UN AVEU PRÉCIEUX
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La liberté absolue de la presse n'a pas d'adversaire plus ardent que le Journal des Débats. Les lois de septembre ont eu son approbation. L'abolition du timbre et du cautionnement, après la révolution de février, lui ont paru des concessions anarchiques et dangereuses. D a applaudi à la loi du 11 août 1848, aui restaurait, par la main de M. le général Cavaignac, le système de la répression, et à la loi du 27 juillet 1849, qui fortifiait encore cette restauration. Il s'agit de sortir du provisoire, d'organiser quelque chose de définitif, de déterminer les garanties qui armeront le gouvernement et la société contre les abus de la liberté. C'est la théorie du Journal des Débats qui va se traduire en institution. L'occasion est belle pour lui de rédiger un code et de confondre ceux oui, comme nous, croient à l'impossibilité et à l'inefficacité ae cette réglementation.
Nous l'attendions à cette épreuve. Mais, faut-il le dire ? nous avions plus de confiance dans le bon sens, la logique et l'esprit du Journal des Débats que le Journal des Débats lui-même. Cette confiance n'a pas été trompée. Voilà que nous trouvons à nos côtés un nouvel auxiliaire dans notre campagne contre le système de la répression, et cet auxiliaire est précisément l'adversaire le plus prononcé de la liberté absolue de la pensée.
Recueillons le précieux aveu du Journal des Débats. Voici d'abord comment il accueille le projet de la commission :
a Après tant d'efforts, on n'est pas arrivé, si nous ne nous trompons, a proposer quelque chose de bien clair, de bien logique, et surtout de bien efficace. Ce n'est pourtant pas le temps qui a manqué. Il y a trois ou quatre mois que le gouvernement a présenté son projet primitif, pour lequel il réclamait l'urgence. Cette loi urgente a sommeillé longtemps dans le sein de la commission, si longtemps qu'on pouvait la croire enterrée et que personne n'y pensait plus. La voilà qui reparait enfin ; mais, nous le demandons, s'il y avait réellement quelque chose à faire, quelque chose d'urgent, quelque chose qui fût sollicité par tous les bons esprits, et que réclamât la défense de la société, ce quelque chose aurait-il été si difficile à découvrir? Auraiton en tant de peine à se mettre d'accord? Le gouvernement aurait-i
eu une pensée, la commission en aurait-elle une autre? Et la demande d'urgence aurait-elle abouti , pour commencer, à un délai de trois ou quatre mois ? Des hommes nabiles et expérimentés, comme ceux qui composent la commission, après tant de délibérations, n'auraientils mis au monde au'un projet qui ne brille assurément ni par la simplicité ni par la clarté? »
Il est vrai que le Journal des Débats, effrayé des questions au'il se pose à lui-même et des réponses oue le non sens ae ses lecteurs ne peut manquer de placer à la suite de chacun de ses points d'interrogation, a soin de déclarer que ce sont de simples doutes qu'il émet. Puis il évoque du fond' de son âme tous ses vieux sentiments, et s'échauffe le plus possible pour faire une déclaration d'amour à la Liberté limitée. Mais ce n'est que de l'amour platonique : la réalité le saisit bientôt et lui arrache ce second aveu, non moins précieux que le premier :
« Hélas ! si nous périssons, ce ne sera pas par le défaut de lois, ce sera au contraire par leur encombrement! Nous en avons tant, et surtout en matière de presse , qu'au lieu d'étudier les anciennes et de s'en servir avec suite, on trouve plus court d'en faire de nouvelles qui seront oubliées à leur tour. Cependant l'imagination du législateur le plus inventif a ses bornes. On fait de mauvaises lois, des lois embarrassées, confuses, obscures, et de V efficacité desquelles personne ne peut répondre. »
Nous avons besoin de redire que ce n'est pas la Presse qui parle ainsi, aue c'est le Journal des Débats. Mais, puisqu'il est permis de reprendre sa pensée partout où on la retrouve, nous reprenons celle-ci comme la nôtre, et nous nous réjouissons seulement de la voir si bien accueillie dans des colonnes où elle n'est pas habituée à rencontrer l'hospitalité.
Ainsi, malgré lui, sans le savoir et sans le vouloir peutêtre, le Journal des Débats est amené par la pente irrésistible de la logique à confesser l'inefficacité des lois « mauvaises, embarrassées, obscures et confuses » qu'on s'amuse à inventer contre la presse. De cette condamnation du système de la répression à l'acceptation du principe de la Liberté, il n'y a qu'un pas. Quand on reconnaît l'impossibilité de la restriction, il faut choisir entre la plénitude du droit et la suppression du droit. Or, entre ces deux alternatives, le Journal des Débats ne peut hésiter, lui qui a combattu la censure, flétri les ordonnances et glorifié la révolution de 1 830, dont la première arme fut une plume dans la main de ses rédacteurs.
En vain le Journal des Débais essayera-t-il de se dérober à cette logique. Elle le saisit, elle l'étreint, elle lui arrache de la conscience cet aveu d'impuissance et d'inefficacité. Il
y a d'ailleurs une remarque bien caractéristique que nous ne faisons pas de nous-même et qu'il nous fournit dans son article. Cette remarque est celle-ci :
Les hommes les plus expérimentés de la majorité sont à l'œuvre depuis quatre mois dans une commission où figurent : M. Mole, M. de Broglie, M. de Lasteyrie, H. Chasseloup-Laubat, M. Piscatory. Ils ont tourné et retourné la question squs toutes ses faces, compulsé toutes les lois anciennes, pesé toutes les raisons de politioue, de justice, d'ordre. Ils ont mis en commun leurs intelligences, fait et refait . écrit et raturé , et après tant d'efforts , cette réunion de sages accouche d'une combinaison que le Journal des Débats lui-même trouve absurde, impraticable, inefficace, inique, et que personne jusqu'à présent n'a osé défendre.
La démonstration d'impuissance est-elle assez complète? Est-il assez évident qu'après tant de lois inutiles et brisées comme des épées de mauvaise trempe dans les mains des pouvoirs qui ont voulu s'en faire des armes de défense, toute loi nouvelle est aussi impossible? Ce n'est pas seulement la commission de l'Assemblée législative qui a échoué ; ont échoué toutes les commissions, tous les gouvernements, tous les partis. Ils sont à l'œuvre depuis quarante ans. Ils ont fait des pages du Code une toile de Pénélope. Loi de 1819, loi de 1822, loi de 1828, loi de 1830, loi de 1835; il y en a pour toutes les situations, pour tous les régimes, pour tous les ministères, pour tous les accidents, pour toutes les fantaisies. Il n'en reste rien maintenant ou presque rien ; et voilà que d'autres ouvriers, moins habiles assurément, essayent encore de tisser cette toile dont les mailles ont toujours glissé entre les doigts qui ont voulu les réunir et les nouer. Ils n'y parviendront pas, et le découragement les a déjà gagnés.
Quant au Journal des Débats, nous le félicitons des bonnes dispositions qu'il témoigne. Cela prouve que, quoique vieux, il y voit encore assez clair. Plus il vieillira, et plus il s'approchera de la vérité qu'il commence à entrevoir. Nous n'avons pas la prétention de la lui enseigner. On ne donne pas de leçons à ses aînés. Mais il nous sera permis du moins, sans manquer au respect que nous*devons à son âge, de le renvoyer à un homme dont il a glorifié naguère Tes opinions et dont il admire toujours le génie, à M. de Chateaubriand, qui a reconnu, lui aussi, l'inviolabilité absolue de la Pensée. S'il existait encore, nous sommes sûr qu'il n'aurait pas manqué d'envoyer au Journal des Débats ses
sincères félicitations pour ce retour inespéré d'un enfant prodigue échappé depuis longtemps du bercail de la liberté.