L'UNITÉ DE PRESSE
18 avril 4861
Avant tout, il faut être conséquent. Après Pacte du 2 décembre 1851, il n'y avait, en malière de presse périodique, qu'une seule loi juste et possible, réparatrice et non révolutionnaire, à rédiger ; c'était le décret suivant :
Art. i". Tous les journaux français assujettis au cautionnement cesseront d'exister.
Ils sont expropriés pour cause d'utilité publique.
A ce titre, le prix de la propriété en sera remboursé et payé à raison de dix fois Je revenu moyen, calculé sur les dernières années, en remontant, s'il y a lieu, jusqu à la quatrième année, et authentique ment établi par des livres de commerce réguliers.
Art. 3. H n existera pour toute la France qu'un seul journal.
Ce journal sera le Moniteur universel.
Le prix annuel en est réduit de 112 à 18 francs, soit 5 centimes par jour payés au facteur.
On s y abonnera chez tous les directeurs des postes.
Art. 3. 11 y aura un répertoire d'annonces judiciaires par ressort de cour d'appel.
Le prix do la ligne d'insertion sera de 5 centimes.
Assurément, cela eût mieux valu que d'établir, ainsi qu'on l'a fait, la censure à partir du 3 décembre 1851 jus-
Su'au 17 février 1852. L'indemnité à donner pour cause 'expropriation pouvait ne coûter au Trésor aucun sacrifice.
Par cette loi, les intérêts légitimes de propriété étaient respectés.
Cette loi n'eût frappé que les journaux ; elle eût épargné les livres.
Le journalisme, œuvre collective et droit d'exploiter l'opinion des autres, était exproprié et détruit; mais la liberté d'exprimer individuellement son opinion restait entière.
La polémique se restreignait, mais la publicité s'étendait.
En tout cas, c'était conséquent avec le régime nouveau et c'était sincère.
Qu'est-ce que la presse périodique sans la tribune parlementaire?
C'est un levier sans point d'appui.
MO i«M
Il n'y a pas présentement une question effleurée dans un journal qui ne gagnât à être creusée dans un livre.
Le journal remplace encore le livre, tandis que le livre aurait dû remplacer le journal. C'était là l'idée juste et pratique, dès que l'acte du 2 décembre était consommé, et que le vote du 20 décembre l'avait absous.
Une grande expérience est commencée ; il importe qu'elle s'achève et qu'elle ne soit pas tronquée. Ce n'est jamais nous qu'on rencontrera en trayers de la ligne droite. 11 fautqu'un gouvernement, bon ou mauvais, demeure conséquent avec son principe et n'en dévie pas. Il faut qu'il soit pratiquement ce qu'il doit être logiquement.
10 juin 4853.
La logique des hommes peut plier ; la logique des choses ne plie pas.
On peut la méconnaître, mais on ne peut la supprimer.
Chaaue jour en fournit une démonstration nouvelle.
Les deux avertissements infligés au Constitutionnel en sont la preuve éclatante ; cette preuve vient confirmer ce que nous avions prévu, ce que nous avions annoncé à M. Véron lui-même.
Nous lui avions dit :
Sur la pente de la liberté de la presse, législativement réglementée, judiciairement réprimée, administrativement avertie, on ne s'arrêtera point, car on ne peut pas s'arrêter ; on ne s'arrêtera point, pas même à vous.
Plus on aura comprimé la liberté des journaux, et plus on aura rendu évidente et impérieuse la nécessité de la supprimer.
La logique, attestée par l'histoire, le veut ainsi.
Il faut opter entre la liberté de tout dire, ayant pour correctif la liberté de tout contredire, et la liberté supprimée.
La liberté comprimée n'est pas possible autrement que comme accident ou comme transition.
Participant des deux systèmes : liberté entière, comme aux États-Unis, et liberté supprimée, comme en Russie, la liberté comprimée a tous les inconvénients et tous les périls des deux régimes. Elle entretient l'agitation et divise la responsabilité.
Ce n'est plus seulement l'individu qui est responsable des écarts qu'il commet ; c'est le gouvernement qui est responsable des écarts qu'il ne contient pas.
QUESTIONS DE PRESSE Ml
Il devient solidaire.
Même quand cela lui coûte, il lui faut donc frapper.
Une main invisible conduit sa main et l'oblige oe la tarer d'autant plus haut qu'il voudrait la tenir plus bas.
Cette main invisible, c'est celle de la logique inexorable.
C'est ainsi que s'explique le double avertissement reçu par le Constitutionnel.
Dans la voie où l'on s'est engagé, et l'ouverture de cette voie remonte assez haut, car elle remonte à la loi contre la liberté de la presse présentée le 11 juillet 1848 par M. Senart, ministre de l'intérieur; dans cette voie, il nuit s'y attendre, le journalisme, successivement frappé, est condamné logiquement à succomber... à moins qu'il ne se relève entièrement libre, ce qui est peu probable et encore moins prochain.
Dès que le journalisme n'existe pas en vertu d'un principe inviolable, dès qu'il n'est pas l'exercice incontesté d'un droit incontestable, il est à la merci des plus petits événements et des plus vains prétextes. Un complot, une tentative d'insurrection, une guerre, une complication, que sais-je! suffisent et au delà pour qu'on le suspende, ce qui est un moyen de le supprimer analogue à celui du fonctionnaire qu'on destitue, en disant : Appelé à d'autres fonctions.
Qui pourrait s'abuser jusqu'à croire qu'il ne surviendra dans l'avenir aucune complication de nature à motiver cette mesure sous le nom de nécessité temporaire?
En tout cas, ce n'est pas nous qui nous berçons de cette illusion.
Dès le lendemain du jour où sept millions et demi de voix sont venues conférer à l'auteur de l'acte du 2 décembre le pouvoir constituant, nous avons déclaré et imprimé que la logique du régime nouveau menait logiquement au remplacement de tous les journaux quotidiens par le Moniteur universel, et au remplacement de la polémique journalière par la publicité officielle.
Nous persistons dans cette opinion; il était de l'intérêt de tous les journaux de l'appuyer, car lorsqu'il y a impuissance démontrée de résister, c'est la veille et non le lendemain de la déroute qu'il faut essayer de capituler.
Si de la sorte on ne sauvait pas la liberté du journalisme, du moins on en sauvait la propriété. Vaut-il donc mieux perdre Tune et l'autre?
Tel qu'il existe présentement, le Moniteur est à la fois le plus petit et le plus cher de tous les journaux.
11 est grand comme la moitié de la Presse, et il coûte 112 francs par an, lorsque la Presse ne coûte par an que 40 francs.
Pourquoi le Moniteur coûte-t-il 112 francs? — Nul ne saurait le dire, car de tous les journaux c'est celui qui a le moins de frais de rédaction ; même on pourrait ajouter qu'il n'en a pas du tout.
11 est question de réduire à 40 francs le prix du Moniteur.
Demi-mesure et fausse mesure, qui aboutira à assimiler le Moniteur universel à ce que fut le Moniteur parisien.
On le fera déchoir, voilà tout.
Le Moniteur à 40 francs sera un coup d'épée donné dans l'eau. Nous le disons hautement, afin qu'on ne puisse pas nous imputer cet insuccès en prétendant faussement que le Moniteur à 40 francs a été la réalisation du projet remis par nous, en 1831, à M. Casimir Perier.
Rigoureusement, le Moniteur pourrait se publier à 12 francs par an. — De 12 à 18 francs, il y a 6 francs de marge. 6 francs de marée sur 100,000 abonnés, c'est 600,000 francs 1 6 francs de marge sur 200,000 abonnés, c'est 1,200,000 francs! Dira-t-on que ce sont des chiffres fabuleux? En 1848, un journal, la Liberté, ne coûtant que 18 francs par an, vit, en moins de deux mois, son tirage
Quotidien dépasser 100,000 exemplaires. L'expérience est onc venue confirmer pleinement l'exactitude des chiffres et des prévisions de l'auteur de la hotb remise à m. Casimir perier en 1831.
En réalité, le prix de la Liberté n'était pas de 18 francs par an, mais seulement de 10 francs 80 centimes par an, puisque la Liberté se vendait 3 centimes seulement le numéro aux vendeurs , qui la revendaient 5 centimes au public. Ce que la Liberté a pu faire h raison de 3 centimes
Sar numéro, soit 10 francs 80 centimes par an, comment le foniteur ne pourrait-il pas le faire à raison de 5 centimes par numéro, soit 18 francs par an? Nous le répéterons une dernière fois : à 18 francs par an, le Moniteur peut rapporter annuellement plus d'un million de bénéfice.
Ou il faut laisser les choses telles qu'elles sont, ou il faut réduire à 18 francs le prix du Moniteur.
Rien n'est plus facile.
Que coûte la feuille de papier? — 3 centimes.
Que coûte l'impression? — 1 centime.
Total : 4 centimes multipliés par 360 jours, soit 14 francs 40 centimes.
14 francs 40 centimes est donc le prix de revient du Moniteur universel, dispensé des frais de timbre et des droits de poste.
A 18 francs par an, payables par numéro à raison de 5 centimes remis au facteur, le moindre chiffre de tirage auquel s'élèverait le Moniteur étant 100,000 exemplaires, les propriétaires y gagneraient encore 300,000 francs par an.
Comme on le voit, ils ne seraient pas à plaindre et pourraient fort bien, à raison de l'exemption des droits de timbre et de poste qui leur serait accordée par le gouvernement, être obligés par lui d'indemniser les journaux actuellement existants qui cesseraient de paraître ; mais on fait mal les choses lorsqu'on les fait petitement.
Nous serions donc d'avis que le gouvernement, adoptant une base d'évaluation, indemnisât, comme cela a lieu dans tous les cas d'expropriation pour cause d'utilité publique, ceux des journaux qui renonceraient à parattre et laisseraient au Moniteur le soin de servir leurs abonnés.
Alors l'épreuve du régime nouveau serait complète, et, par suite, décisive, car il n'y a de décisive que l'épreuve qui n'a pas été faite à demi.
Ce serait ensuite au gouvernement à prendre toutes les mesures pour que le Moniteur universel, n'entrant jamais dans la polémique, fût la publicité, toute la publicité, rien que la publicité, et que cette publicité fût comme autrefois la femme de César, qu'elle ne pût jamais être soupçonnée.
Voilà ce que conseille et ce que prescrit la logique : le fera-t-on?
— Non, on ne le fera pas; on préférera le compliqué au simple, l'arbitraire à l'absolu.
Et ce sera fâcheux pour tout le monde : fâcheux pour le gouvernement, fréquemment contraint d'avertir les journaux; fâcheux pour les journaux, constamment exposés à être suspendus ; fâcheux pour le public, qui ne sait plus maintenant, quand il s'abonne à un journal, quel qu'il soit, s'il n'en sera pas privé avant l'échéance de son abonnement.
Pourquoi donc ne pas faire ce que prescrit la logique?
8 septembre 4869.
ous le régime actuel, il ne saurait y avoir d'autre presse la presse officielle. Nous avions annoncé que le Moni-
Sous que la presse
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teur universel à 40 francs serait une combinaison qui avorterait. En effet, elle a avorté. Il n'y avait de rationnel que le Moniteur universel à cinq centimes par jour, soit 18 francs par an, et l'expropriation des autres journaux pour cause d'utilité publique. Ce qui se passe nous donne raison sur toute la ligne.
Il faut être conséquent : car si les hommes ne sont pas logiques, qu'arrive-t-il ? Il arrive que les choses le sont pour eux.
Donc, ou la presse recouvrera sa liberté entière, où elle achèvera de la perdre entièrement ; ou tous les journaux seront libres, ou il ne restera qu'un seul journal, le journal officiel à 5 centimes par jour, 18 francs par an.
Qui est-ce qui répond au Times ? — N'est-ce pa% le Moniteur universel. — Que font les autres journaux? — Ils gardent le silence. Est-ce donc pour se taire que les journaux existent, et pourquoi existent-ils s'ils ne peuvent parler?
On disait autrefois : la presse périodique ; maintenant, c'est la presse pneumatique qu'il faut dire, car elle excelle à faire le vide.
Rien, absolument rien dans les journaux, pas même un mot à relever, à interpréter, à commenter.
Partout se fait le vide! — 0 puissance du vide! que réussiras-tu à aspirer?