donc franchement que vous avez tort et que nous avons raison 1

S3 janvier 4850.

Après avoir été contraint de déclarer et de reconnaître

que des deux journaux , la Presse et le Journal des Débats,

ce dernier était celui qui avait le plus droit à l'épithète de

révolutionnaire et d'anarchiste, VUnivers poursuit en ces

termes son plaidoyer en faveur des lois répressives, sans se

souvenir de l'aveu qui lui est échappé :

« La Presse nous démontre fort au long que les lois répressives ne l'ont jamais empêchée de dire ce qu'elle voulait, et que, sous 1 empire de ces lois, tout écrivain, à moins qu'il ne tienne absolument à se fair» mettre en prison, peut tout dire sous une forme ou sous une autre, sans avoir rien à craindre. D'où la Presse conclut que ces lois répressives constituent un système de compression qui conduit à fabime. Il nous est impossible de deviner par quelle série de raisonnements sousentendus la Presse a pu arriver à cette conclusion qui détruit ses prémisses. »

Nous croyions que nous nous étions assez clairement expliqué; il paraît que non, puisque Y Univers prétend que nos prémisses sont détruites par notre conclusion. Soit, nous ne demandons pas mieux que d'insister. Toute vérité est un clou sur lequel il ne faut pas craindre de frapper, si on veut le faire entrer profondément. Dans l'espace de quinze années, de 1814 à 1830, la censure a été rétablie cinq fois, la liberté de la presse a été suspendue quatre fois ; deux fois le régime du privilège a été constitué au moyen des autorisations préalables ; tous les moyens, tous les expédients,

tous les régimes , enfin , ont été successivement essayés ; tous ont été inefficaces. Eh bienl d'avoir été inefficaces, cola les a-t-il empêchés de conduire la royauté à l'anime et le roi Charles X à l'exil? Des lois répressives peuvent donc être a la fois inefficaces et dangereuses ! Quand la Restauration faisait incarcérer Béranger, Jay, Jouy; quand elle faisait conduire, la chaîne aux mains et aux pieds. Fontan et Magallon , cela n'empêchait pas M. Thiers de lui faire impunément, dans le Constitutionnel, et plus tard dans le National, la guerre qui devait aboutir aux journées des 27, 28 et 29 juillet 1830 ; mais le peuple, alors, n'en disait pas moins que la presse n'était pas libre, et il le croyait sincèrement, car ses yeux ne voyaient que Magallon et Fontan, Jouy et Béranger poursuivis, persécutés, condamnés ! Il les appelait ses martyrs ; son imagination, prompte à s'exalter, les lui représentait toujours à travers des barreaux, et se refusait à croire que la presse fût libre lorsque Béranger ne Tétait pas, lorsque Béranger était sous les verrous! Supprimer la liberté de la pensée et de la parole est toujours une faute et un danger ; mais il y a un danger plus grand et une faute plus grave, c'est de la laisser s'exercer en paraissant la supprimer. Sous la Restauration , le peuple ne se disait pas que MM. Thiers et Mignet étaient libres d'exprimer toute leur pensée ; il se disait que Jouy et Béranger ne l'étaient pas, et il s'en indignait! Aujourd'hui, le peuple ne s'arrête pas à mesurer le degré de liberté dont jouit M. de Girarain dans son cabinet, la plume à la main; il ne voit qu'une chose : la liberté dont ne jouit pas M. Proudhon dans son cachot à triple serrure. Cela suffit au peuple pour conclure, dans sa raison, que la liberté de la presse n'existe pas, et pour condamner dans sa conscience le gouvernement qui met des bornes au droit de l'écrivain.

Voilà le danger du système de compression ! Il prépare l'explosion du courroux populaire ! Il est l'étincelle qui met le feu aux matières inflammables !

Comment VUnivers, s'il est de bonne foi , ne voit-il pas cela ? Comment nous lorce-t-il à prolonger une discussion où tout se réunit pour nous donner raison, où tout se réunit pour lui donner tort?

24 Janvier 4860.

Voici en quels termes VUnivers opère sa retraite :

« C'est le sort commun de toutes tes lois humaines, d'être sootefit

impuissantes et d'accroître parfois le mal qu'elles voudraient empêcher. Il s'ensuit que ces lois doivent être faites et surtout appliquées avec discernement, mais il ne s'ensuit pas qu'on doive abolir toutes les lois et que la société puisse s'en passer. Nous tenons qu'il est insensé de prétendre comprimer par des lois une opinion, une doctrine généralement répandue dans une nation ; et nous tenons en même temps qu'ti est insensé de ne pas faire des lois répressives contre les opinions, contre les doctrines fausses et dangereuses, contraires aux

Que penser de lois qui « accroissent le mal qu'elles voudraient empêcher? » Ne serait- il pas cent fois préférable qu'elles n'existassent pas; et si elles existent, ne serait-il pas cent fois préférable de les abroger?

Telle est la question que nous posons à tous les législateurs, à tous les magistrats, à tous les publicistes.

Qu'ils s'interrogent et répondent I

Nous l'avons prouvé, l'histoire et les codes à la main : tous les systèmes, tous les régimes ont été tour à tour essayés ; prohibition, censure, privilège, intimidation, tous les expédients, tous les moyens de répression ont successivement échoué. La Restauration n'a pas été mieux inspirée que l'Empire, la monarchie de 1830 n'a pas été plus heureuse

Sue la Restauration ; MM. Senard et Marie, Odilon Barrot et lufaure n'ont réussi qu'à refaire l'œuvre de MM. de Peyronnet et Persil, et qu'à aggraver les lois de 1819 et de 1835 en matière de presse. De cette impuissance attestée par trois actes d'abdication : abdication de l'empereur Napoléon, abdication du roi Charles X, abdication du roi Louis-Philippe, n'est-il pas raisonnable de conclure qu'ils avaient entrepris l'impossible? C'est ici que ressort, dans toute sa vérité, l'analogie qui existe entre les prétendus crimes de la presse et les prétendus crimes de la magie. Aujourd'hui^ qui oserait soutenir que les prétendus crimes de sorcellerie n'étaient pas des crimes imaginaires? Que V Univers l'ose donc 1 Aujourd'hui, qui oserait soutenir que les véritables criminels étaient les prétendus sorciers qu'on brûlait, et n'étaient pas les juges ignorants et peureux qui les condamnaient ? Car, par respect pour la justice, il faut le proclamer hautement, l'ignorance et la peur sont de véritables crimes dans le juse à l'arrêt duquel sont soumis l'honneur, la vie, la fortune 3e l'accusé.

V Univers déclare qu'il est « insensé de ne pas faire des lois répressives contre les opinions, contre les doctrines fausses et dangereuses, contraires aux opinions, aux doctrines universellement reçues. »

Donc, lorsque l'on croyait universellement à Saturne,, à Jupiter, à Junon et à Vénus, ceux qui avaient raison étaient les intolérants qui en proclamaient la divinité ; ceux qui avaient tort étaient les sceptiques qui avaient l'audace d'en douter. Donc, lorsque, contrairement aux croyances universelles de cette époque, Jésus prêcha l'unité de Dieu en trois personnes, la déchéance de l'homme, institua le baptême et la communion, c'était Pilate qui avait raison, c'était Jésus qui avait tort. Donc , lorsque l'on croyait universellement aux sorciers, on avait raison de les condamner, de les tenailler, de les cliquer, de les brûler. Le bibliothécaire Gabriel Naudé ne croyait pas aux sorciers, c'était lui qui avait tort; le jurisconsulte Bodin croyait aux sorciers, il en avait vu, il en avait touché, c'était lui qui avait raison. Donc, lorsque l'on croyait universellement que la terre ne tournait pas, et lorsque Galilée était seul à prétendre que la terre tournait, c'était l'inquisition qui avait raison et Galilée qui avait tort 1 Telles sont les conséquences qui résultent de la doctrine de l'Univers.

Comme on le voit , c'est indirectement l'approbation la plus implicite de toutes les condamnations encourues par tous les prétendus coupables de magie et de sorcellerie; c'est l'adhésion la moins équivoque donnée à toutes les persécutions religieuses, à tous les massacres pour cause d'hérésie ou de schisme. Demain, si V Univers le pouvait, il rétablirait 2 sans hésitation et sans scrupule, les bûchers de l'inquisition ; nous ajoutons qu'il le devrait, sous peine de reculer devant l'application de ses principes en matière de lois répressives. Dès que l'on se place sur cette pente, il faut aller jusqu'au bout : nul ne saurait plus s'y arrêter.

Aussi, assimilons-nous de la manière la plus absolue les prétendus crimes et délits de la parole et de la presse aux prétendus crimes et délits d'hérésie et de magie. Nous disons que ce sont des crimes et des délits imaginaires ; nous disons que ce sont des crimes et des délits qui ne sont rien

f>ar eux-mêmes ; nous disons qu'ils n'existent que par le ait de l'ignorance des législateurs et des juges.

Les journalistes sont au dix-neuvième siècle ce que les sorciers étaient aux siècles derniers.

Dans quelques années, on ne comprendra pas qu'il se soit trouvé des tribunaux et des juges pour condamner Béranger, Chateaubriand, Lamennais, Proudhon, à raison d'opinions, vraies ou erronées, exprimées par ces écrivains, pas plus qu'on ne comprend aujourd'hui qu'il se soit trouvé d'éminents jurisconsultes, tels que Bodin, pour prêter

l'autorité de leurs noms à la jurisprudence en matière de sortilèges.

Un journal peut commettre des erreurs, des exagérations, mais il ne saurait jamais commettre ni délits ni crimes.

Telle est notre doctrine , doctrine absolue qui n'admet aucune exception.

Un journal peut m'appeler assassin, mais il ne peut pas faire que je sois un assassin, si je n'ai jamais commis de meurtre, pas plus qu'il n'est donné au microscope de créer les insectes invisibles dont il révèle l'existence. 11 les fait voir, mais il ne les fait pas naître.

Un journal est un microscope moral.

Dira-t-on qu'un journal qui attaque, diffame, calomnie, porte atteinte à la réputation de celui qu'il a attaqué, diffamé, calomnié? Soit. Mais comment cette atteinte se réparera-t- elle devant les tribunaux? En s'aggravant. Donc il est préférable de n'avoir pour avocat que sa conscience intérieure et pour juge que la conscience publique.

C'est à la conscience publique à s'armer de sévérité contre les injures, les diffamations, les calomnies, les erreurs, les provocations, tout ce qui, enfin, aujourd'hui constitue le domaine des délits et des crimes de la parole et de la presse.

C'est à la conscience publique à protéger énergiquement la société et l'individu !

L'individu fort de sa conscience n'a pas besoin de tribunal qui le venge de la calomnie 1

Quand le droit de mépriser la calomnie, l'injure, la diffamation, déviait s'acquérir par une plus grande pureté de conscience, où donc serait le mal?

Quand le droit de dédaigner les provocations séditieuses serait le privilège auquel on reconnaîtrait les bons gouvernements, où donc serait le danger ?

Soyons de notre temps ! Nous en avons fini avec les crimes et les délits imaginaires de la magie et de la sorcellerie; finissons-en avec les crimes et les délits imaginaires de la parole et de la presse.

Nous sommes encore des enfants ; soyons enfin des hommes!

34 janvier 4850.

C'est en vain que l'Univers s'efforce péniblement de se rattraper à la corde tendue sur laquelle il danse depuis huit jours ; le malheureux a visiblement perdu l'équilibre. Il ne

peut contester ce <jui est attesté par l'histoire, à savoir : que, du jour où la justice a cessé de poursuivre, de tenailler, de cliquer, de brûler les sorciers, ils ont entièrement disparu. C'est là un fait incontestable ; quelle conclusion l'Univers en tire-t-il?

Elle est curieuse à lire :

« Les lois de répression contre la magie n'eurent d'autre effet que de multiplier les sorciers ; donc les lois de répression contre la presse n'ont autre effet que de multiplier les journalistes.

» L'abolition des lois contre la magie eut pour résultat de faire disparaître les sorciers; donc l'aboli tion des lois contre la presse fera nécessairement disparaître les journaux.

» Nous avons beau chercher, nous ne voyons pas qu'il soit possible de tirer des raisonnements que la Presse nous oppose aujourd'hui une autre conclusion. Nous sommes donc contraints, par la Presse ellemême, à demander le maintien des lois répressives, car nous avons la faiblesse de tenir aux journaux... »

Voilà donc à quelle extrémité l'argumentation de V Univers est réduite! Si ce journal demande des lois répressives en matière de presse, c'est pour entretenir le feu sacré de la polémique, c'est pour l'empêcher de s'éteindre, c'est afin qu'il n'en soit pas des journaux comme des sorciers, c'est afin qu'ils ne disparaissent pas !

Nous sommes plus désintéressé que YUnivers dans la cause qui nous est commune, car la question de savoir si les journaux survivraient au triomphe de nos idées est la dernière qui se soit présentée à notre esprit.

Quand nous défendons, comme nous le faisons, la liberté de la presse, c'est un principe et non pas un intérêt qui nous inspire ; ce n'est pas4ur le journalisme, c'est sur la société que nous avons les yeux fixés !

Sous le régime de la liberté incontestée de la pensée, se faisant .jour par la parole, la chaire, la tribune, l'enseignement et la presse, le journalisme sera ce qu'il devra être. Peu nous importe ! s'il faut qu'il se transforme, il se transformera 1 Ce sera son affaire. Quand la publicité proprement dite occuperait dans les journaux une place plus grande, et quand la polémique y tiendrait une place plus petite, quand il s'y trouverait moins de discussions stériles et plus de renseignements utiles, nous ne voyons pas où serait le mal... En Angleterre et en Amérique, où la presse est entièrement libre en fait, sinon endroit, les journaux quotidiens sont, avant tout, des feuilles destinées aux nouvelles et aux avis. De quoi voudrait-on qu'ils parlassent, s'ils ne s'adressaient à tous les grands intérêts de l'industrie, du commerce et de la marine? Car là où la liberté n'est point attaquée, il ne saurait venir à l'idée de personne de la défendre ; là où «Ile

n'est point en question, il serait hors de propos de la discuter.

Oui, cela est vrai, V Univers a raison, le jour où les tribunaux ne s'enquerront pas plus des journaux qu'ils ne s'enquièrent aujourd'hui des sorciers, une grave et profonde atteinte sera portée à la puissance de la presse. Nous le reconnaissons ; plus elle sera libre et moins elle sera puissante; cette considération peut arrêter V Univers, elle ne nous arrête pas.

Un journal est pour nous un drapeau, et non une enseigne ; une tribune, et non une boutique; une mission, et non une exploitation.

Rapetisser la liberté de la presse aux étroites proportions d'une question de journalisme , c'est commettre un écart dans lequel nous ne sommes jamais tombé ; nous nous souvenons d'avoir écrit, en 1838, il y à douze ans :

« On confond ensemble la liberté de la presse et le journalisme. Le journalisme est à la liberté de la presse ce que l'ombre est à la lumière.

» La liberté de la presse est un droit politique; le journalisme est une profession commerciale. La liberté de la presse est une institution ; la tyrannie du journalisme est une usurpation. »

Que V Univers continue de défendre les intérêts du journalisme ; la Presse continuera de défendre l'indépendance de la pensée humaine et son inviolabilité.

*5 Janvier 4850.

V Univers persiste à penser que la liberté de la presse et la liberté d'enseignement peuvent et doivent être limitées par des lois répressives.

Nous persistons à penser le contraire ; mais, si nous avons tort, que VUnivers nous le démontre donc I

L'occasion est propice.

L'Assemblée constituante n'a-t-elle pas légué à l'Assemblée législative la tâche de faire les deux lois organiques sur la liberté de l'enseignement et sur la liberté de la presse?

Eh bien 1 que VUnivers formule et précise sa pensée en articles de lois. Nous nions le mouvement, qu'il marche I

16 janvier 4850.

Nous sommes pour les questions nettement posées et nous

allons prouver à VUnivers qu'elles ne nous embarrassent nullement. A son tour, sans doute, il tiendra à honneur de prouver que celles que nous lui avons posées ne l'embarrassent pas non plus; il nous dira donc comment, s'il était ministre, il formulerait la loi organique sur la liberté de la presse et la loi organique sur la liberté de l'enseignement.

VUnivers nous interpelle en ces termes, que nous reproduisons :

« M. de Girardin croit-il à la thèse qu'il soutient? Nous n'en doutons pas : mais, comme nous sentons que ce doute est injurieux, nous voulons donner au rédacteur en chef de la Presse l'occasion de nous prouver sa sincérité.

» Porter atteinte à la liberté de tout dire, faire des procès aux journaux, c'est une sottise et une folie ! s'écrie M. de Girardin. Mais n'est-il pas arrivé plusieurs fois à M. de Girardin lui-même de traduire tel ou tel journal devant les tribunaux , sous le vain prétexte qu'on l'avait diffamé, (ju'on avait poussé trop loin à son égard la liberté de dire, ce qui est loin cependant de la liberté de tout dire? Si M. de Girardin croit à sa thèse, qu'il se hâte donc de proclamer qu'en agissant ainsi il a fait une sottise ou une folie ; qu'il a commis le même crime crue des inquisiteurs condamnant un innocent sous prétexte de sorcellerie. Ce n'est pas tout : ces écrivains que M. de Girardin poursuivait, bien qu'ils eussent simplement usé, selon lui, d'un droit sacré, inaliénable, qu'on ne peut contester sans sottise, sans crime, ils ont eu des frais ou des

logicien, il se condamne à restituer les sommes qu'il a indûment fait débourser. »

Nous avons reproduit littéralement l'interpellation de VUnivers; sa loyauté, nous n'en doutons pas, reproduira littéralement la réponse. Nous aurons soin que l'étendue de l'une n'excède pas l'étendue de l'autre.

Voici notre réponse :

Partisan constant de la liberté, ce n'est pas du premier bond et sans effort que M. de Girardin a reconnu que la liberté limitée était une chimère qu'on poursuivrait toujours sans l'atteindre jamais.

Toutes les lois sur la liberté de la presse, en France et à l'étranger, il les a réunies, il les a lues, il les a méditées 1 Toutes les lois sur la liberté d'enseignement, en France et à l'étranger, il les a réunies, il les a lues, il les a méditées 1 M. de Girardin a associé à ses opiniâtres travaux un de ses amis, jurisconsulte consciencieux, habile avocat, excellent écrivain, M0 Langlais, aujourd'hui représentant au peuple; tous deux se sont mis à l'œuvre, tous deux ont entrepris de codifier les lois de la presse et de faire servir les matériaux de la jurisprudence à la construction d'un nouvel édifice.

Ce travail, inédit auquel, pour sa part. Me Langlais a consacré deux années, existe. Ce n'est qu'après avoir retourné la question sous toutes ses faces, ce n'est qu'après avoir soumis tous les régimes à l'épreuve de leur conversion en dispositions législatives, que M. de Girardin, guidé par Mirabeau, Chateaubriand, Benjamin Constant, Guizot, Thiers, Odilon Barrot, Passy, de Tracy, de Tocqueville, est arrivé à reconnaître que ce qu'il croyait la chimère était la réalité, et aue ce qu'il croyait la réalité était la chimère ; que liberté et limite étaient deux mots aussi exclusifs l'un de l'autre qu'entier et fraction. C'est cette conviction péniblement acquise qu'il s'efforce aujourd'hui de faire prévaloir !

il y a dix ans, M. de Girardin a traduit un journal devant les tribunaux et l'a fait condamner à six mille francs de dommages-intérêts, cinq cents francs d'amende et à un mois de prison pour cause de diffamation ; M. de Girardin convient de ce fait, et il en convient d'autant plus volontiers que cette condamnation, si sévère qu'elle fût, n'a pas peu contribué à l'éclairer sur l'inefficacité des lois répressives en matière de presse. En effet, quel avantage M. de Girardin a-t-il retiré de cette satisfaction judiciaire? À-t-elle fait cesser les attaques? Non; elle n'a réussi qu'à les rendre plus persévérantes et plus acérées. La condamnation, en résumé , n'a profité qu'aux pauvres de Bourganeuf. M. de Girardin n'hésite donc pas à reconnaître et à proclamer que, si ce procès était à recommencer, il ne le recommencerait pas. Contre ses calomniateurs et ses diffamateurs, il lui suffirait d'avoir pour juge, d'abord sa conscience, ensuite la conscience publique !

Est-il une attaque, une diffamation, une calomnie qui aient été épargnées depuis 1836 à M. de Girardin ? Eh bien, après tout, à quoi ont-elles toutes abouti? A tremper plus fortement son caractère. Aussi, loin de médire ae la calomnie et d'accuser ses ennemis, ne manque-t-il jamais l'occasion de les remercier ; c'est encore ce qu'il fait aujourd'hui.

Est-ce à dire que M. de Girardin approuve l'injure , la diffamation, la calomnie? Non ; à cet égard il s'est expliqué catégoriquement, et, si VUnivers en doute, il n'a qu'à relire le passage suivant :

t Dira-t-on qu'un journal qui attaque, diffame, calomnie, porto atteinte à la réputation de celui qu'il a attaqué, diffamé, calomnié? Soit. Mais comment cette atteinte se réparera -t-elle devant les tribunaux? En s'aggravant. Donc il est préférable de n'avoir pour avocat que sa conscience intérieure, et pour juge que la conscience publique.

» C'est à la conscience publique de s armer de sévérité contre le*

injures, les diffamations, les calomnies, les erreurs, les provocations, tout ce oui. enfin, aujourd'hui constitue le domaine des délits et des crimes de la parole et de la presse.

» C'est à la conscience publique de protéger énergiquement la société et l'individu] »

87 janvier 1850.

Nos lecteurs apprécieront la valeur de la réponse évasive et dérisoire que nous fait V Univers aux abois :

« La Presse nous prie de lui dire comment, si nous étions ministre, nous formulerions la loi organique sur la liberté de la presse et la loi organique sur la liberté de l'enseignement. Nous lui dirons cela quand nous serons ministre... »

Vous vous prétendez des écrivains sérieux, des écrivains convaincus, et cette réponse est la seule que vous trouviez à nous faire l Vous soutenez qu'il est possible de mettre des limites à la liberté de la parole et de la presse, et quand nous vous demandons de les tracer, vous ne savez plus que faire, vous ne savez plus que dire ! Quel argument plus concluant et plus décisif en faveur de la justesse de nos opinions contre la fausseté des vôtres que cet aveu d'impuissance de votre part!

Votre fonction , dites-vous , n'est pas de faire des lois ; d'accord, aussi ne vous demandons-nous pas de faire des lois, mais de prouver que vos idées sont susceptibles de se traduire en dispositions législatives efficaces. C'est ce que nous nions de la manière la plus formelle, et contre vous nous avons l'expérience de tout ce qui a été tenté jusqu'à ce jour pour limiter la liberté de la parole et la liberté de la presse.

Un de vos amis, M. de Falloux, a été ministre : le désir d'attacher son nom à la loi oui devait consacrer la liberté d'enseignement fut la considération qui le décida à faire

[>artie du cabinet du 20 décembre 1848. Eh bien! quelle oi est-il parvenu à préparer? Une loi contre laquelle vous n'avez ces§é de protester, et avec raison. C'est qu'il en est de la liberté de l'enseignement comme de la liberté de la presse : aussitôt qu'on veut organiser la liberté, on la détruit ; la liberté se règle, mais on ne la règle pas ; elle n'est la liberté qu'à la condition de se régler et ae se modérer elle-même.

Plus de confusion ! plus de méprise ! Le véritable nom de toute liberté bornée par la loi, ce n'est plus Liberté, c'est Ordre. L'Ordre est à la Liberté ce que le canal est au fleuve.

11 est tout aussi absurde et mensonger de donner à l'Ordre le nom de Liberté qu'il serait mensonger et absurde d'appeler fleuve un canal.

Si vous voulez discipliner la parole, la presse, l'enseignement, ne dites plus : la liberté de l'enseignement, la liberté delà presse, la liberté de la parole, dites : l'organisation de la parole, l'organisation de la presse, l'organisation de l'enseignement !

Organisez donc l'enseignement!

Organisez donc la presse !

Organisez donc la parole 1

Encore une fois, nous vous en réitérons le défi, et nous vous attendons à la discussion et au vote de la loi Falloui!

Ce vote et cette discussion seront le triomphe de nos idées.

28 janvier 4850.

VUnivers nous répond :

« La Presse nous a appris l'autre jour que M. de Girard in a passé des années à chercher la ligne précise par laquelle la liberté de te parole doit être limitée. Nous l'engageons a chercher de même la limite précise par laquelle doit être limitée la liberté de l'action? »

Peine inutile.

Combien de fois faudra-t-il donc que nous répétions à VUnivers ce que nous lui avons déjà dit, que nous n'admettions pas plus la demi-liberté que la demi-virginité?

Et cette définition, nous l'appliquons aussi bien à la liberté d'action qu'à la liberté de la parole ; en tout, liberté entière ou interdiction absolue.

Ainsi :

Entière liberté d'aller et de venir;

Interdiction absolue de voler ou de tuer.

Peut-on interdire la diffamation, l'injure, la calomnie? Toute la question est là. Si VUnivers sait un moyen efficace d'y parvenir, loin de repousser ce moyen, nous promettons à VUnivers de l'accueillir avec empressement. Le rédacteur en chef de la Presse et le directeur du Constitutionnel sauraient gré à VUnivers de leur indiquer comment le premier S ouïrait n'être pas tous les jours attaqué et diffamé, depuis ix ans, par le Corsaire; comment le second pourrait n'être pas tous les jours attaqué et diffamé par le Charivari?

M. Véron a fait condamner le Charivari. Qu'est-ce que M. Véron y a gagné? Un redoublement d'attaques.

M. de Girarain a fait condamner le Corsatre. Qu'est-ce

que M. de Girardin y a gagné? Un redoublement d'attaques.

Que reste-t-il à faire à MM. Véron et de Girardin?

Quel conseil VUnivers leur donne-t-il?

On lit dans VUnivers :

« La commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à renseignement, qui a subi aéjà l'épreuve d'une première délibération, a discuté les amendements proposés aux divers articles de la loi , et a, dit-on, adopté une disposition qui permettrait à toute personne qui voudrait, dans un intérêt de charité, apprendre aux enfants pauvres à lire et à écrire, d'ouvrir des écoles sans qu'elle eût besoin d'avoir aucune espèce de brevet. »

Permettre 1 ce mot dit tout. Voilà ce qu'ils appellent une loi de liberté !

Un journal m'a indignement calomnié. Que dois-je faire?

— te prouver.

— Comment?

— Par une conduite qui soit un éclatant démenti donné à la calomnie dont vous avez été l'objet.

Si l'on a dit de vous que vous étiez avide, soyez désintéressé; si l'on a dit que vous étiez présomptueux, soyez modeste ; si l'on a dit que vous étiez servile, soyez indépendant.

Un gouvernement est violemment attaqué. La calomnie lui prête les intentions qu'il n'a pas : qu'il les contredise.

— Comment?

— Par ses actes.

La malveillance s'obstine à prêter au président de la république des desseins de coup d'Etat et d'usurpation qu'il

repousse en poursuivant les journaux qui s'en rendent les écnos.

Que prouvera une condamnation judiciaire ?

Ne pensez-vous pas qu'il y aurait un moyen plus efficace de faire tomber ces bruits qui se renouvellent sans cesse?

Quel serait ce moyen?

Choisir pour conseillers et pour ministres les hommes écartant le plus, par leurs antécédents ou leurs opinions, toute idée de coup d'État, toute idée d'usurpation.

Soyez-en sûrs, cela vaudrait mieux qu'un procès intenté par M. Baroche au journal la Mode.

Après tout, la calomnie a été calomniée par Basile; elle a son non côté : c'est un avertissement détourné de prendre plus de soin à l'avenir, de ne pas mettre contre soi les apparences.

3 février 4850.

V Univers s'abuse s'il croit qu'il lassera notre patience en échappant, par le vague de ses réponses, à la précision de nos questions et en dénaturant nos opinions.

Nous admettons la liberté de tout dire, par la meilleure des raisons, par l'impossibilité de la limiter; mais nous nions de la manière la plus formelle la liberté de tout faire.

Nous ne confondons pas l'une avec l'autre : la liberté de la parole, liberté générale, indéfinie, avec la liberté d'action, liberté définie, spéciale.

Dès que la liberté d'action existe, nous l'admettons entière; mais nous refusons de la manière la plus absolue de donner à la liberté qui n'existe pas le nom de liberté.

La liberté de voler n'existe pas ; donc on ne peut pas dire : la liberté de voler. La liberté de penser exisle-t-elle, oui ou non? Si elle existe, admettez-la donc tout entière et sous toutes ses formes : liberté de la parole, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, sans vous égarer puérilement dans des distinctions qui n'ont pas plus de fondement que n'en avaient, autrefois, les prétendus crimes et délits de sorcellerie.

Un malfaiteur vous vole votre bourse. La bourse que vous aviez passe de votre poche dans celle du voleur. Il possède la bourse que vous ne possédez plus.

Un misérable vous diffame, vous calomnie; votre conscience en est-elle moins intacte? Sa vie en est-elle plus pure? Acquiert-il l'honneur que vous prétendez qu'il vous a

enlevé? Non ; le misérable dénué d'honneur reste dans le même dénûment, non moins absolu. 11 n'y a donc pas de parité à établir entre le voleur et le diffamateur.

Les écrivains du Corsaire ont beau injurier, diffamer tous les matins le rédacteur en chef de la Presse, Je coffre qui renferme leur honneur et leur considération n'en est pas moins vide. Pour attester leur impuissance de nuire, il suffît de les mépriser. Aussi les méprisons-nous, c'est notre droit; ils nous ont même donné celui de le leur dire. Aussi le leur disons-nous. Toute peine mérite salaire. C'est le salaire de leur peine.

Que VUnivers se rassure 1 Mépriser le calomniateur, c'est le punir deux fois, car c'est du même coup l'abaisser et s'élever.

Pour avoir cessé d'être un crime punissable au tribunal des hommes, l'hérésie, cependant, n'a pas cessé d'être un crime damnable au tribunal de la pénitence; si VUnivers avait admis pour la liberté de la parole cette distinction telle qu'elle existe pour la liberté de croyance, la Presse et VUni vers n'eussent pas tardé à se mettre d'accord , car, encore une fois, la Presse ne justifie ni la calomnie, ni la diffamation, ni l'injure, ni la médisance, ni les provocations séditieuses, ni les doctrines erronées; elle ne plaide ici que l'incompétence des tribunaux juridiques en matière de prétendus crimes et délits de la pensée par la voie de la parole ou de la presse.

Est-ce clair?

3 février 1850.

Le fait suivant vient à l'appui de la doctrine qui précède:

« Il y a vingt ans, je fus condamné à être déporte, pour avoir fait représenter un opéra - comique qui attaquait les ridicules d'alors, comme le Miroir attaque les ridicules d'aujourd'hui. L'interprétation rendit l'auteur de cet ouvrage si criminel, qu'on le jugea digne d'aller

Sérir en Amérique. Eh bien, messieurs, étrange destinée des choses e ce monde, étrange preuve de la fragilité du jugement des hommes, ce même ouvrage a été trouvé depuis si innocent, qu'il fut permis, un an après , de le représenter. Cette pièce a été choisie pour être jouée, samedi dernier, devant le roi, aux Tuileries.

» Mille autres exemples pourraient vous démontrer le danger des interprétations en justice. A l'aide de ce système, on ne veut aujourd'hui qu'ouvrir les prisons à quelques hommes amis de la Charte et de la patrie : plus tard, demain peut-être, on pourra s'en servir pour élever des échafauds. Craignez donc, messieurs, de consacrer, dans une cause aussi légère, une législation aussi pernicieuse l Nous mettons notre confiance dans le caractère sacré dont la loi vous a revêtus ; et, quant à moi, quel que soit votre arrêt , je ne m'en plaindrai pas ;

je me souviendrai que mon père a reçu dix lettres de cachet, et fut enfermé à Pierre-Size pour avoir professé les honorables sentiments qu'il m'a transmis et qui m'animeront toujours. » *

H. Dupaty, un hommb dangbbbux!

M. Dupaty, déporté 1

Déporté... Pourquoi?

Pour un opéra-comique!

Voilà cependant à quels incroyables écarts conduisent les lois répressives en matière de crimes et de délits de la pensée I Voilà à quelles absurdes conséquences aboutissent les doctrines de l'Univers l

5 février 4850.

VUnivers persiste à prétendre que la liberté de tout faire est la conséquence de la liberté de tout dire. Donc, puisque la liberté de tout faire ne saurait exister, la liberté de tout dire doit être limitée par des lois répressives ; suivez le raisonnement de VUnivers jusqu'au bout, et il vous conduira à la nécessité de ressusciter les lois répressives en matière de liberté de la pensée : c'est le rétablissement forcé du tribunal de l'inquisition.

Il y a un an que nous ne soutenons pas autre chose, il y a un an que nous disons qu'il faut nécessairement opter entre l'Inquisition ou la Liberté.

Les doctrines de VUnivers n'admettent même pas la liberté du silence.

Citons ses propres paroles :

« La Presse, après avoir proclamé la liberté de tout dire, rejette la liberté de tout faire, qui en est la conséquence nécessaire; mais encore, tout en proclamant la liberté de tout dire, elle admet qu'il y a des crimes de parole, comme si on pouvait reconnaître là liberté du crime. »

VUnivers admet que le crime peut se réfugier dans la pensée; donc il n'admet pas la liberté de la pensée, donc il veut des lois répressives contre la liberté de la pensée. Mais ces lois, quelles pourront-elles être? — Le nez coupé, les oreilles arrachées, la torture, le bûcher.

Conserverons-nous seulement la liberté de nous taire? Entre l'Univers et la Presse, la question se pose en ces termes.

Que VUnivers nous passe la liberté du silence, et tout l'échafaudage de sa discussion s'écroule.

i Dupaty. Procès du Miroir t 18*1 .

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