ASSEMBLÉS LÉGISLATIVE
juillet 4800.
h. de tiAHCBT : Je n'ai qu'un mot à dire pour justifier llmpét dont je propose de frapper une industrie qui déshonore la presse. (Interruption à gauche.)
C'est mon opinion, et outre cela le roman-feuilleton est très-préjudiciable au commerce de la librairie.
Je n'ai pas besoin de parler Longuement du roman-feuilleton, de cette littérature bâtarde qui, à l'abri de la curiosité inspirée par les événements politiques, s'est glissée dans la presse sérieuse et a fini par l'envahir et la dominer à un tel point que chaque grand journal est aujourd'hui le serf de son feuilleton. (Rires et bruit.)
Dans ces feuilletons, Ton va jusqu'à attaquer ce que les sociétés païennes elles-mêmes respectaient, la famille, le foyer domestique... (Longue interruption à gauche. — Allons donc !}
Cette littérature, messieurs, voulez-vous que je vous la caractérise en peu de mots : tout son but, c'est la glorification de l'adultère, et tous ses héros sont des bandits ou des bâtards. (Interruption.)
Je m'en rapporte au bon sens public pour (aire raison de cette littérature, mais ie dis que l'Etat doit intervenir et la frapper d'un timbre ae réprobation... [Murmures divers. — Aux voix!)
m. émile de girardin : L'honorable M. de Riancey me permettra de lui répondre que je vais plus loin que lui dans sa proposition. Sa proposition est conçue en ces termes : « Tout roman - feuilleton publié dans un journal, sera soumis au timbre d'un centime par numéro. » Je trouve que pour être conséquent il faudrait interdire aux journaux, de la manière la plus absolue, la publication des romansfeuilletons, c'est-à-dire qu'il faudrait ressusciter et réhabiliter la censure. Car, en effet, ce n'est pas une question fiscale et cela ne peut pas être une question fiscale.
un membre a droitb : Pourquoi cela?
m. émile de GiRARDiir : Comment! vous admettez que le roman-feuilleton sera un danger; vous avez dit qu'il empoisonnait les familles!
un membre : C'est vrai !
m. émile de girardin : Je ne viens point ie défendre, je ne défends pas le roman-feuilleton.
quelques membres : Vous avez raison !
m. émile de girardin : Pour ceux qui me disent : Vous avez raison, je pourrais établir des distinctions entre tel roman-feuilleton ou tel autre. Et puis, je pourrais leur demander où commence et où finit le roman-feuilleton? Est-ce que vous appellerez roman-feuilleton telle histoire qui pourrait être publiée dans un journal et recevoir un autre titre? C'est donc la censure! Il faut avoir le courage de poser à cet égard nettement la question. Proposez- vous de ressusciter et de réhabiliter la censure? Si vous proposez le rétablissement de la censure, ayez le courage de vos convictions; nous discuterons la question. (Approbation, interpellations à gauche.— Agitation sur plusieurs bancs.}
m. le président : Ces interpellations sont défendues.
m. émile de girardin : Proposez le rétablissement de la censure...
m. de riancbt : Non !
m. émîlb de girardin : Alors nous examinerons quelles sont les raisons qui peuvent être présentées à l'appui de votre proposition ; nous verrons quel compte il faut tenir des termes de la Constitution. Mais je vous réponds que vous n êtes pas conséquent en voulant taxer des publications que vous considérez comme dangereuses.
La conséquence de votre proposition est d y faire concourir le gouvernement. (Bruits divers.) Mais quel rôle faites-vous donc jouer au Souvernement? Voici le rôle que vous lui faites jouer : vous proposez le l'associer par les produits de l'Impôt à l'immoralité de publications que vous flétrissez. (Réclamations à droite.)
Eh bien! que l'honorable M. de Riancey modifie donc sa proposition ; qu il la présente dans les termes que voici : <r II sera interdit à tous les journaux et écrits périodiques de publier aucun romanfeuilleton. » Alors le débat pourra s'établir sérieusement. Mais autrement, il ne s établira que d une manière détournée et sans atteindre le but que se propose l'honorable M. de Riancey : car, en admettant même qu'il réussisse, par une augmentation de droits, à écarter des journaux les romans-feuilletons, qu'arriverait-il? Il arriverait qu'on
Sublierait à un aussi grand nombre ces romans que vous voudriez étrir, et que vous auriez introduit dans cette loi le principe, je prie l'Assemblée de le remarquer, le principe du rétablissement de la censure, voix a droite : Non I non 1
un membre : Non ; cela n'a pas de rapport avec le rétablissement delà censure. m. émile de girardin : Comment! ce n'est pas le rétablissement de
la censure ! Qu'est-ce que c'est donc que la censure, dans tons les pays où elle est instituée?
C'est l'Etat se faisant juge des dangers que peuvent présenter certaines publications, et prononçant sur leur immoralité.
m. coquerel : Je demande la parole.
m. Emile de GiRARDiif : Eh bien! qu'est-ce que vous faites? vous les laissez paraître, mais en prélevant un droit sur elles! Je dis que c'est là une pensée mauvaise, que vous n'atteignez pas le but, et que vous inscrivez dans votre loi un principe qui vous conduira nécessairement, fatalement, au rétablissement de la censure.