‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 118 sur 156 · DE LA PROPOSITION GIRARDIN · texte numérisé non relu

DE LA PROPOSITION GIRARDIN

45 juillet 4850.

Tous les journaux, sans exception, se révoltent contre la pensée que M. de Girardin, a portée à la tribune, et qui a pour but de rendre la publicité impartiale, sérieuse et sincère.

Nous nous attendions à ce concert de réprobations. Les journaux représentent des partis. L'impartialité leur parait

QUESTIONS DP PRESSE «T

donc une chimère et une utopie. Ainsi que nous Pavions prévu, le droit au compte rendu est traité d'idée socialiste et relégué au nombre des conceptions impossibles, comme le droit au travail et le droit à l'assistance.

Nous acceptons la définition de M. Léon Faucher. Eha bien oui I nous aurons « le droit au compte rendu ». Mais sait-on ce que c'est que ce droit ? c'est le droit à la vérité.

La presse peut discuter toutes les opinions. Hais, pour que la polémique soit libre, il faut que la publicité soit impartiale.

Que les journaux s'abstiennent donc de rendre compte des débats parlementaires et judiciaires, ou que leurs comptes rendus soient sincères ! Rien n'est plus conforme au principe de liberté, car la liberté n est que la lumière de la vérité. Faites que la publicité soit le miroir de toutes les opinions qui se produisent à la tribune, et la polémique se trouvera soumise au plus efficace et au plus certain de tous les contrôles 1 La fraude alors ne sera plus possible. Les lois de répression deviendront inutiles. Personne n'en voudra.

Cette idée fera son chemin malgré tout; l'accueil qui lui a été fait dans toutes les parties de l'Assemblée nous en donne l'espérance fondée. 11 en sera du droit au compte rendu comme du droit au bon marché des journaux, comme du droit de réponse, lesquels, après avoir été énergiquement contestés, sont victorieusement pratiqués.

Voilà près de vingt ans que M. de Girardin est habitué è entendre dire que ce qu'il propose n'est pas possible ! Cependant l'Angleterre a adopté, en 1839, la réforme postale, la taxe uniforme, qu'il avait proposée en 1832 I Cependant la presse è quarante francs au lieu de quatre-vingts francs, qui ne devait pas vivre> a vécu et prospéré ! 11 en sera de même de la publicité parlementaire et judiciaire ; elle triomphera des obstacles qu'elle rencontre.

Qu'on le sache bien I le correctif de la polémiaue passionnée, ce n'est pas la répression légale, c'est la publicité véridique : tel est le but qu'il faut poursuivre et qu'on peut facilement atteindre ; c'est l'idée juste, c'est l'idée simple.

La publicité complète la liberté, elle ne la limite pas. Droit absolu d'exprimer votre opinion, mais interdiction formelle de mettre dans ma bouche d'autres paroles que celles que j'ai prononcées.

Le Journal des Débats ne*veut pas la liberté illimitée, mais il veut la publicité infidèle I Nous voulons, nous, le contraire ; nous voulons, nous, la publicité impartiale et la liberté absolue.

La lettre suivante a été adressée à MM. les syndics de la tribune des rédacteurs sténographes de l'Assemblée législative :

« 44 juillet 4850.

» Messieurs,

» J'af l'intention de déposer une proposition oyant pour objet de rendre moins imparfait et plus fidèle le compte rendu des séances parlementaires et des audiences judiciaires.

» J y suis encouragé par un grand nombre de mes collègues siégeant indistinctement des deux côtés de l'Assemblée législative ; ils ne doutent pas que la majorité n'adopte avec empressement toutes les dispositions qui seraient propres à atteindre ce but désirable.

» Mais, avant de déposer cette proposition et de recourir à l'intervention législative, je viens vous demander de rendre inutile cette intervention. Pour peu que vous vous y prêtiez, rien ne sera plus facile.

» La loi du î5 mars 482S, article 7, punit d'une amende de mille à six mille francs l'infidélité et la mauvaise foi dans le compte que rendraient les journaux et écrits périodiques des séances parlementaires et des audiences judiciaires. En cas de récidive, les éditeurs d'un journal peuvent être condamnés à un emprisonnement d'un mois à trois ans. Dans les mêmes cas, il peut être interdit pour un temps limité ou pour toujours aux propriétaires et éditeurs a un journal ou écrit périodique de rendre compte des débats législatifs ou judiciaires.

» Telle est la législation existante ; de ce que ses rigueurs ont sommeillé, on aurait tort d en conclure qu'elles ne puissent, un de ces matins, se réveiller en sursaut.

» Il est donc de l'intérêt de tous les journaux de chercher un abri contre elles. Cet abri, ils le trouveraient dans un compte rendu uniforme des séances parlementaires, exempt de toute partialité et aussi fidèle qu il serait possible et facile de l'obtenir avec un personnel de rédacteurs exerces, parmi lesquels il n'existerait que l'embarras du choix, dès que toute cause de doubles emplois aurait disparu.

» Le nombre des journaux quotidiens qui rendent compte des séances parlementaires est de vingt environ. Chaque journal n'a qu'un rédacteur sténographe, deux au plus, qu il charge de rendre compte de* séances législatives. Ensemble vingt-cinq rédacteurs sténographes qui font de quinze à vingt fois, et d une manière nécessairement trèsimparfaite, le travail que je propose de faire faire une seule fois par les dix rédacteurs sténographes les plus exercés, les plus habiles, et connaissant le mieux les orateurs qui se succèdent et les questions qui se débattent è la tribune législative, ce qui est d'une incontestable importance.

» A cette réforme, double avantage :

» Premièrement, au lieu de deux rédacteurs sténographes, au plus,

Ê ar journal, qui sont actuellement dans l'impossibilité matérielle de ien faire, il y aurait pour exécuter le même travail dix rédacteurs, au moins. La puissance des moyens d'action serait donc plus que quintuplée.

» Deuxièmement, au lieu de vingt-cinq rédacteurs sténographes, occupant dans l'Assemblée cinq tribunes, dix rédacteurs sténographes suffiraient amplement. Deux tribunes de plus pourraient donc

être données au public, avide d'assister aux débats parlementaires. L'économie des forces employées serait dans la proportion de 25 è 10. » Ains>i, d'une ■ art, i.uissanco d'action considérablement accrue ; d'autre part, emploi de forces considérablement réduit.

» Sans qu'il leur en coûte plus, et peut- être leur en coûterait-il moins, les journaux auraient un compte rendu incomparablement meilleur des séances législatives. Celte réforme profiterait surtout aux journaux qui ne peuvent payer que d une manière très-insuffisante les rédacteurs sténographes qu ils emploient.

» Comme par suite de cette réforme, la présence d'un certain nombre de rédacteurs sténographes deviendrait absolument inutile à l'Assemblée législative, j'ai dû me préoccuper de leur situation ; tous ceux d'entre eux qui présenteraient des garanties suffisantes d'aptitude et d'exactitude seraient chargés du compte rendu des audiences judiciaires, non-seulement à Paris, mais encore dans les départements, toutes les fois qu'un procès important exigerait qu'ils s y transportassent pour en rendre compte.

» Quelles conditions d'aptitude et quelles garanties d'exactitude conviendrait-il d'imposer aux rédacteurs sténographes, les uns chargés de rendre compte des séances législatives, les autres chargés de rendre compte des audiences judiciaires, ceux-ci rédacteurs suppléants, ceux-là rédacteurs ambulants, etc.? — Ce sont là des détails dans lesquels je crois inutile d'entrer, mais qu'il vous serait, messieurs les syndics, extrêmement aisé de régler.

» Je me charge de réfuter toutes les objections tirées de certaines difficultés d'exécution matérielle ; s'il le fallait même, je me chargerais de les résoudre. Je ne vous demande qu'une seule chose, — de vous réunir, de discuter et de tenir procès- verbal des objections qui seront présentées et des réponses que je leur opposerai.

» Proposez ce oui est faisable, ne cesse-t-on de répéter; c'est comme si l'on disait : Proposez de faire ce qu'on fait.

» Ainsi s'exprimait J. J. Rousseau il y a un siècle ; cent ans se sont écoulés, et ce qu'on répétait invariablement alors, on le répète encore invariablement aujourd'hui.

» Je propose, j'en conviens, de faire ce qu'on ne fait pas ; mais estce une raison pour que cela ne soit pas faisable? Que de choses réputées impossibles il y a cinquante ans, et auxquelles on ne songe même plus aujourd nui à Caire attention, tant elles paraissent simples! Lorsque toutes les industries luttent d'efforts et de sacrifices pour réaliser chaque jour un perfectionnement nouveau, les journaux, qui devraient donner l'exemple du progrès, seront-ils seuls à refuser de tenter aucun effort, lorsque cet effort n'exige de leur part aucun sacrifice?

» Recevez, messieurs les syndics, l'assurance de mon entier dévouement.

» xjulk nt onuaDDi. »

47 juillet 4860.

M. Emile de Girardin a déposé sur le bureau de l'Assemblée législative la proposition suivante :

c II sera nommé par les bureaux une commission de quinze membres, chargée de présenter à l'Assemblée législative un rapport, sur les moyens d'assurer la fidélité et l'impartialité du compte rendu, dans les journaux, des séances législatives et des audiences judiciaires. »

Cette proposition a été renvoyée à la commission d'initiative parlementaire.

La commission d'initiative parlementaire a délibéré sur la proposition de M. Emile de Girardin ayant pour objet la nomination d'une commission de quinze membres chargée d'étudier les moyens d'assurer la fidélité et l'impartialité du compte rendu, dans les journaux, des débats judiciaires et parlementaires.

La commission, après avoir entendu les développements de M. Emile de Girardin, s'est prononcée en ces termes, à une grande majorité, pour la prise en considération de cette proposition :

« La justice, la bonne foi, la vérité demandent que Ton cherche et

3ue Ton trouve un système de publicité qui, tout en sauvegardant les roits de la liberté de la presse, proscrive néanmoins ce déplorable abus qui fait trop souvent d'un journal une arène de passions, aïnjures et de calomnies.

• » Ce sont les tristes conséquences de nos révolutions ; mais ces préventions, ces préjugés, ces haines s'éteindraient, sans doute, en présence des malheurs et des dangers communs, s il n'était plus permis a ces hommes qui dégradent la mission de la presse de la Faire servir à leurs ambitions et à leurs rancunes, en altérant la vérité sur ' les faits et sur les hommes.

» Le cœur humain suivrait alors sa marche naturelle, qui le porte -vers la réconciliation et la paii, qui sont les seules voies de salut pour -notre ^pays.

» Votre douzième commission d'initiative croit que la proposition de M. de Girardin renferme une pensée qui peut être utile... Elle est d'avis qu'une commission nommée par 1 Assemblée, tout en évitant les écueils sur lesquels la liberté, viendrait à périr, peut cependant trouver, pour nos séances et pour les audiences judiciaires, un système de publicité qui enlève aux journaux la faculté de dénaturer, avec des intentions mauvaises, les opinions politiques des orateurs et la signification morale des débats judiciaires, c'est-à-dire ce qui touche au plus haut degré à la conscience et à l'honneur des citoyens.

» En conséquence, messieurs, et sous le bénéfice de ces réserves, votre douzième commission d'initiative parlementaire est d.avis que vous devez prendre en considération la proposition de M. Emile de Girardin. »

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